ODE A M. LE COMTE «DE FIESQUE
sur la mort de M. le chevalier ' de Fiesque , son frère , tué à Mar Jik.
Jt OTCR ornement de l'histoire,
Comte, qui suis tes grands aïeux
Dans le sentier laborieux Qui conduit les héros au temple de la gloire, De tes rares vertus je sens mon cœur charmé,
Qui sans cesse me sollicite
De consacrer à ton m«îrite Des vers dignes du feu dont tu l'as consumé.
» Charles-Léon , comte de Fiesque.
' François de Fiesque , chevalier de Malte , fière jiuine dt Charles-Léon; il l'ut tue au fort de Mardik, en iG4*>.
i4G POÉSIES DIVERSES.
Cent fois mon Apollon propice,
S'offrant de me prêter la main ,
M'a protesté qu'en mon dessein Il trouve du plaisir à te rendre justice; Ce grand Dieu, qui ne sait ni mentir ni flatter,
Jure qu'il voit en toi des marques
Que , pour célébrer les monarques.
Il est souvent contraint de feindre ou d'emprunter.
Déjà d'un célèbre cantique
Il m'avoit composé les airs.
M'en a voit réglé les concerts, Et fait prendre à ma voix un chant tout héroïque; Mais voyant tes ennuis étonner ta vertu,
Il te rechercha dans toi-même.
Et dans ce changement extrême Il ne te connut plus, te voyant abattu.
Quoi , me dit ce Dieu que tes charmes
Consumoient de zèle et d'amour.
Ce héros veut-il qu'en ce jour Nous quittions ton projet pour lui donner des larmes. Et s'est-il oublié jusqu'à se figurer
Qu'en une douleur légitime
La constance devient un crime, Et que l'honneur consiste à se désespérer?
Pour fuir le nom d'insensible.
POÉSIES DIVERSES. i47
Veut-il qu'en faisant son portrait
Je l'obscurcisse de ce trait , Que sans ses déplaisirs il étoit invincible, Qu'à faire son destin son cœur accoutumé.
Par une force non commune ,
Eût toujours eu sur la fortune t'n absolu pouvoir, s'il n'avoit trop aimé?
Pour moi qui sais quelles atteintes
Livrent de semblables malheurs,
Je crus qu'en tes justes douleurs C'étoit être cruel que de blâmer tes plaintes; Car bien loin d'amoindrir la perte que tu fais,
Si tu n'en connois l'importance,
Apprends que pour elle la France Voit autant d'affligés qu'elle a d'esprits bien faits,
La Fortune d'une couronne
Peut borner notre ambition ;
Mais avec la condition De la pouvoir ôter ainsi qu'elle la donne : Sans injustice au moins sa rage elle assouvit ;
Mais pour les amis véritables,
Par des lois bien moins raisonnables , La vertu nous les donne et la mort les ravit.
La cruelle, en cette aventure, Sépare et brise sans pitié, '
i48 POÉSIES DIVERSES.
Les nœuds étroits dont l'amitié Resserre les liens que donne la nature; Et par quelle raison voudroit-on obliger
Ces deux puissances souveraines
De souffrir les loix inhumaines D'un monstre aveugle et sourd? et ne pas s'affliger:
Ne pense donc point que j'imite
Ces importuns officieux
Dont le discours injurieux Nous voulant consoler, nos déplaisirs irrite; Je condamne avec toi leurs faux raisonnemeus,
Et nomme leur vertu brutale,
Lorsque dans une perte égale Ils veulent étouffer les premiers mouvemens.
Toutefois si, dans ces alarmes.
Les cœurs de tristesse pressés,
Pour leur salut intéressés, Se servent par instinct du remède des larmes, Après t'ètre servi d'un semblable secours
Tu peux voir que cet instinct même, Sans une tyrannie extrême.
Ne peut les obliger d'en répandre toujours.
Tu peux, en mesurant ta perte, Mesurer aussi ta vertu , Et, loin de paroître abattu,
Prendre pour l'étaler l'occasion offerte ; 3Iais pense que le ciel qui la vouloit tenter,
Voyant ta force non commune,
T'a voulu faire une infortune Qui de ta fermeté l'empèchàt de douter.
L'or sait accroître dans les flammes
L'éclat de sa belle couleur,
Et ce n'est que dans le malheur Que doivent s'éprouver les invincibles âmes : Si la tienne ne peut redoubler son effort.
Du moins, en ce destin contraire,
Aime assez un généreux frère , Pour ne point regretter la gloire de sa mort.
Crois-tu quand d'Hélène ravie
Le fer des Grecs vengcoit l'Amour ,
Si Sarpedon perdit le jour.
Que Jupiter n'eût pu lui redonner la vie? Il l'eût fait, si son fils, qui goûtoit sou bonheur.
Ne l'eût refusé, dans la crainte
Dont il sentit son ame atteinte De ne la pas reprendre avec autant d'honneur.
Les héros laissent au vulgaire Le fruit des exploits les plus hauts, Et de leurs illustres travaux Ils ne gardent pour eux que l'honneur de les faire.
i5o POIÎSIES DIVERSES.
Alcide%à ton avis, n'eût-il pas mieux aimé Mourir dans les siens, plein de gloire, Gagnant quelque insigne victoire,
Que dans les traîtres feux dont il fut consumé.
Des bienheureuses destinées Les Dieux avares aux humains Ne les versent qu'avec des mains Au mélange des biens et des maux obstinées : Ils donnent des lauriers, ils donnent des trésors; Mais s'ils donnent bien peu de vies De plaisirs et d'honneurs suivies, Ils donnent encor moins de glorieuses morts.
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