XI. I ESSAI
Ce que l'on trouve avec le plus de plaisir dans Sannazar , ce sont de nombreuses imitations de Théocrite et de Virgile, dans lesquelles on aperçoit du moins l'ombre de ces grands poètes ; mais soit que la simplicité' de leurs personnages" lui semble peu attrayante , ou qu'il croie relever les siens en leur donnant des mœurs plus modernes, il s'avise quelquefois d'innover. Par exemple, chez The'ocrite , le Cjclope amoureux , faisant à sa maîtresse l'e'nume'ration des avantages qu'elle trouverait dans sa grotte , parie d'une onde fraîche qui coule pour lui des sommets de l'Etna , et il l'appelle wie boisson dhnne , ( Id. XP. v. 48. ) Les bergers de Sannazar ont plus de délicatesse ; quand ils vont prendre leur repas près d'une fontaine, ils ont soin de substituer à la boisson divine du Cyclope ^'des vins généreux, parfumés par une longue vieillesse , et propres à faiî^e renaître la joie dans les cœurs : non perô senza vini generosissimi , e per molta vecchiezza odoriferi , ed apportatori di letizia nei mesti cuori.
Les bergers deThe'ocrite et deVirgile n'ont point de désirs ambitieux ; s'ils vantent quelquefois leurs richesses, c'est afin de toucher une maîtresse insensible; mais jamais ils ne paraissent tourmentés de la soif de l'or , et l'on s'intéresse à leurs vœux, car ils ne sont inspirés par aucune passion basse :
SUR LES POETES BUCOLIQUES. ^v\
ainsi le Cyclope regrette (le n'avoirpas de nageoire pour suivre Galate'e sous les flots ; ainsi le Chevrier voudrait être une abeille, pour se glisser dans la grotte d'Amarillis. Sannazar au contraire, formant toujours les mœurs de ses Arcadienssur celles des Italiens du XV«. siècle , a cru qu'il serait beaucoup plus naturel d'en faire des hommes avides , en proie à toutes les passions qui agitent les habitans des cite's ; et après avoir mis des chants d'amour dans la bouche d'Ofe'lia , Tun de ses personnages , il le fait s'e'crier avec transport :
« O , si tes cornes étaient d'or , et chacun de te» poils une soie « molle et riche , combien tu me plairais davantage , beau « taureau blanc 1
O se queste tue corna fussen d' oro , E ciascun pelo molle e ricca seta , Quanto t' avrei più caro, o bianco torol Eg. IX.
Quand on nous a donne' une semblable ide'e des mœurs pastorales , il n'est pas surprenant d'entendre dans la X^. eglogue un berger parler de l'Arcadie comme du repaire de tous les vices : c'est au lecteur à juger si des ve'rite's de ce genre offrent le même charme que les aimables illusions du poète de Syracuse.
Avant de composer l'Enéide , Virgile s'e'tait rendu justement célèbre par ses Bucoliques : un
Kx.v ESSAI
rival digne de marcher sur ses pas dans le chemin de la gloire , et non moins fameux par son ge'nie que par ses malheurs , le Tasse chanta aussi les amours des Jjergers , avant de donner à sa patrie le plus beau poëme dont elle s'honore. En composant le petit drame (ÏAminte , il songeait beaucoup moins à acque'rir de la cele'brite' qu'à se délasser d'un travail plus important ; mais ce qu'il regardait comme un jeu n'a pas e'te' perdu pour sa réputation ; et en lui reprochant une intrigue invraisemljlable , des caractères faibles et mal de'veloppës , des scènes remplies de fades dissertations sur l'amour , un abus trop fréquent de l'esprit, etc. , la pre'vention même ne peut lui refuser une imagination riante et féconde , une sensibilité vraie , beaucoup de délicatesse dans les idées , et une douceur ravissante dans le style. Peu d'e'crivains ont su répandre sur leurs tableaux autant de fraîcheur et d'ame'nite' que l'on en trouve dans les siens. Son ame tendre aperçoit les objets sous un point de vue touchant, et au moyen de quelque circonstance légère , il donne toutes les grâces de la nouveauté' aux ide'es les plus rebattues , comme on le voit dès la première scène dans le discours par lequel Daphnc' tache de vaincre les préventions de Silvie qui ne voulait voir que des ennemis dans les bergers emprcsse's à lui plaire.
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• Le bélier est donc , selon toi , l'ennemi de la brebis , le « taureau de la génisse ? Le fidelle tourtereau est donc l'ennemi a de la louilerelle ? Tu considôres donc comme une saison d'ini- « mitie et de baine le doux printemps qui vient , accompagné « des ris et des plaisirs , rappeller à l'univers , aux animaux « et aux bommes qu'il faut aimer ? Et tu ne t'aperçois pas que la « nature entière est maintenant embrasée d'un amour qui fait « sa joie et son bonheur? Vois là-haut ce ramier , avec quels
• doux roucoulemens il flatte sa compagne et lui prodigue ses < caresses 1 Ecoute ce rossignol qui vole de branche en branche
• en répétant : J'aime , j'aime , etc. »
Slimi dunque nemico
II monton dell' agnella ?
Délia giovenca il toro ?
Stimi dunque nemico
Il torture alla fida tortorella ?
Stimi dunque stagione
Di nimicizia e d' ira
La dolce primavera
Cil' ora allegra e ridente
Riconsiglia ad amare
11 inondo e gli animali,
E gli uomini e le donne ? E non t' accorgi
Come tolte le cose
Or sono innamorate
D'un amor pien di gioja e di sainte ?
Mira là quel Colombo ,
Con cbe dolce susurro lusingando
Bacia la sua compagna 1
Odl quell' usignuolo
Cbe va di ramo in ramo
Cantando : lo amo , io amo , etc.
Toutes ces ide'es , quoique re'pe'te'es souvent , paraissent rajeunies clans le passage qu'on vient
ESSAI
(le lire, et plaisent comme si on les voyait pour la première fois , pourvu qu'on n'ait pas recours à une traduction. Les morceaux de ce genre, dont le charme tient en grande partie au style , ne passeront jamais dans une langue e'irangère ; ce sont des fleurs de'licates qu'on ne peut transplanter sans les fle'trir.
Si tous les tableaux de l'Aminte réunissaient ainsi la vivacité des images et le naturel despense'es à l'e'le'gance et à l'harmonie de l'expression , tout le monde s'accorderait sans doute à regarder ce petit drame comme une des plus aimables inspirations de la Muse pastorale ; mais le Tasse , ainsi qu'on l'a dit prëce'demment , abuse trop de son imagination. Les antithèses et les faux brillans se glissent à chaque instant sous sa plume. Un berger pour consoler un malheureux amant , lui ofTret-il l'espoir de trouver une autre bergère ?
« Et comment, répond celui-ci, pourrais-je en trouver une « autre , si je ne puis nie trouver moi-même î »
Ohime ! corne poss' io Altri trovar , se nie trovar non posso ? Atto 1 j se. 2,
Une amie , pour effrayer son amie qui refuse d'écouter les vœux d'Aminte , lui parle-t-elle d'une caverne te'ne'breuse remplie d'une noire
SUR LES POETES BUCOLIQUES. xxvn
fumée , et destinée à punir clans les enfers les femmes ingrates et insensibles ?
« 11 est bien juste, ajoute-t-elle aussitôt, que la fumée arraclie
• enfin étirnellement des larmes de ces yeux auquels la pitié
• n'en put jamais l'aire verser. »
E drilto è ben che '1 fumo
Tragga mai sempre il piaato da quegli occhi
Onde trarlu giammai
Non potè la pietate.
Atlo I , se 1 .
A ces froides antithèses , malheureusement très-multiplie'es , se joint une recherche , une affectation qui n'est ni moins de'place'e , ni moins fre'quente ; et , quoique l'Amour ait eu la pre'caution d'avertir dans un prologue qu'il ne faudrait pas être surpris d'entendre des bergers s'exprimer avec e'ie'gance , parce qu'il polirait lui-même leur esprit et leur langage , on ne peut reconnaître dans des paroles froides et pue'riles , les inspirations du Dieu. Mais si l'on a soin d'élaguer ces traits ridicules dont le Tasse a infecte sa pastorale , on de'couvrira avec admiration dans l'ouvrage ainsi épuré une foule de beautés réelles que l'oubli de cette précaution empêche de sentir , et l'on se demandera comment une très-faible partie de cette charmante production a pu remplir des critiques d'ailleurs judicieux , d'une prévention telle , qu'ils