‹ Poésies de SegraisChapitre 22 sur 92 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Déclaration d'amour à Calisle;

vJALisTE, je sais bien que je vais me détruire. Et que ma passion, trop portée à me nuire. Faisant sur mon devoir ce téméraire effort, Dans l'espoir de guérir me conduit à la mort;

' Hercule consumé par une robe empoisonnée que Déjaaire lui envoya.

POÉSIES DIVERSES. i5i

Qu'osant vous déclarer le mal qui me possède ,

Je vais trouver ma perte en cherchant du remède;

Mais dussé-je soudain expirer devant vous ,

K'obtenir que mépris, que haine et que couitoux.

Et vous voir, s'il se peut, autant impitoyable

Que je souhaiterois de vous voir favorable.

Il faut dans mon tourment ou mourir ou parler.

Puis- je cacher un feu dont on me voit brûler?

Je vous aime, Caliste, et j'ose vous le dire;

C'est assez, ce me semble, exprimer mon martyre.

Puisque l'aveuglement qui m'ôte le respect

Vous défend de tenir cet aveu pour suspect :

Aussi dans mes douleurs espérer me contraindre.

Espérer me ravir la douceur de me plaindre.

Assez et trop long-temps je l'ai voulu tenter;

Mais qui n'espère rien ne doit rien redouter.

Ce tyran qu'en mon cœur vos appas firent naître.

Malgré ma résistance est devenu mon maître;

En le voulant dompter lui-même ma dompté,

Et s'est rendu plus fort plus j'avois résisté.

Depuis, de vos beaux yeux les puissantes amorces

Toujours dans ma foiblesse augmentèrent leurs forces,

Et voyant que mon cœur les vouloit seconder,

Enfin je succombai ne voulant pas céder.

Caliste, dès ce temps je languis dans vos chaînes;

Mes yeux incontinent vous contèrent mes peines,

Et mes vives douleurs s'y peignirent si bien ,

Qu'en vain vous me direz que vous n'en vîtes rien.

i5a POJiSIES DIVERSES.

Mais comme ma raison, condamnant cette flamme,

N'a voit pas lout-à-fait abandonné mon ame,

D'abord je réprimai leur langage indiscret ,

Et voulus les contraindre à garder le secret;

Et comme incessamment leur discours téméraire,

Malgré tous mes efforts, tâchoit de vous déplaire,

Pour les en empêcher j'aimai mieux me bannir.

Ou plutôt dans la fuite avec eux me punir.

J'allai donc en des lieux à moi seul accessibles

Choisir pour soupirer des témoins insensibles.

Dans ces déserts affreux, au fort de mes tovirmens,

Les bois se sont émus de mes gémissemens;

Leurs mornes déités quittant leurs solitudes

Ont daigné prendre part à mes inquiétudes.

Et mille fois Echo, dans mon triste entretien,

Pour soupirer mon mal a négligé le sien.

Mais je trouve qu'enfin ma peine est incurable ,

Que ce remède est rude et bien peu profitable.

Et je veux espérer qu'il me sera plus doux,

Puisqu'il me faut mourir, de mourir près de vous.

Après m'être servi de mes plus fortes armes.

Que ma flamme n'a pu s'éteindre par mies larmes ,

Ma raison m'abandonne et mon cœur est contraint

De vous montrer le trait dont il se sent atteint.

Revoyez-le , Calisle , il revient pour vous dire

Qu'il soupire pour vous, ou plutôt qu'il expire;

Dans sa rébellion il veut, l'audacieux.

Que ma bouche vous parle aussi bien que mes yeux :

Vous l'avez écoutée après son insolence , Je mets en vos boutés mon unique espérance; Car mon esprit n'est point tellement déréglé Que je ne sache bien que je suis aveuglé; Que la nature ingrate et la fortune avare M'ont toujours regardé d'un œil triste et barbare, Et ne m'ont point orné de ces rares trésors Qui parent un esprit et font aimer un corps. Caliste, cependant, par une audace insigne, J'ose brûler pour vous en étant si peu digne; Même, le puis-je dire, en ma témérité J'ose encore espérer de ma fidélité:

Ma passion me flatte et me veut faire croire Qu'on peut vous adorer sans ternir votre gloire ; Puisque même les Dieux du plus vil des mortels N'ont jamais dédaigné d'accepter les autels. Recevez donc les miens et soyez assurée Que vous ferez assez souffrant d'être adorée : C'est l'unique bonheur que je veux obtenir. Qu'ai-je dit ? C'en est trop, vous me devez punir; Mais si pour vous venger et pour me satisfaire Vous souhaitez savoir ce tpie vous devez faire, Déclarez seulement que vous souffrez mes feux, Mon amour aussitôt secondera vos vœux.

Dans l'attente de voir ma flamme soulagée , Je vais mourir de joie et vous serez vengée. Et moi je trouverai dans cet heureux moment Mon unique bonheur avec mon châtiment.

i54 POESIES DIVERSES.

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