‹ Poésies de SegraisChapitre 18 sur 92 · V\WWWX%/%W%\.VX%%/V%'VX«.'%/X%%^^V^%V%%VX«'%^V«/%W · texte numérisé non relu

V\WWWX%/%W%\.VX%%/V%'VX«.'%/X%%^^V^%V%%VX«'%^V«/%W

UE fera cependant parmi ces solitudes La nymphe abandonnée à ses inquiétudes?

Que peut imaginer une amante en ce point, Et que peul-elle aussi ne s'imaginer point? L'heure vient et se passe et, dans sa longue allenlc, Elle se trouve seule et la nuit l'épouvante; Son esprit combattu n'est pas moins tourmenté Que les flots incoustans de l'Euripe agité; Elle croit son berger ingrat, léger, parjure; Puis, ne lui pouvant faire une si grande injure, Condamne justement son injuste transport. Le croit mal averti, surpris, malade ou mort; Croit que, malgré l'effet de son herbe fatale. Le sommeil a quitté sa perfide rivale , Et qu'ayant réveillé ses parens assoupis. Ils se seront vengés sur son aimable Athis. Sa frayeur redoublée à chaque objet s'augmente; Plus que la nuit encor la clarté l'épouvante. Et sans cesse elle croit que les rays du croissant Par l'approche du jour se vont affoiblissant ,

io4 ATHIS.

Que parmi ces forêts l'Aurore matinale

A pris son rendez-vous avec le beau Cépliale,

Et que déjà laissant son vieillard sommeiller,

Ses traits vers le matin commencent de briller.

Son espoir s'affoiblit par le travail d'attendre;

Mais dans ce grand désordre enfin , quel conseil prendre ?

Chez son père irrité peut-elle recourir,

Où tout est disposé pour l'y faire périr?

Ira-t-elle honteuse, humble, triste, éplorée,

Rechercher un asile en quelque autre contrée ?

Sa pudeur aisément l'y pourroit obliger ;

Mais pourroit-elle aussi partir sans son berger?

Si dans le triste état où son ame est réduite , Sa nourrice eût du moins accompagné sa fuite, La laissant en ce lieu , sans peur de s'égarer Elle eiit tourné ses pas au-devant du berger; Mais combien par malheur de dilTérentes routes Menoient toutes au fleuve, et qu'il connoissoit toutes! Et de tant de sentiers, s'il fût enfin venu , Qui pouvoit lui montrer celui qu'elle eût tenu?

Après tant de conseils long-temps mis en balance. Ce dernier fut choisi par son impatience , Songeant avec raison que, s'il étoit passé, La neige marqueroit son passage tracé.

Et s'il ne l'étoit pas, qu'au rivage du fleuve Elle en verroit du moins l'indubitable preuve: Dans le doute affligeant d'un injurieux sort. Apprendre son malheur est quelque réconfort.

CHANT CINQUIÈ3IE. io5

Las ! au-devant du sien elle se pr«^cipite tt redouble ses pas pour y courir plus vite. Par trois fois sa frayeur la voulut arrêter; Mais son mauvais destin toujours la vint hûter. Par un pressentiment de ses tristes alarmes Sa bouche soupiroit, ses yeux fondoient en larmes, Et sur le bord du fleuve elle se trouve enfin Comme instruite déjà de son cruel destin. Alors l'astre du jour conimençoit sa carrière, El de ses premiers traits la naissante lumière La cime blanchissoit de ce coteau fameux Qui garde encor le nom du berger amoureux. Des voiles de la nuit l'épaisseur découverte Ne laisse que trop voir de marques de sa perte : Dans les pas du berger ceux du roi confondus Attirent tout d'un coup ses regards éperdus; Mais quand elle aperçoit la nacelle enfoncée, La rive encor sanglante et la glace cassée , Que ne lui fit pas dire aux astres innocens L'impétueux transport qui maîlrisoit ses sens? Dans l'étrange fureur dont elle est possédée. Bien plutôt par le sang que par ses pas guidée, A peine, en son rapide et prompt emportement, Son passage léger sur la neige imprimant, La chevelure éparse et la face éplorée, L'ame pleine d'ennuis et la vue égarée, Elle court et parvient à l'endroit malheureux Où venoit d'expirer le berger amoureux.

io6 AT III S.

Ce corps pâle et sanglant, sa plaie encor fumante.

Et de SCS yeux ternis la lumière mourante,

Si sa bouche se tait ne parlent que trop bien,

Et dans leur pitoyable et funeste entretien,

A son amante hélas ! de son rival perfide

IN'expriment que trop bien la fureur homicide ;

Mais fidelle et constant jusqu'au dernier soupir,

]Ne pouvant lui parler avant que de mourir,

Pour lui prouver encor sa foi pure et sincère,

S'arrachant de son corps la flèche meurtrière ,

Il en avoit ces mots sur la neige tracés ,

Que son sang toutefois avoit presque effacés :

« Adieu, charmant objet de mon cruel marl3Te:

« Souvenez-vous qu'avimioinsc'estpourvGusque j'expire.

« Je quitte sans regret la lumière du jour,

a Mais non pas... » Il vouloit ajouter « mon amour» ,

Quand enfui tout d'un coup la Parque mutinée

Trancha ce mot si doux avec sa destinée.

De ses glaçons mortels vint tout son corps geler,

Et de son crêpe obscur ses paupières voiler,

Ke pouvant plus souffrir qu'avecque tant d'audace

Amour osc\t encor lui disputer la place.

« Dieux! s'écria la nymphe, aveugles et cruels, o Que sert de recourir au pied de vos autels , 0 Si souvent votre fourbe agissant par caprice « Accable l'innocence et défend l'injustice? 0 Mais Dieux! injustes Dieux! si votre cruauté tt Voit m'otant mon berger qu'elle m'a tout ôté,

CHANT CINQUIEME. lo;

c Croit-elle me contraindre encore à le survivre , « Et dans mon désespoir m'empêcher de le suivi'e ? « La vie a-t-elle rien qui nous doive charmer, t Qviaiid il en faut jouir sans pouvoir rien aimer? « 0 trop aimé berger, ainsi que trop aimable ! « 0 toi qui seul d'aimer m'as pu rendre capable ! « N'attends pas des regrets et des pleurs superflus; « Ta lumière est éteinte et tu ne m'enteuds plus; « Il faut, (idelle Athis, par de plus fortes marques « Te montrer que ma foi brave les fières Parques , « Que les tristes fuseaux qui limitent nos jours « N'ont pas ce grand pouvoir sur nos chastes amours, « Et que leurs noirs ciseaux, à tous si redoutables, « Ne peuvent désunir deux amans véritables, b

A ces mots ( car ce n'est qu'aux légère? douleurs Que sied la longue plainte et les ruisseaux de pleurs ) Sa bouche se ferma, ses beaux yeux se séchèrent Et, plus vifs que jamais, d'éclat étincelèrent; Mais sa main aussitôt résolue à la mort Vers la main du berger se porte avec effort. Afin d'en arracher la flèche encor sanglante ( Flèche à percer un cœur à son dam si savante ) , Et pour avoir du moins le triste réconfort De pouvoir expirer d'une pareille mort.

Elle croyoit tenir cette fatale flèche , Quand pour faire en son sein une mortelle brèche Ayant levé le bras et détourné les yeux, O d'un rare miracle effet prodigieux !

io8 ATIIIS.

La sentant rebrousser, dans sa fureur déçue

Elle est contrainte enfin de rappeller sa vue ,

Et ne trouve en sa main qu'un Irèle et vert rameau

Fraîchement arraché d'un naissant ai'brisseau.

Ses esprits rappelles de nouveau s'épouvantent

Et dans leur jugement l'un l'autre se démentent,

Tant qu'elle ne sauroit en son lugubre sort

S'assurer qu'elle vive ou comprendre sa mort.

Interdite, éblouie, égarée, éperdue ,

Tout autour de la place elle jette la vue ,

Tout émue et confuse en son étonnement.

De n'y retrouver rien de son fidelle amant.

Aussi qui pourroit croire une telle aventure !

Tandis qu'elle s'emporte en son triste murmure,

Ce corps sanglant et froid sur ses pieds relevé

Prend aussitôt racine et, plus haut élevé.

Au lieu de ses cheveux pousse jusques aux nues

D'un arbre toujours vert mille branches touffues.

Admirant ce miracle et comme est survenu

Ce bel arbre en ces lieux jusqu'alors inconnu,

Et se trouvant auprès du temple de Diane

Où mille fois, fuyant le vulgaire profane,

Pure et nette elle avoit fait fumer tant d'encens.

Et chargé ses autels de si riches présens.

Cédant à ses ennuis, en sa grande détresse

Elle veut recourir aux pieds de la Déesse,

Pour lui mettre en dépôt ses misérables jours.

Et contre ses pareus lui demander secours.

CHANT CINQUIÈME. log

De la chaste Déesse Isis fut exaucée :

A peine vers son temple elle s'est avancée

Qu'elle sent que ses pieds ne peuvent plus marcher,

Que sa robe à son corps commence à s'attacher,

£t qu'enfui immobile, abattue et sans force

Elle se voit couvrir d'une grisâtre écorce :

Elle veut s'écrier; mais son triste souci

Est soudain resserré dans son cœur endurci;

Sa langue avec ses dents à son palais unie ,

Et de ses yeux si beaux la lumière ternie ,

Perdant en même temps au fort de ses douleurs

L'usage des soupirs, de la plainte et des pleurs.

Surprise au dernier point, dans ce moment encore

Elle lève les bras vers le ciel qu'elle implore;

Mais ses bras élevés ainsi que ses cheveiLX

Soudain sont convertis en rameaux ombrageux.

Ce couple infortuné depuis cette aventure De deux ifs verdoyans conserve la figure ; D'Isis ont pris leur nom ces deux arbres fameux, Comme le lieu qui vit leur dcslin merveilleux.

Ce temple que l'on voit en la même contrée Est le temple où jadis fut Diane adorée.

L'aimable nom d'Athis, des siècles révéré, A son hameau depuis est toujours demeuré. Et fait encor sur l'Orne envier sa mémoire Aux plus parfaits bergers de Garonne et de Loire.

Cette grande forêt qui portoit jusqu'aux cioux Et mille iiauts sapins et mille chênes vieux,

iio ATHIS.

Qai des rives de Laize aiix bords du fier Neréc

Paroit si noblement cette belle contrée ,

Depuis le noir forfait de son fier possesseur,

Aride incontinent sécha jusques au cœur;

Aussitôt par le pied tous ses arbres pourrirent;

De leurs troncs aussitôt les Driades sortirent;

Le Satyre lascif, le farouche Sylvain

Leurs antres découverts abandonnent soudain,

Et, ne pouvant souffrir la clarté redoutée,

Des nymphes vont suivant la troupe épouvantée.

ilille printemps n'ont pu ranimer leur langueur

Ni rendre à leurs rameaux leur ancienne verdeur :

Hors les deux ifs sacrés que les siècles révèrent,

A ce grand châtiment nuls arbres n'échappèrent;

Dans le large contour de ces noires forêts.

Le terrain infécond languit long-temps après ;

Long-temps encor depuis cette vaste étendue

Sans herbe et sans moissons demeura triste et nue,

Comme on le voit encor par ce tertre élevé

Qui du riche Cormel le nom a conservé.

Ce père malheureux à sa noire tristesse

Vit bientôt succomber son extrême vieillesse;

La sage Colombelle et la vieille Calis

Ayant toutes en pleurs ses os ensevelis,

Et les ayant rangés au tombeau de ses pères,

Ne pouvant résister à leurs douleurs amères

Qui redoubloient sans cesse à l'objet malheiu'cux

De ce triste sépulcre et des arbres fameux.

CHANT CINQUIEME. i

Loin de ce beau séjour, rendu si haïssable » Allèrent achever leur destin déplorable Dans ces lieux où leur nom conservé jusqu'à nous Marque encor leur demeure en ce climat si doux, Sur le rivage d'Orne où, pour plus forte preuve Que leurs pleurs maintes fois firent grossir ce fleuve. Ce fleuve, cher témoin de leurs grandes douleurs , Est encor quelquefois tout amer de leurs pleurs.

Ardène cependant sous cette forme encore Aime toujours Athis, toujours elle l'adore. Et près de lui sans cesse et les jours et les nuits Se laisse consumer à ses tristes ennuis; Car des amans changés l'espèce différente. Comme jadis leur sexe, est encore apparente, Et des arbres sacrés on peut encor juger Qui des deux fut Isis et qui fut le berger. En vain le pauvre Anas jaloux s'en désespère, Et de sa trahison demande le salaire; Combien de malheureux l'éprouvent chaque jour , La justice n'est pas une vertu d'Amour. Cet arbre verdoyant seul encore la touche , Elle ne peut d'un pas s'éloigner de sa souche, Le caresse, l'étreint, le baise avec transport. Et le juge sensible à son juste remord. O Dieux ! qu'elle eût été contente en sa misère , Si de son cher Athis l'inexorable frère Eût voulu consentir que de ses tristes jovu-s Elle eût pu dans ce lieu finir le triste cours !

lai AT III S.

Mais il fallut partir quand elle fui certaine Qu'à la fin revenu de sa quête lointaine Il la clierclioit partout, et que, pour se venger. Au pied de ce bel arbre il vouloit l'égorger. La bergère effrayée à l'alarme première, Tachant de se sauver, repasse la rivière, Et bien loin de ces lieux, d'un pas précipité Fuit le courroux mortel de ce frère irrité. Sa fuite à ce berger paroit vaine et frivole; Après elle soudain il part, il court, il vole; Quoique par sa fureur aveuglément conduit, Du lieu de sa retraite il est enfin instruit. Et tenant en son cœur sa vengeance assurée, Il en govitoit déjà la douceur désirée; Mais la mort le prévint , et sa sainte amitié Digne d'un meilleur sort ou du moins de pitié. Dans sa juste douleur par son trépas séduite, N'obtint de sa pressante et pénible poursuite Que de laisser son nom jusqu'à nos jours fameux Au lieu qui vit finir sou destin rigoureux. Hélas ! ce n'est pas loin de ce tertre feriile Qui, bocage jadis, d'Ardène fut l'asile! Tout sacré qu'il étoit , le berger transporté Sans doute en sa fureur l'auroit peu respecté ; En présence des Dieux , aux mânes de sou frère Il eût sur l'autel même immolé la bergère. S'ils eussent pu souffrir qu'autre bras que le leur Eût vengé le sujet de sa juste douleur.

CHANT CINQUIÈME. ii3

Race laide et fàcheUse^ engeance détestable Qui n'ayantrien d'humain, qui n'ayant rien d'aimable, Voudrois que rien n'aimât et que ce grand contour Languît piteusement délaissé par l'Amour; Vous qui, sans vous sentir en de crvïelles gênes, Ne sauriez voir deux cœurs unis de mêmes Chaînes, C'est à vous que je parle, et je vais raconter Un miracle si vrai qu'on n'en sauroit douter : Trop souvent on en voit une preuve certaine. Et le lieu garde encor le triste nom d'Ardènc.

Ayant du bois sacré par ses lugubres cris Et par ses tristes pleurs les arbres attendris, Les yeux déjà tout morts , plus sèche qu'une idolfe, N'ayant presque plus rien d'humain que la parole, Enfm par un excès de douleur et d'amour Elle se la sentit manquer avec le jour. Paya le vieux tribut qu'on doit à la nature, Et dans ce même lieu trouva sa sépulture ; Mais à peine la terre avoit ses os couverts. Qu'au grand étonnement de cent peuples divers, O prodige d'amour et de la jalovisie Dont tant qu'elle vécut elle eut l'ame saisie! Ce peu d'humidité qui restoit dans son corps Engendre en son sépulcre et fait naîlre au dehors D'Insectes importuns un esSaim effroyable, Dont jusques à leur mort la faim insatiable Des arbres les plus grands dépouillant les rameaux Semble amener Décembre au signe des Jumeaux,

,,4 AT m s.

Dont le souffle maudit les entes empoisonne

Et sèche avec leur fleur l'espoir qu'elle nous donne ,

Dont le bourdonnement, de trois ans en trois ans,

Chasse le doux sommeil de nos feililes champs.

Importune, s'acharne et sans cesse tourmente,

Comme par sa présence odieuse et lassante.

Et par mille faux bruits méchamment inventés,

Ces malheureux amans en furent tourmentés.

Plutôt au bord des mers on compteroit l'arène.

Que dans ce lieu qui garde encor le nom d'Ardène

Et la peine paroît de son crime porter,

Ces essaims infmis ne se pourroient compter;

Mais ce qui mieux encor prouve ce grand miracle.

Par les liens secrets d'un invincible obstacle.

De ces arbres sacrés ces insectes fâcheux

!N'oseroient approcher les rameaux ombrageux,

Soit que par ce respect l'amoureuse bergère

A son aimable Athis tâche de satisfaire ,

Ovi que les Dieux vengeurs veuillent qu'après leur mort

La nymphe et lui du moins jouissent d'un doux sort.

Anas voyant le fruit de son crime exécrable. Erre désespéré de se voir si coupable.

Et, se trouvant l'horreur des hommes et des Dieux, Il va cherchant partout les plus sauvages lieux. Donc si chajigé qu'à peine on l'eût pris pour lui-môme, Son corps atténué de sa douleur extrême. De plumes revêtu fendit enfin les airs. Cherchant comme il faisoit les lieux les plus déserts;

CHANT GINQUlEx^IE. i

Il devint un oiseau, comme son nom encore Chez mille nations fait qu'aucun ne Tignore. En effet on peut voir qu'encore sans parler D'un endroit en un autre il ne sauroit voler: Dans ce charmant séjour tous les ans on l'épreuve, Lorsqu'en si grande troupe il vient revoir ce fleuve, Ces ruisseaux et ces bois aimés si chèrement ( Triste et vain réconfort d'un malheureux amant ) ; Même on dit une chose, et dans celte contrée Nos plus vieux habitans souvent me l'ont jurée. On dit que de son cri choquant, rude, ennuyeux, Il a si constamment persécuté ces lieux. Qu'enfin les Neustriens notre ville en nommèrent, Et parmi les Latins seulement lui laissèrent Le nom que lui donna Cadmus son fondateur. Ou César qu'elle tient pour son second auteur.

POÉSIES

DE SEGRÂIS.

\.'VVVV\V-VVVVVVV%%V\,X'V%%'V%%%rtVV\W\VV%WVV-V\.WV%VXV%/XX

Page 1