‹ Poésies de SegraisChapitre 23 sur 92 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

sur la violence d'une passion.

Jeune merveille à qui mes destinées Ont consacré mes plus belles années, A qui, malgré ma cruelle prison, Malgré mes maux et malgré ma raison Qui me fait voir ma perte manifeste, J'en vctix encor consacrer tout le reste, Sans que jamais ni rigueurs ni mépris Puissent m'ôter le dessein que j'ai pris ; Beauté fatale au repos de ma vie , Si j'aime mieux vous l'avoir asservie Et vous aimant souffrir mille trépas , Que vivre heureux et ne vous aimer pas , Par tant d'ennuis soufferts sans espérance De vous toucher par ma longue constance , Prêtez l'oreille à ma mourante voix, Si vous voulez, pour cette seule fois, Et pour m'aider à plaindre mon martyre. Lâchez un peu mes fers que je respire.

POÉSIES DIVERSES. i55

Si quelquefois j'ose les repousser, C'est pour me plaindre et non pour les forcer ; Je n'ai jamais haï ma servitude, Même au plus fort de mon inquiétude; Je ne dis point qu'elle me fait mourir, Mais je me plains qu'on ne la peut souffrir. Qu'à votre gré mon mal soit incurable.

Qu'il soit mortel, mais qu'il soit supportable.

Certes vos yeux, tout clairvoyans qu'ils sont, Pardonnez-moi , ne savent ce qu'ils font. Qui ne diroit, à me voir tout de flamme, Que leurs regards n'en veulent q^^'à mon ame ? Que n'a pas fait Amour pour m'enflammer? Et qu'ai-je fait pour ne vous pas aimer? Ai-je offensé par quelque résistance De vos attraits la divine puissance ?

Ai-je jamais permis à ma raison De me parler de rompre ma prison ?

Pour mon malheur, hélas! tout au contraire. Je n'ai songé qu'à tâcher de m'y plaire ; D'un si beau feu me regardant brûler, Je ne prétends à rien qu'à m'aveugler; Mais vous ayant enfin rendu les armes, Ne puis-je avoir de trêve avec vos charmes ?

Non , non , il reste à leur puissant effort De m'ouïr plaindre et me donner la mort. Peut-être encor jugeant mal du silence Qui de mes maux accroît la violence,

i56 POÉSIES DIVERSES.

Vous ignorez qu'on peut languir, brûler,

Souffrir la mort, et jamais n'en parler ;

Mais qui peut mieux exprimer mon martyre

Que le tourment de ne le pouvoir dire ?

Pour l'observer, faites envers vos yeujç

Que j'aime moins, et je parlerai mieux.

La voix n'a point de si triste langage

Que la douleur peinte sur mon visage ;

Dans mes rivaux j'en ai mille témoins:

S'ils parlent mieux, ils vous aiment bien moins:

Vous le verrez par notre patience;

Biais que m'en doit servir l'expérience ?

Vous l'avouerez, mais las ! que cet aveu

Me coûte cher et me servira peu!

Avant ce temps mon trépas qui s'avance

M'aura ravi le prix de ma constance,

Et pour tout fruit , quand vous l'admirerez ,

Avec la leur vous la comparerez.

Hélas! du moins, en songeant à ma perte,

Souvenez-vous que vous l'avez soufferte.

A votre gré disposez de mes jours ;

Je vous en veux consacrer tout le cours :

AfTligez-moi par des rigueurs nouvelles ,

Brûlez mon cœur de flammes plus cruelles,

De tous vos traits ne percez que mon sein ;

Mais pour le moins ayez-en le dessein.

Ne souffrez-pas que ma fin malheureuse

( Mais que ma foi rendra si glorieuse )

POÉSIES DIVERSES. i57

Soit purement l'ouvrage du hasard,

Sans que vos yeux y prennent nulle pari.

N'abaissez-point vous-même votre gloire;

Aimez mes maux, aimez votre victoire,

Et, pour l'honneur de vos yeux seulement.

Aimez l'Amour, si vous n'aimez l'amant.

Aimez mon feu pour l'amour de vous-même;

Prenez plaisir à voir qu'il est extrême.

Et qu'ayant pris naissance de vos coups,

Il est sans doute aussi parfait que vous.

Ainsi mon mal me seroit supportable ,

Et, vous plaisant à me voir misérable.

Je vous ferois avoir par mes soupirs

Souvent de quoi contenter vos désirs;

Mais vos beaux yeux ont mon ame blessée.

Sans en avoir peut-être eu la pensée.

Ah! dites-moi si c'est trop souhaiter?

Laissez-moi libre ou veuillez m'arrêter,

Ou seulement pressez-moi d'une chaîne

Sous qui mon cœur puisse plaindre su peine.

Vous me verriez mes fers idolâtrer.

Si sous leur poids je pouvois soupirer : ,

Sans souhaiter jamais qu'on m'en délivre ,

J'y veux mourir , pourvu qu'on puisse y vivre ;

Car, ô beaux yeux! soyez cruels ou doux,

Je ne vois rien de si charmant que vous :

De mille maux persécutez mon ame,

Elle ne peut brûler d'une autre llamme.

i58 POiSIES DIVERSES.

Et i'aime mieux m'en laisser consumer Que d'essayer de ne vous plus aimer.

Contre mon gré, contre le vôtre même Il faut, beaux yeux, il faut que )e vous aime : Assez souvent je veux m'en repentir; Mais plus souvent il y faut consentir : C'est mon destin, et quoi qu'il en arrive, Triste ou content il faut que je le suive.

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