ODE A M. MENAGE
l'our l'incitet d'aller en Suède, eo i65i.
Des cavernes sombres e, creuses Du noir empire de la mort Bellone attire le Discord Dans nos cités les plus fameuses; Ses couleuvres et ses serpens, Sur sa tête horrible rampans, Empestent tout de leur haleine, Et son détestable flambeau Allume parmi nous la haine Qui dure au-delà du tombeau.
La paix loin de nous exilée , A ce spectacle plein d'horreur,
• Gilles Ménage , de l'académie de la Crusca, originaire de Sablé, en Anjou, né à Angers le aô août i6i3 , mourut à Paris le aô juillet iGga.
i58 POÉSIES DIVERSES.
De désespoir ou de terreur Plus loin encor s'est reculée; A son exemple l'équité, La foi, l'honneur, la probité Soudain ont cessé de paroître, Et, quittant ce triste séjour.
Ne nous ont que trop fait counoitre Que c'est sans espoir de retour.
Par mille sanglantes batailles Et mille meurtres inhumains, La France de ses propres mains S'en va déchirer ses entrailles :
L'astre favorable aux méchans Piamène en nos fertiles champs.
Par son influence fatale , Ces ferres oîi le sang des morts Fit voir dans les champs de Phai*sal€ Les fleuves surmonter leurs bords.
Oh ! que justement , cher Ménage , Pour éviter ces grands malheurs Qui nous vont causer tant de pleurs.
Tu prépares un long voyage !
Par ton fâcheux éloignemeut L'équitable discernement.
Le bon sens , le savoir suprême Avecque toi nous vont quitter;
POÉSIES DIVERSES. i^D
Mais, t'aimant autant que je t'aime, Voudrois-je en ces lieux t'arréter ?
Traverse les Alpes chenues; Passe les plus affreux déserts , Et cours des plus lointaines mers Les plages les plus inconnues; Jusqu'au séjour des Aquilons Va voir les farouches 'Gelons; Aux "Cannibales sanguinaires Quand même tu devrois passer, Tu trouveras moins de misères Qu'en France tu n'en vas laisser.
Mais pourquoi sur les bords du Tibre
Choisis-tu de te retirer.
Sans pouvoir ailleurs espérer
La tranquillité douce et libre?
Ah ! ce n'est plus dans ces beaux lieux.
Peuplés jadis de demi-Dieux,
Qu'on trouve la haute science :
Là triomphe superbement
La présomptueuse ignorance,
• Les Gelons, peuples de Sc3'tlùe, quibiivoientlesang des clievau'C mêlé avec du lait.
"= Cannibales ou Caraïbes, peuples qui habltoient les îles Antilles ; ils mangeoient les prisonniers qu'ils avaient faits à la gimrre , et les corps de leurs ennemis morts dans la bataille.
i^o POÉSIES DIVERSES.
Malgré son triste aveuglement.
Non, ce n'est plus, docte Ménage, Aux bords du grand fleuve Latin Qu'on trouve le riche butin Qui des ans surpasse l'outrage :
A peine y vas-tu rencontrer Quelqu'un qui puisse te montrer Que dans cette belle province , Jadis, à l'ombre des ormeaux.
Le célèbre pasteur du " Mince Accorda ses doux chalumeaux.
Les doctes fdles de Mémoire Ne trouvent partout que mépris; Partout a le vice entrepris De profaner leur sainte gloire ; Christine' ,leur unique appui, Leur offre un asile aujourd'hui
» Virgile étoit né à Mantoue, sur les bords du Mincio.
<= Christine, reine de Suède, fille de Gustave- Adolphe II, surnomnit! le Grand, et de Marie-Eléonore de Brandebourg, succéda aux états de son père , l'an i635; et, pour suivre la religion catholique, elle abdiqua sa couronne en i654 en faveur de son cousin Charles-Gustave X du nom. Elle avoit une grande connoissance des sciences et parloit presque toutes les langues de l'Europe avec une facilité admirable. Elle protégea toujours les savans , surtout tant qu'elle fut sur le trône. M. Ménage étoit alors dans une telle réputation qu'elle le voulut attirer à sa cour ; mais il ne put se résoudre à quitter sa patrie.
En ces régions peu prisées ; Mais où, malgré les froids du nord, Vit, comme en des champs Élisées, L'innocence du siècle d'or.
Si ces Déesses effrayées N'ont quitté ce mortel séjour.
C'est dans cette fameuse cour Qu'elles se sont réfugiées; C'est parmi ces rochers affreux Où l'hiver, triste et ténébreux.
Tient toujours le Printemps esclave; C'est parmi ces frimats épais Où fait le beau sang de Gustave Fleurir l'abondance et la paix.
Arrière, fameuses contrées
Où seulement des doux Zéphyrs
Régnent les amoureux soupirs
Et jamais les fâcheux Borées I
Que l'encens croisse en vos buissons;
Que deux fois les jaunes moissons
Tous les ans dorent vos campagnes ;
De quoi vous osez-vous vanter.
Si des Goths les froides mont^^gnes
Ont de quoi vous le contester ?
Par leur incomparable Reine,
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Féconde eu miracles divers, De ces monts de neige couverts Découle aujourd'hui THypocrène ; Par elle, entre ces monts chenus, Le mont aux sommets si connus Est passé de l'antique Grèce; Par elle, ayant son cours laissé, S'embouche aujourd'hui le Permesse Dans ce golfe toujours glacé.
C'est-là que les Muses hautaines Bravent fièrement le mépris Dont ont vu tant de beaux esprits Ce siècle ingrat payer leurs peines; Et là seulement aujourd'hui Se trouve, loin du triste ennui Et de l'indigence honteuse, L'honnête et douce oisiveté Sans qui leur science fameuse Cherche en vain l'immortalité.
Va trouver cette grande reine Dont le nom résonne partout, Et dont, de l'un à l'autre bout.
On voit la terre toute pleine.
La nymphe qui vole en tous lieux, De la terre jusques aux cieux Poussant son immortel langage,
Ne célèbre que son savoir; Mais j'en apprends bien davantage Du désir qu'elle a de te voir.
Je sais qu'à ton vouloir soumises Tu tiens les neuf savantes sœurs, Et que leurs célestes douceurs Ne me sont encor que promises; Toutefois , sentant qu'Apollon Souvent dans le sacré vallon A quelque grande œuvre m'invite, Ménage, dans tout l'univers Je ne vois qu'elle qui mérite D'être le sujet de mes vers.
Ce grand héros 'qui sur la terre
Fut sans pareil dans les combats.
Qui vit, par l'effort de son bras,
Son nom plus craint que le tonnerre,
Assis à la table des Dieux,
Maintenant du plus haut des cieu.x
Voit sa fille d'un œil d'envie.
Pressé de l'agréable ennui
De lui voir mener une vie
Qui l'y mettra plus haut que lui.
Le grand Gustave.
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Partout il vainqviit avec gloire, Et vainquit même après la mort; Mais souvent préside le sort A la plus fameuse victoire :
Elle , par sa seule vertu.
Chaque jour, du vice abattu Captive le puissant empire, Sans que puisse un doutevix hasard De tant d'actions qu'on admire S'attribuer la moindre part.
Sa gloire est si grande et si pure.
Qu'au haut éclat où je la voi, Etre fille de ce grand Roi Est le moins de son aventure; L'envie , aux regards de travers , Rend miême à tant d'attraits divers Une louange légitime; Mais à l'avenir, si j'en croi Le noble sujet qui m'anime, Qui la doit mieux donner que moi ?
Presque enfant, le Dieu du Parnasse D'un propice accueil m'honora, Et dès-lors il me sépara De l'ignorante populace; Depuis vers l'immortalité , Par un sentier peu fréquenté,
POÉSIES DIVERSES. i45
Je sens chaque jour qu'il m'élève; Je touche à son double sommet, Et vois que Calliope achève La guirlande qu'il me promet.