‹ Poésies de SegraisChapitre 8 sur 92 · XXX ESSAI · texte numérisé non relu

XXX ESSAI

le plus (le douceur à ses baisers , choisirent pour juge Amarillis , parce qu'elle avait la plus belle bouche , et il ajoute :

« La nymphe baissa doucement ses beaux yeux ; une rougeur « modeste couvrit sa figure et fit bien voir que l'ame d'Ama- « rillis n'était pas moins belle que son corps ; ou peut-être son « beau visage étant jaloux de l'honneur fait à la bouche , voulut a se parer aussi de ses pompeux habits de pourpre, comme s'il « eût voulu dire : Et moi aussi je suis beau. »

Ed ella i suoi begii occhi Dolcemente chinando , Di modeste rossor tutta si tinse , E mostrô ben che non men bella è dcntio Di quel che sia di fuori ; O fosse che '1 bel volto Avesse iavidia ail' onorata bocca , E s' adornasse anch' egli Délia purpurea sua pomposa vesta , Quasi volesse dir : son bello anch' io. Alto 2, se. 1.

Ces extravagances , qui firent trop long-temps les délices de l'Europe , et que nul e'crivain ne se permettrait aujourd'hui, môme en Italie, où l'on pardonne plus facilement qu'en France tout ce qui sent l'affectation , nous dispenseront de citer un grand nombre d'autres passages non moins choquans : on peut juger , par ce qui pre'cède , du ton gênerai de fouvrage.

Mais puisque le pastor fido est rempli de

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défauts si monstrueux , comment se fait-il qu'il ait obtenu pendant plus d'un siècle des applaudissemens unanimes , et que de nos jours encore la plupart des Italiens le rangent parmi les meilleures productions de leur littérature ? C'est que parmi tant de pense'es bizan'es , fruit du goût le plus déprave' , il s'en pre'sente çà et là quelques-unes qui re'unissent à un aimable enjouement beaucoup de naturel j c'est qu'au lieu des pensées epigrammatiques , des froides allégories et du galimathias presque inintelligible dont la pièce est cbarge'e , les bergers de Guarini connaissent quelquefois le langage de la vérité et de la passion ; c'est que le poète sait varier liabilement ses tableaux et y répandre des couleurs tantôt fortes et énergiques , tantôt suaves et gracieuses , selon les objets qu'il peint ; c'est qu'enfui le style de son drame est généralement d'une pureté exquise , et la versification d'une harmonie que le Tasse lui-même n'a guère surpassée. Pour donner une ide'e de ces difierens genres deme'rite, nous citerons les plus beaux traits de la fameuse scène dans laquelle Amyrillis croyant ne pouvoir e'coutersans crime son amour pour Myrtil , parce qu'on lui destine un autre époux , se plaint au milieu des forêts de la contrainte qu'on lui impose ;

<i Heureuses forêts , solitaires et. paisibles retraites, Téritable

Kxxii ESSAI

« asile dti ropos et tic la paix, arec quel plaisir je reviens à vous 1 « Si le distin m'eût accordé de vivre pour moi même , au gre o de mes désirs , je ne changerais pas vos délicieux ombrages « pour les champs élisées, séjour furtuné des demi-Dieux.... a A quoi servent au printemps de la vie une beauté éclatante , « une vertu renommée , toutes leslaveurs du ciel et de la terre , « de vastes et riantes campagnes , des pâturages fertiles et des o troupeaux plus féconds encore, si au milieu de tant de biens a le cœur n'est pas satisfait ? Heureuse la jeune bei^ère qui n'a o pour se couvrir que des vètemens simples , mais propres et « élégans, qui, riche d'elle-même, parce des grâces de la nature, « ne connaît dans sa douce médiocrité ni les tourmens de l'in- € digence ni les soucis de la fortune. .. En vain les nuages obscur- « cissent les deux ; envain l'orage gronde ; elle n'a point à trembler « pour ses richesses. Libre d'inquiétude, un soin unique occupe « doucement son cœur. . . à l'ombre des myrthes fleuris , ses « regards amoureux répondent aux regards de son berger ; toute « l'ardeur qu'elle ressent elle la lui fait connaître , et elle ne « lui découvre rien qu'il ne ressente comme elle. O \ie fortunée « que ne puis-je échanger avec toi mon sort 1 »

Care selve béate, etc.

Alto 1 , se. 5.

Il y a clans ce morceau quelque chose de doux et de touchant , des images gracieuses , des sentimens tendres et une certaine mélancolie qui n'est pas dënuëe de charme ; cependant , malgré les nombreux retranchemens que nous avons faits, ce monologue n'est-il pas encore bien long et surtout bien spirituel pour une bergère dans une telle situation ? Ne valait-il pas mieux qu' Amaryllis s'entretint de son malheur , que de faire prolixenient et mal-à-propos de l'esprit sur une

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coiidilioii qui n'est pas la sienne ? Tel est le travers de Guarini : il préfère toujours la finesse au naturel ; c'est de lui qu'il veut qu'on s'occupe , et non de ses personnages ; il s'embarrasse peu d'inte'resser pourvu qu'il éblouisse : aussi l'on peut dire du pastor fido qu'on ne mit jamais plus d'esprit à faire un mauvais ouvrage.

Lorsque le goût de la poésie pastorale s'introduisit en Espagne , les Italiens avaient depuis long-temps acquis en ce genre une grande célébrité. On lisait et on admirait leurs ouvrages avec un enthousiasme excusable à une époque oii les autres nations étaient encore barbares ; on les regardait comme des chefs-d'œuvres supérieurs à ceux de l'antiquité , parce qu'on n'avait pas fait assez de progrès pour mettre la solidité au-dessus de l'éclat ; on travailla donc généralement à les imiter pendant plus d'un siècle , et les Espagnols qui avaient alors des rapports continuels avec les Italiens j furent les premiers et les plus ardens à les suivre. Entraînés par ces dangereux maîtres , ils s'écartèrent comme eux tiu naturel et de la vérité ; comme eux ils protliguèrent les antithèses , les jeux de mots , les rapprochemens singuliers et toute cette coquetterie d'esprit que l'on prenait pour de la délit atesse ; mais le caractère national et la langue

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qui en est toujours la représentation , produisirent chez les deux peuples une nuance différente dans les mêmes travers : l'Italien , fin et dëlië j rechercha davantage les subtilite's et la mignardise ; l'Espagnol , fier , hautain , dédaigneux , se laissa plutôt se'duire par les idées emphatiques , les figures gigantesques , et tous les de'fauts qui portent une vaine apparence de grandeur.

Le premier qui commença à lutter contre ce goût pernicieux, sans toutefois pouvoir encore s'y soustraire , fut Garcilaso. Pour appre'cier tout son mérite, il faudrait retracer ici l'état de la poésie espagnole avant lui , montrer combien les auteurs et la langue même étaient encore barbares , indiquer les nombreuses et brillantes conquêtes dont il enrichit la littérature de son pays , et en même temps entrer dans les détails d'une vie passée toute entière au milieu des camps , sacrifiée pour la patrie à la fleur de l'âge , et néanmoins assez longue pour assurer à Garcilaso une double gloire également impérissable et comme excellent poète , et comme guerrier non moins habile que valeureux ; mais comme nous n'avons d'autre but que d'apprécier ses ouvrages en eux-mêmes , sans lui assigner le rang qui lui appartient parmi les poètes de sa nation , des recherches de ce genre ne seraient

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point ici à leur place , et nous devons les omettre , uialgre' rintc'rèt qu'elles pourraient ofl'rir.

On vient de dire que Garcilaso , en donnant une nouvelle impulsion à la poe'sie espagnole , n'évita pas entièrement les de'fauts de ses contemporains. Comment , en effet , se soustraire aux influences diverses qui , dans tous les temps , agissent plus ou moins sur les idées et le style , aux souvenirs de l'éducation , au ton des sociétés , à l'autorité des modèles , aux caprices mêmes de la mode , qui est aussi une autorité ? Si donc le poëte gracieux dont nous examinons les travaux n'est pas toujours exempt de recherche et de mauvais goût , si l'on peut lui reprocher certaines expressions communes, des images sans agrément, de l'exagération et de la diffusion , il faut songer que tous ces défauts et un foule d'autres plus choquans infectaient la littérature espagnole à cette époque , et l'on pardonnera à Garcilaso quelques imperfections consacrées par le goût du temps , en vertu des nombreuses beautés dont il sut orner ses ouvrages , sans en trouver le modèle dans les poètes de sa nation.

Mais s'il ne trouva rien de bon à imiter chez ses compatriotes , il s'en dédommagea en puisant des richesses abondantes dans la littérature italienne , et surtout dans les chefs - d'œuvres de

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rantiqiiite. Un auteur espagnol plein de goût , Ouintana , lui fait même un reproche de ne pas s'abandonner assez souvent à ses propres ide'es , et de marcher trop servilement sur les traces des anciens. Cette critique pourra sembler un peu hasardée j beaucoup de lecteurs regretteront au contraire que Garcilaso ne s'attache pas const imment et exclusivement à reproduire ces modèles éternels du beau dont il connaissait le prix , et qu j1 préfère quelquefois à leur naturel plein d'elegance, l'e'clat trompeur que les modernes y avaient substitue'. C'est en voulant suivre ses ide'es ^ ne'cessairement analogues à celles de ses contemporains , qu'il s'égare. 11 oublie que les subtilités nie'thaphysiques ne conviennent point aux personnages de l'e'glogue j il devient affecte' , romanesque et faux comme on l'était alors ; et au lieu de mettre en scène de véritables bergers , comme Tout fait Theocrite et Virgile , il nous présente sous un costume pastoral des courtisans espagnols du XVI^. siècle , qui paraissent ainsi dou- ])lement ridicules.

Au reste , ce défaut commun à Garcilaso et à la plupart des poètes bucoliques modernes , est plus choquant dans ces derniers qui n'avaient pas comme lui tous les trésors d'une ame tendre pour le pallier ; et il faut dire ù la louange du

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poëte espagnol , que s'il leur ressemble trop souvent dans ses e'carts , il s'en distingue glorieusement par une imagination riche en détails gracieux , une sensibilité' douce et un ge'nie mélancolique parfaitement approprie' au genre de ses ouvrages. Qu'on écoute pour s'en convaincre les plaintes d'un de ses bergers sur l'inlide'lite de sa maîtresse :

« Le soleil répand ses rayons sur les montagnes et dans la « plaine ; il réveille tout ce qui respire. L'oiseau fend d'une aile « légère un ciel sans nuages ; les troupeaux, exempts de soucis, a paissent en liberté au fond des vallées ou au sommet des col-

• lines ; l'homme guidé par son goût ou ses besoins , retourne « à ses travaux accoutumés ; et moi , soit que les ombres de la « nuit enveloppent l'univers , ou que le soleil lui rende sa lu- « mière , mon triste cœur ne connaît que les soupirs. . . C'est « par toi que j'aimais le silence et l'ombrage des bois, l'isole- « ment et la solitude de la montagne ; c'est par toi que la verdure « des prairies , la fraîche haleine des vents , la blancheur du « lis, l'incarnat de la rose, et toutes les douceurs du printemps « avaient des charmes à mes yeux. O combien je me trompais , « Combien je connaissais mal ce que cachait ton cœur perfide! « U ne sinistre corneille m'avait bien prédit ma triste aventure. . .

• Dans l'été , dans l'hiver , mes troupeaux me donnent en abon-

• dance du lait frais , du beurre et du fromage. Autrefois tu « prenais tant de plaisir à mes cliants, que le berger de Mantoue « n'eût pas reçu de toi plus d'éloges. D'ailleurs je ne suis pas « si difforme. A présent encore je me vois dans ce ruisseau clair « et limpide , et je ne changerais pas de figure avec le rival

• qui se rit de mes maux. Je changerais bien avec lui de dcs- « tinée !

El sol tiendc los rayos de su lumbre Por montes y por valles , despertanda

KSSAI

Las nvcs y animales y la gciite.

Quai por el ayre claio va volando ; Qtial por el rerde valle o alta cumbre Pacicndo va segura y librcmente ; Quai con el sol présente \a de nuevo al oGciu

Y al usado exercicio

Do su natura o menestcr le inclina.

Siempre esta en llanto esta anima mezqiiina Quando la sombra el mundo va cubriendo, O la Inz se avecina

Por ti el silencio de la selva umbrosa,

Por ti la esquividad y apartamicnto

Del soliario monte me agradaba ;

Por ti la verde yerba , el frcsco viento,

El blanco lirio y colorada rosa

y dulce primavera deseaba.

; Ay quanto me enganaba 1

; A y quan diferente era ,

y quan de otra manera

Lo que en ta falso pecho se escondia !

Bien claro con su voz me lo decia

La siniestra corncja repitiendo

La dcsrentura mia.

Siempre de nueva lèche en el verano

Y en el invierno abundo ; en mi majada La manteca y el queso esta sobrado; De mi cantar pues yo te vi agradada Tanto, que no pudiera el Maatuano Titiro ser de ti mas alabado.

No soy pues, bien mirado.

Tan disforme ni feo :

Que aun agora me veo

En esta agua que corre clara y para ,

Y cierto no trocara mi figura Con esc que de mi se esta ricndo :

Trocara mi vontura. ^^Z. i.

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Voilà , sauf quelques taches le'gères , le veritaLle ton de la pastorale , des idées naturelles et simples , délicates et touchantes , sans aucun mélange d'aflectation. Cette eglogue, regardée avec raison comme le chef-d'œuvre de Garcilaso, offre un grand nombre de traits semblables. Certains critiques pre'tendent même que le chant de Nemoroso , et surtout l'endroit oii il parle de la boucle de cheveux de sa maîtresse , l'emporte infmiment sur le reste , et n'a point de modèle chez les anciens ni chez les modernes. Il est vrai qu'on ne peut entendre sans une vive émotion l'infortune' auquel la mort a tout ravi , parler de ce triste souvenir placé sur son cœur, et souvent arrose' de ses larmes ; mais n'y a-t-il point dans son re'cit trop de détails insignifians et puérils , trop d'expressions figurées et ambitieuses , et, ce qui est encore moins excusable , trop de pensées guindées et fausses ? La vraie douleur est simple dans son langage : un amant , un berger au désespoir ne dit point fjfiie ses pleurs font croître les fruits des ronces :

Y yo hago con mis ojos

Crecer Uorando el fruto misérable.

Il ne demande point , en faisant allusion aux cheveux Ijlonds et à la démarche noble de sa

bergère , oh est la colonne qui avec une fierté gracieuse soutenait le toit cVor :

l Do la coluna que el dorado techo Con presuncion graciosa sosleniaî

Il ne va point siirlout piller dans Virgile cette admirable comparaison du rossignol qui pleure ses petits furtivement enlevés de son nid pav un laboureur barbare , pour la délayer en quatorze vers et s'en faire ensuite l'application en ces termes : «( Ainsi je lâche la bride à ma douleur ; « ainsi je me plains vainement de la cruauté' de « la mort qui glissant sa main dans mon cœur , « en a enlevé' le doux objet auquel il servait de <( nid et de demeure. » Comment s'inte'resser aux regrets d'un amant si occupe' de se montrer inge'nieux ? Comment voir autre chose qu'un sentiment factice , dans ce pre'tendu desespoir qui s'annonce par des pointes et de longues pe'riodes enrichies de tout le luxe de la poésie , au lieu de s'exhaler en soupirs et en sanglots ? On admirait alors cette alî'eclation ridicule ; on la regardait comme la marque infaillible d'un esprit supérieur :les morceaux les plus maniére's obtenaient toujours les plus grands éloges 5 et si Garcilaso , fidèle imitateur des anciens, n'eût suivi comme eux d'autre guide que la nature , s'il eût senti combien les froids jeux d'esprit et de mots de ses contemporains blés-

SLR LES POETES BUCOLIQUES. xr,i

saient la vérité el, le goût qui n'est que le sentiment de'licat de la ve'rite' , peut-être n'aurait-il point obtenu le titre de Pétrarque Espagnol , par lequel on le de'signe encore aujourd'hui ; peut-être ses ouvrages , trop purs pour des esprits grossiers , auraient long-temps attendu le jour delà justice; et sa gloire que toutes les bouches de la renommée s'empressèrent de proclamer pendant qu'il vivait pour en jouir, n'eût commencé que dans la poste'rite'.

Sans atteindre au mérite de Garcilaso, Montemay or n'eut pas moins de réputation . Il ne fut point l'inventeur du roman pastoral , mais il le modifia en le de'barrassant de cette marche re'gulière et compasse'e à laquelle Sannazar l'avait soumis , et il substitua aux e'glogues du poète Italien , des sonnets , des chansons et d'autres pièces e'rotiques analogues à ses narrations , car la Diane à laquelle il dut sa ce'le'brite' , n'est qu'une suite d'aventures amoureuses et romanesques. S'il y a quelque chose de pastoral , c'est qu'il a plu à l'auteur de donner à ses acteurs des noms de bergers , et de placer la scène au village. Du reste , ces prétendus bergers s'expriment de manière à accre'diter l'opinion que le fond de l'ouvrage n'est poiut fabuleux , et que Montemajor trahi pendant une absence par sa maîtresse , chercha des consohi-

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lions dans le commerce des Muses , et voulut sous le nom de Sireno oublié d'une bergère inconstante , perpe'tuer le souvenir de ses propres malheurs.

Mais il devait ou choisir d'autres personnages, ou leur donner d'autres idées. Ce n'est point à des bergers de faire de grandes apostrophes à leur mémoire , de disserter longuement d'un ton alambiqué et précieux , sur des choses qu'ils ne doivent pas connaître ; de s'occuper du matin au soir de fades amourettes , et presque jamais de leurs troupeaux : tout cela décèle le poëte bel- < esprit qui se cache vainement sous des noms empruntés :

Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est puiut ainsi que parle la nature.

Un défaut moins sensible d'abord , mais ensuite également insupportable , c'est qu'on ne trouve aucune action dans le roman de Monteraayor : à peine y distingue-t-on un sujet principal. On voit continuellement arriver , sans aucun motif, de nouveaux personnages qui interrompent la marche , en racontant leur histoire avec beaucoup de prolixité , beaucoup d'invraisemblance , et par conséquent très-peu d'intérêt ; car , ainsi que l'a dit Boileau :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable..

SUR LES POETES BUCOLIQUES, xim

Quant au style de la Diane , il ne manque le plus souvent ni de pureté' , ni d'elegance-, quoique dépare cà et là par des figures bizarres et des expressions ridicules. La bergère Selvagia , au moment de raconter ses aventures , dit à Sireno et à S} Ivano pour les engager à suspendre quelques instans leurs plaintes : u Mettez un peu i>os ♦( malheurs dans les mains du silence : poned « un poco vuestras desventuras en manos del « silencio. » Alanio voulant regagner les bonnes grâces de sa maîtresse Isme'nie , la supplie « de « ressusciter une ame ensevelie dans la té- « néhreuse obscurité de son oubli : »

Resucita una aima sepultada

En la tiniebla escura de tu olrido ;

Sylvano , après un assez grand nombre d'antithèses destinées à peindre les changemens que l'amour a ope'rës en lui , termine ainsi son e'nume'ration : « J'avais auparavant des yeux et je H suis aveugle ; j'e'tais un homme de chair , et i( je suis maintenant de feu : w

Solia tener ojos y estoy ciego ; Hombre de carne fuy , ya soi de fue^o.

On pourrait encore reprocher à Monteraayor

xtiv KSSAI

plusieurs incorrections , une versification dure et prosaïque ; mais, en sa qualité de Portugais, il a droit à quelque indulgence , et l'on est plus dispose à applaudir à la délicatesse de son style et à la variété' de tournures et d'expressions dont il a revêtu des ide'es toujours monotones , qu'à censurer des taches inévitables quand on e'crit dans une langue e'trangère. Nous avons e'te' sobres d'e'loges à son e'gard , parce que la Diane est dans son ensemble une production très-de'feclueuse ; nous les lui aurions prodigue's , si au lieu de se perdre à chaque instant dans ses bizarres pense'es , l'auteur eût plus souvent écoute les inspirations de la Muse qui lui dicta ce morceau plein de délicatesse , de sentiment , de grâce et de naturel , dans lequel Diane conjure son amant de ne pas s'absenter :

0 Berger, pourquoi t'éloignerais -tu? Pourquoi voudrais -tu o m'abandonner dans ces lieux témoins de notre tendresse , où o tout rappellera sans cesse à ma pensée les rapides instans de o notre bonheur ? Qu'éprouverai-je, infortunée , en arrivant dans a cette vallée délicieuse , lorsque je me dirai : Ici , dans un temps 11 plus heureux , j'étais assise auprès de mon cher Sireno,etje B m'entretenais avec lui. Qnelle sera ma douleur de ne plus « te voir dans cette prairie ornée d'arbres , sur l'écorce desquels « ta main a gravé mon nom ! Peins - toi mon désespoir , de « retrouver solitaire et désolé le lieu où tu m'aperçus pour la « première fois, où tu me découvris en tremblant ton amour.. . < Pardonne, cher Sireno , si mes discours t'offensent; laisse-moi » jouir encore de tes entretiens dans cette agréable vallée ; ne

SUR LES POETES BUCOLIQUES. xi.v

« m'abandonne pas , car je ne puis soulTrir, même comme lui « badinage , la pensée de vivre loin de toi : •

i Porque te vas, mi pastor ?

i Porque me quicres dexar Donde el tiempo y cl lugar

Y el gozo de nuestro amor j\o se me podra olvidar ?

i Que sentire yo cuitada, Llrgando a este valle ameno , Quando diga : a tiempo bueno A qui estuve yo sentada , Hablando con mi Sireno ?

i Mira si sera tristeza Ko verte , y ver este prado De arboles tan adornado ,

Y mi nombre en su corteza Por tus manos senalado ?

^ O si avra ygual dolor Que el lugar donde me viste , Vello tan solo y tan triste, Donde con tan gran tremor Tu pena me descubriste ?

Perdoname,mi Sireno,

Si te offendo en lo que digo ;

Dexame bablar contigo

En aqueste valle ameno.

Do no me dexas conmigo :

Que no quiero , ni aun burlando,

Verme apartada de ti.

Montemayor n'ayant point termine son ouvrage^ Alonzo Perez et Gil Polo le continuèrent , mais avec des talens bien divers. Le premier , dans une espèce de galimathias remarquable par la pe-

x.v. rssAî

hiintcur (lu style cl l'extravagance des conceptions,, a tellement enchéri sur les défauts de son modèle , <[u'il semble avoir eu pour but de les faire oublier ; }c second au contraire , en re'unissantà des pense'es gracieuses et naturelles , un langage douxetpur^ une versification facile et élégante, contribua avec Garcilaso à ranimer le flambeau du goût prescpe éteint dans sa patrie , et mérita qu'après avoir impitoyablement condamne' au feu la Diane du me'decin Ferez , et fait grâce à celle de Montemayor , uniquement en faveur de la prose , le judicieux et spirituel Cervantes, sous le nom du cure' qui passe en revue la bibliothèque de Don Quichotte , ordonnât de conserver l'ouvrage de Gil Polo y comme si Jpollon lui-même en eût été V auteur : se guajxle como si juera del mismo jipolo.

Ce n'est pourtant pas à Gil Polo que les Espagnols accordent le premier rang après Garcilaso , mais à l'cvêque Bernardo de Balbuena , auteur du siècle d'or. Selon eux , les e'glogues re'pandues dans cet ouvrage re'unissent les principales beaute's du genre , la simplicité de l'invention f la convenance et la fraîcheur des images , la vivacité' des descriptions , la facilite' de la versification et la pureté' du style ; mais si les e'trangers , moins prompts à se passionner ,

SUR LES POETES BUCOLIQUES. xivui

ralifient la plupart de ces éloges , ils ne s'aveuglent point sur les défauts qui les balancent, tels que la rusticité des personnages , le peu d'intérêt des narrations, l'affectation des pensées , l'exagération des sentimens et la maladresse des imitations.

Francisco de la Torre ne doit point comme Balbuena ses principales beautés aux anciens. Il les imite souvent et avec goût ; mais c'est dans «on imagination vive et tendre qu'il puise cette foule de sentimens mélancoliques et touclians dont le charme est irrésistible. Par une espèce de bizarrerie , ses églogues ne sont pas exemptes de recherche, et l'esprit qui convient si peu à ce genre de poésie s'y montre souvent , tandis que ses sonnets oii il pouvait en répandre sans choquer les convenances , ne sont remplis que d'idées pastorales. C'est-là que l'on trouve des détails naturels , gracieux , d'une sensibilité et d'une délicatesse exquises , comparables aux plus beaux traits de Garcilaso , et vraiment dignes de Virgile que Francisco de la Torre semble avoir pris pour, modèle. Il est fâcheux qu'il ne sache pas s'arrêter à propos , et que l'élégance de son style ne réponde pas toujours à la douceur de ses sentimens.

Les Espagnols ont encore un grand nombre

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d'autres poètes Bucoliques , tels que Figueroa , Jauregui , Lope de Vega , Pedro de Espiiiosa , "S'illegas , etc. , etc. ; mais comme ils sont inférieurs à ceux que nous avons fait connaître , nous n'en parlerons point ici. De nos jours Melendez Valdes a obtenu du succès dans l'e'glogue. On ne trouve plus dans ce poète ële'gant la ridicule affectation des auteurs du XVP siècle ; le goût ge'ne'ral en avait fait justice : malheureusement In fuyant leurs défauts il n'a pas toujours conserve leurs beaute's. Avec une imagination riche et inge'nieuse , un esprit délicat , gracieux et enjoué , Melendez devait beaucoup mieux re'ussir , comme l'expe'rience l'a prouvé , dans le genre anacréontique, que dans la pastorale. Les Portugais n'ont point donné à la poésie Bucolique de caractère particulier. La ressemblance de leurs habitudes avec celles des Espagnols , la longue soumission au même pouvoir , l'analogie entre les deux langues , et quelques autres causes dépendantes des mœurs et du climat, ont dû reproduire dans la littérature des deux peuples les mcmes idées et le même style. Cependant la langue emphatique et sonore des Espagnols et leurs relations journalières avec les Italiens à la renaissance des lettres , ont donné à la plupart de leurs compositions , et notamment

SUR LES POETES BUCOLIQUES. xux

à leurs pastorales, une a fîectation dont les Portugais se sont en partie pre'serve's. On ne trouve ni dans Fernando Alvares do Oriente , imitateur judicieux de Sannazar, ni dans Antonio Ferreira, plus ce'lèbre par sa trage'die d'Inès que par ses poésies Bucoliques , ni surtout dans le Thëocrite Portugais Diogo Bernardes , les pointes et l'affectation ampoule'e des Espinosa , des Figueroa , des Montemayor. Rodriguez Lobo , auteur d'une espèce de roman pastoral dans le genre de la Diane y mais beaucoup plus naturel et plus intéressant , a rajeuni une foule de ve'rite's par la tournure piquante dont il les a revêtues. Si la science et les re'flexions philosophiques sont trop prodiguées dans son ouvrage , le lecteur en est de'domraage' parles belles descriptions et les vues neuves que l'imagination originale de l'auteur j a seme'es.

L'églogue de Camoens sur la mort du prince Jean , père du roi Sebastien , paraît un chefd'œuvre de naturel , quand on la compare à certaines pastorales Italiennes et Espagnoles du même-temps. On y trouve cependant beaucoup d'idées philosophiques dëplace'es , quelques légères antithèses , une profusion d'e'pithètes qui fatigue , un langage parfois trop eleve' et trop savant. Le poète n'a pas eu assez de goût pour réprimer une ste'rile abondance et pour éviter

ESSAI

le ridicule emploi de deux langues diOferentcs dans le môme morceau ; mais il a su du moins bannir de son ëglogue les pensées et le style précieux , y répandre une couleur mélancolique parfaitement en harmonie avec le sujet , emprunter des anciens plusieurs richesses , sans être plagiaire : enfin , il a donne souvent à ses bergers le langage élégant et naturel qui charme dans Virgile 5 et après avoir vu la poésie Bucolique défigiu'ée de la manière la plus étrange par les contemporains de Camoens , c'est avec un plaisir mêlé de surprise qu'on la retrouve avec sa gracieuse simplicité dans ces vers du poëte Portugais :

Canta agora, pastor, que o gado pace Entre as humidas hervas socegado; E là nas altas serras onde nace O sacro Tejo à sombra recostado,

Esta para te ouvir apparelhado ;

E corn silencio triste estaô as nymphas

Dos olhos destillando claras lymphas.

O prado as flores brancas e vermelhas Esld suavemente presentando; As doees e solicitas abellias Corn susurro agradavel vaovolando; As candidas pacificas ovelhas, Das hervas esquecidas , inclinando As cabeças esta5 ao som divino Que faz passando o Tejo crystallino.

Toca , Frondelio , toca a doce lyra ; Que de aquelle verde alamo sombrio

SUR LES POETES BUCOLIQUES. ti

A branda philoniela entristfcida Ao mais saudoso canto te convida.

. Chante , berfçer , chante maintenant que nos troupeaux tian- •. quilles paissent l'herbe tendre. Du sein de la niontagjne escarpée . où il prend sa source, le fleuve sacré du Tage , couché à l'ombre , « se dispose à t'ccouter , et dans un silence lugubre les nymphes « répandent des pleurs. La prairie étale à nos yeu» ses fleurs « blanches et vermeilles , l'abeille diligente vole avec un doux « bourdonnement , et oubliant les pâturages, la paisible brebis « penche la tête au bruit flatteur que font en passant les eaux « limpides du Tage. . . Frondelio , prends ta lyre harmonieuse : . du haut de ce peuplier , couvert d'un feuillage épais , la tendre « Philomèle te convie à chanter. »

La littérature Anglaise n est pas riche en poésies Bucoliques. Le ciel nébuleux de la grande Bretagne , propre à donner à l'ame de l'énergie plutôt que de raménité , a vu naître des Milton , des Shakespeare ; il attend encore un Théocrite. C'est dans les riantes vallées de la Grèce et de ritalie , aux sommets de l'Etna ou du Ménale , sur les bords fortunes du Mincio , ou près des eaux sacrées de la fontaine Aréthuse , que la tlûte pastorale enfante des sons mélodieux ; mais aux rives de la Tamise et de la Saverne , dans ces froides contrées qu'attriste éternellement le souffle de l'Aquilon , chez ces Bretons séparés du reste de la terre , au milieu desquels les bergers de Mantoue n'apercevaient qu'un triste lieu d'exil , doit-on s'étonner que les Muses

LU r S S A I

champêtres accordent à regret leurs inspirations ? Cependant la grâce naïve de la poésie pastorale se'duisit de bonne heure les poètes Anglais. Dès le XVIe. siècle , Spenser, doue de beaucoup de ge'nie , mais dépourvu de goîit , publia son fameux Calendar que Dryden a loue outre mesure. Les eglogucs qui le composent peuvent offrir encore quelque attrait aux compatriotes de l'auteur , parce qu'elles retracent avec fidélité' les mœurs des paysans de l'Angleterre ; mais outre que ce genre d'intérêt ne peut guère se'duire les e'trangers , le style de Spenser suffn^ait pour les rebuter. En voulant suivre de trop près la nature dans la manière de peindre et de faire discourir ses personnages , il oublie souvent que la bassesse est toujours dégoûtante , et qu'elle ne ressemble pas davantage à la simplicité', que l'enflure à la grandeur. D'ailleurs son langage a vieilli ; il est tel passage de ses e'glogues que les Anglais eux - mêmes n'entendent pas sans diffificulté. A ces premiers reproches que ne peuvent de'truire la vérité des caractères , la richesse des descriptions et la douceur de la versification , il faut ajouter celui d'avoir rempli son ouvrage d'allégories et de détails étrangers à la pastorale , d'avoir employé mal-à-propos un mètre consacré à la poésie lyrique , d'être tombé dans des répc-

SUR LES POETES BUCOLIQUES. ini

ùlions d'idées inévitables d'après son plan , cnllu d'avoir blesse' plusieurs fois la vérité' et même la vraisemblance.

Un poète ne' pour la gloire de l'Angleterre , et digne d'occuper le premier rang parmi les e'crivains de sa nation , Pope de'buta dans la carrière des lettres par des pastorales supérieures à presque toutes celles qui avaient paru depuis "Virgile. On y trouve , il est vrai , peu d'invention ; on lui reproche d'avoir pris chez les anciens desricliesses qu'il n'eût peut-être pas tirées de son propre fonds ; mais Pope n'avait que seize ans : l'idée d'imiter les maîtres, lorsqu'il était tropjeune encore pour lutter avec eux sans témérité , honore à la fois sa modestie et son goût. On devrait l)ien plutôt lui reprocher de n'avoir pas appris d'eux à chercher le naturel avant tout et à mépriser les subtilités Italiennes dont il se laisse trop facilement éblouir.

« La vive Silvie , dit un de ses bergers dans la i". églogue , « folâtre sur le gazon ; elle fuit, mais elle espère être aperçue. « En même temps elle lance un doux regard au berger qui la suit < « combien ses pieds et ses yeux sont peu d'accord 1 »

The spriglitly sylvia trips along ihe green, She runs , but hopes she does not run unseen Wile a Jiind glance at her pursuer (lies How mucb at variance are her feet and eyesl

Cette réflexion subtile , ce rapprochement

ur ESSAI

forcé entre ractioii des pieds et des jeux ne gâtent-ils pas entièrement le trait si de'licat que nous avons déjà cite' ?

Malo me Galatea petit , etc.

Ce n'est pas le seul passage dans lequel Pope ait abandonne' ses guides habituels, les anciens; il n'est pas rare de trouver chez lui des pointes , des antithèses pue'riles , ou de l'emphase et de l'exage'ration. Tantôt il est prolixe , tantôt il vise trop à la concision , ce qui rend sa manière lâche ou tendue ; mais au milieu de ces défauts qu'il eût évités dans un âge plus mûr , et qu'il rachète souvent par des images vives , des comparaisons fraîches et riantes , des détails champêtres qui ne sont pas toujours empruntés, Pope a un genre de mérite dont on ne peut lui contester la gloire. Il écrivait dans un idiome peu fait pour la pastorale. L'anglais , hérissé de syllabes dures et sifflantes , exprime assez heureusement les pensées fortes , mais il échoue dans les sujets qui exigent de la mollesse et de la grâce. Sans être effrayé de cette difficulté , le poêle lutta contre l'instrument rebelle ; il en tira des expressions aussi coulantes que justes ; il les disposa de la manière la plus flat-teuse pour l'oreille , en

SUR LES POETES BUCOLIQUES. i.r

joignant toujours la correction à l'elegance ; fidèle aux préceptes des législateurs du goût , il remit "vingt fois son ouvrage sur le métier , il le corrigea j il le polit sans cesse ; et à force de patience et de travaux , il donna à sa versification tant de facilité , de douceur et d'harmonie , qu'aucun poète Anglais ne l'a égale' sous ce rapport. J'en citerai pour exemple un passage de la 2«. e'glogue, qui fera voir en même temps comment Pope imite les anciens : c'est un amant mallieureux qui parle : « Que d'autres hergers se livrent aux « occupations des champs ; qu'ils conduisent « aux pâturages des troupeaux plus nombreux , « ou qu'ils recueillent de plus riches toisons: « je ne veux , pour moi , que chanter mon <( amour au pied de la montagne , obtenir un « baiser de ma bergère , et ceindre mon front « d'une couronne de verdure. Je possède la «( flûte que Colin (i) animait jadis de son souffle « harmonieux ; il me la remit en mourant , et «( dit : Jlexis reçois cette flûte qui apprit « aux bosquets le nom de ma Rosalinde. « Mais de'sormais elle demeurera suspendue aux « branches des arbres, de'sormais elle sera muette, « puisque lu en me'prises les sons, d

(i) C'est le uom que Spenser prend dans ses tglogues, et il donne à sa inaîtrei.se celui de Bosalinde,

tv. £SSAI

Let othcrs-wains attend the rural rare, Ff-ed fairer flocks or licher flceces share ; But nigli yon' moutain let nie tune my lays ; Euibrace my love and bind my brows wilh bays. That flûte is mine wliicli Colin' s tuneful breath Inspir' d vvlien living, and bequeath' d in dcath : Hc said : Alexis^ take this pipe, the samc 'i'Iiat tanght the grevés niy Kusalinda's name. lîut now the reeds shall hang on yondertree , For ever silent, since despis' d by thee.

Philips , qui vivoait dans le même temps que Pope , n'aperçut point les de'fauts de Spenser , ou plutôt ils les prit pour des beaute's , puisqu'il les imita. Il crut aussi que la simplicité consistait à dire des choses triviales ; et , sacrifiant à cette fausse idée l'ëlegance et la grâce que Pope son rival regardait avec raison comme une des principales beautés de la poe'sie Bucolique , il affecta de retracer dans ses vers toute la rusticité' des pâtres de son pays. Non - seulement il se plut à copier leurs idées , mais il adopta leur langage et poussa même l'exactitude juscju'à conserver leurs noms , en changeant ^ sans respect de l'oreille et du son^ Daphnis, Tityre, Lycidas et Mélibée, en Cuddy , Lobin, Hobbinol et Golin-Glout. Si quelquefois Philips est moins scrupuleux sur la ressemblance des ses tableaux , son génie stérile ne sait rien inventer et se

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de sorte que les traits les moins grossiers de ses pastorales ne sont que des lieux communs insipides. Cependant l'auteur obtint une grand réputation. Dans plusieurs nume'ros du Guardian, Addison n'he'sita point à le mettre au-dessus de Pope qu'il citait à peine, tant il esldifiicile aux meilleurs esprits déjuger avec impartialité les rivaux de leur gloire. Mais l'opinion d'Addison ne s'est jioint accrédite'e ; Pope lut le premier à la tourner en ridicule, en insérant dans le Guardla?i un article anonime , plein d'ëloges ironiques sur les prétendues beautés que le critique avait remarque'es ; le célèbre Gay composa, sous le titre de la semaine du berger y une espèce de parodie des e'giogues de Philips , dans laquelle il repre'sentait d'une manière aussi bouffoune que vraie , les mœurs des paysans Anglais ; enfin, le temps a complété la vengeance de Pope , en conservant à ses pastorales toutes leurs grâces , et en faisant de jour en jour oublier celles qui leur lurent injustement préférées.

Nous ne parlons point des e'giogues de Gregory , de CoUins , de Lady Montague , parce qu'elles sont très-médiocres et qu'elles n'appartiennent réellement pas au genre. Quant aux grands noms de Milton et de Lord Byron que nous pourrions mentionner ici, il faut, par respect

i.v,r. ESSAI

pour leur gloire , oublier des pastorales qui la compromettraient plutôt que de la servir.

Jusqu'à présent nous avons vu les Modernes défigurer la poésie Bucolique par une afteterie et une fadeur insupportables : les Allemands sont les seuls que le torrent du mauvais goût n'ait pas entraînes. Grâces à l'indépendance de leur caractère et aux circonstances favorables au milieu desquelles se forma leurlitte'rature , ils abandonnèrent la fausse route ouverte par les Italiens , et , prenant pour seuls guides la nature et les écrivains de l'antiquité' , ils firent revivre après dix-huit siècles la vraie poe'sie pastorale. Ils allèrent même plus loin que les Anciens dans la se'duisante peinture de l'innocence et de la félicite' des bergers , ce qu'il faut e'videmment attribuer au christianisme , et sans doute aussi au caractère national. Doue's d'un esprit contemplatif et rêveur , les Allemands se pe'nètrent fortement des objets , ils s'inte'ressent aux impressions qu'ils en reçoivent ; leur ame s'e'chauffe jusqu'à l'enthousiasme ; ils se laissent transporter dans un monde ide'al exempt des passions qui tourmentent le nôtre et des crimes qui en sont trop souvent la suite ; et c'est alors que leur imagination exaltëe cre'e à nos yeux des scènes de l'âge d'or. Il est vrai que cette disposition à laquelle

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nous devons une foule de tableaux louchans peints avec autant de sensibilité que de naturel, fait quelquefois tomber les Allemands dans une espèce de spiritualisme trop subtil , en même temps que leur manie d'approfondir les situations qu'ils peignent , et l'intérêt avec lequel ils considèrent tous les dëveloppemens qui s'y rattachent , introduisent dans leurs poe'sies beaucoup de de'tails minutieux ; mais qu'est-ce que ce double de'faut en comparaison des nombreuses beaute's qui coulent de la même source ? The'ocrite lui-même et Virgile ont leurs imperfections : empêchentelles de regarder leurs ouvrages comme des chefs-d'œuvre ?

Nous venons de faire connaître le caractère gênerai des pastorales allemandes ; si maintenant nous cherchons les traits propres aux auteurs les plus distingues en ce genre , nous trouverons dans les idylles sacre'es de Schmidt beaucoup de douceur, de délicatesse , de sentiment et de simplicité'. Il a pris , ainsi que plusieurs écrivains de sa nation , le mot idjUe dans le sens des anciens , car il n'y a rien de pastoral dans la plupart des poe'sies auxquelles il a donne' ce titre. Le sujet en est grand et majestueux , les ide'es lyriques et le style figuré. Ainsi , l'idylle intitulée David célèbre les merveilles de Dieu pour son

it ESSAI

peuple ; ks psaumes en ont fourni les passages les plus frappans. L'idylle de Lamech tiendrait davantage au genre bucolique par le fond des idées; on y trouve, à l'exception de quelques traits, un langage passionne' sans emphase , et gracieux sans afieterie; mais un amant qui veut épouser plusieurs femmes et qui en fait confidence à celle dont il est tendrement aime' , est trop e'ioignë de nos ide'es et de nos mœurs pour nous inspirer beaucoup d'inte'rêt.

Breitenbauch , sans être dépourvu de douceur et de sensibilité , n'en a pas autant à beaucoup près que Schmidt. Il mêle quelquefois à un fonds naturel en général , des circonstances un peu romanesques ; mais il choisit des sujets intéressans et les conduit avec habileté. Dans l'idylle sur la mort du vertueux Aristobule , sacrifié aux soupçons d'Hérode , il feint que deux voyageurs s'arrêtent sur les bords de l'étang où le crime a été commis , et qu'ils sont frappés de la solitude et de la désolation d'une contrée jadis si riante. Un berger qu'ils interrogent leur raconte les détails de la mort d'Aristobule , de manière à leur faire connaître la vérité , sans néanmoins accuser le tyran. Les voyageurs moins circonspects font éclater leur douleur et leur indignation ; mais l'interlocuteur tâche de les calmer en

SUR LES POETES BUCOLIQUES. txi

leur disant qu'Hërode vient souvent dans ces campagnes épier, sous un déguisement perfide , les sentimens secrets des bergers , ce qui achève de rendre la victime inte'ressante et le meurtrier odieux : malheureusement le sujet n'appartient pas à la pastorale.

Rost , e'crivain ele'gant et spirituel , a de'shonore' ses pastorales pas des images licentieuses ,' d'autant plus condamnable en cela , qu'il trouvait dans ses rivaux de plus beaux exemples à imiter.

Kleist a suivi une route toute opposée. Ainsi que Gessner , dont il devint l'ami , ce poète guerrier consacra les loisirs que lui laissait son service y à peindre la vertu des couleurs les plus aimables. Son ame tendre et me'lancoUque s'ëpanche avec candeur dans ses pastorales , dont les pensées sont au moins naturelles et naïves , si elles n'ont pas le mérite de la nouveauté'.

H nous reste à parler d'un poète qui surpassa dans le genre bucolique non-seulement ses compatriotes , mais tous les Modernes , et , à quelques e'gards , les écrivains mêmes de l'antiquité. Gessner , digne émule de Théocrite et de \^irgile , paraît avoir pris spécialement pour modèle le premier , dont il fait un magnifique éloge ; mais éclairé d^une lumière que celui-ci n'avait pas connue , passionné pour la vertu plus encore

1X11 ESSAI

que pour les beautés de la nature , il n'eut besoin , pour donner un nouveau caractère à la pastorale , que de peindre sans apprêt ses sentimens et ses goûts. Avec quelle chaleur et quelle simplicité' il célèbre toutes les passions qui ennoblissent le cœur de l'homme, le respect et la reconnaissance pour la divinité , la tendresse paternelle , la piété' filiale, Taffection mutuelle des époux, la compassion pour le malheur ! Comme il attendrit et remue l'amo par ces touchantes fictions qui lui rappellent l'innocence pour laquelle elle fut créée ! Quelques autres poètes, et principalement les Anciens, intéressent sans doute par le naturel et la grâce de leurs récits ; mais il n'appartient qu'à Gessner de faire couler de douces larmes par le tableau naïf des jouissances qui acompagnent la vertu.

Après avoir accordé aux précieuses qualités de l'auteur le plus bel éloge que le génie puisse ambitionner , il faut encore admirer la richesse et la variété de ses descriptions , et l'habileté avec laquelle il relève les circonstances les plus légères. Le talent qu'il avait comme paysagiste ne fut point perdu pour ses idylles. Son imagination riante et féconde sait revêtir des plus brillantes couleurs la scène oii il fait agir ses personnages ; on les voit , on les entend ; c'est un tableau animé et non un simple récit qu'il

SUR LES POETES BUCOLIQUES. lxh,

oflVe à ses lecteurs ; partout il se montre à la fois grand poc'te et grand peintre. Cette dernière qualité est même portée si loin dans ses ouvrages , qu'il devient froid , minutieux , diffus , à force de s'abandonner à son ge'nie descriptif.

On peut lui reprocher encore de n'avoir pas senti que nous sommes trop ëloigne's des temps où la pureté' du cœur e'touffait jusqu'à la pense'e du crime , pour qu'on puisse nous pre'senter sans voile des peintures faites seulement pour un siècle d'innocence ; mais le principal défaut du The'ocrite allemand tient au caractère de ses personnages. Il n'a point su j répandre la variété piquante qui charme dans ses descriptions ; tous sont vertueux , tous sont heureux de la même manière , et ce qui est plus choquant encore , le poète les a me'tamorphoses en philosophes uniquement occupés à contempler la nature et à célébrer le charme d'une vie pure et tranquille. On est surpris de la linesse de leurs observations ; ils saisissent jusqu'aux nuances les plus délicates des objets ; ils les développent longuement et avec chaleur. Au lieu de se borner à exprimer en passant le plaisir que leur cause le récit d'une bonne action ou la vue d'un ciel sans nuages , ils dissertent , ils se passionnent , et aux transports de leur admiration on les prendrait moins pour des bergers

i^v ESSAI

que pour des sages épris des vrais biens et supérieurs aux faiblesses de notre nature. Au reste , ce n'est-là qu'une invraisemblance : si l'on remplace les bergers de Gessner par d'autres persomiaîies , leurs discours pleins de sentiment sur la felicile' de Thomme vertueux , le ravissement qu'excite en eux le spectacle de l'univers et les brillantes descriptions qu'il leur inspire , sont e'galement propres à charmer l'imagination et à toucher le cœur, tandis que le ton fade et langoureux des autres poètes bucoliques modernes , leur langage pointilleux, leurs sentimens factices sont à la fois invraisemblables et fastidieux , et choqueraient l'homme de goût dans toute espèce de composition , même dans un roman , comme dans une pastorale.

Si cette dernière observation est vraie , elle renferme la condamnation de nos e'glogues françaises. On voit des e'bauches gracieuses et spirituelles , on reconnaît l'intention , on sourit à quelques traits heureux ; mais presque toujours l'auteur s'e'gare avant d'atteindre le ternie de sa course. Chez les uns l'esprit nuit au sentiment ; chez les autres on désirerait plus de coloris et de poe'sie : tous manquent du ge'nie propre au genre. Cette infériorité tient sans doute à notre caractère , à ce goût prononce pour tout ce qui est spiri-

SUR LES POETES BUCOLIQUES. ixv

tuel, à ce besoin de trouver quelque chose de piquant , même dans les ouvrages qui admettent le moins un style epigrammatique. Le peuple qui créa le vaudeville devait e'chouer dans la pastorale dont tout le charme consiste dans une aimable simplicité'. La paix des champs , la douce uniformité des travaux et des plaisirs , quelques senlimens tendres , délicats et inspire's par le cœur , voilà les tableaux que doit peindre la muse champêtre. Si un auteur est Un plutôt que naïf, s'il cache sous une bonhomie apparente des traits vifs et pëne'trans , ou s'il répand sur le sujet plus de délicatesse qu'il n'en comporte , peut- on le regarder comme le chantre des bergers ? Il s'établit un contraste entre le lieu pre'sume' de la scène et les peintures qu'en oflrc le poète, entre les mœurs re'elles des personnages et les fictions que l'art y substitue ; et , loin de trouver dans cet amalgame la re'union des qualite's propres à difiërens e'tats , on n'est frappe' que d'un travestissement bizarre qui de'pouille chaque condition de ses grâces particulières.

Cette funeste confusion des genres ne fut pas introduite en France par Racan : d'Urfè et quelques autres lui en avaient donne' l'exemple ; mais en les imitant il contribua sans doute à accre'diter un travers qu'il ciit fallu laisser aux

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Espagnols et aux Italiens. Il y joignit presque tous les autres de'fauts de ces derniers. L'affectalion , la recherche , les subtilite's , la triste manie de montrer de l'esprit et de paraître neuf et extraordinaire gâtent ses plus belles pages. On lit cependant encore les bergeries. La grâce , la fraîcheur , l'ame'nite' des images , l'harmonie , la douceur, la mollesse de la versification sont des qualite's trop pre'cieuses pour que les défauts qui s'y mêlent puissent entièrement les obscurcir. L'auteur aura toujours la gloire d'être regarde' comme le meilleur e'iève de Malherbe. Ses stances surla retraite^que Ton peut conside'rer comme une Idylle, puisqu'elles sont remplies d'ide'es champêtres , feraient honneur à nos premiers poètes , et nous n'avons point d'imitation plus heureuse du heatns ilte si justement admire dans Horace.

Sëgrais vint après Racan , et lui ressembla par ses beaute's et ses défauts. Il eut, comme son devancier , de la de'licatesse , de la douceur , quelquefois même de la simplicité' et de la naïveté' dans les ide'es , de la facilite' et de la mollesse dans le style ; ses comparaisons surtout portent l'empreinte d'une imagination riante qui se complaît dans les sujets gracieux et les revêt sans effort des couleurs qui leur conviennent. Malheuretisement son goût n'était pas forme lorsqu'il se

su 11 LES POETES BUCOLIQUES. iayu

rendit à Paris ; et comme le ton pre'cieux re'gnait alors dans la haute socie'te' , Segrais tomba naturellement dans un de'faut dont Molière n'avait pas encore corrige' son siècle.

Nous n'insisterons point sur cette afféterie , cette recherche continuelle du bel esprit que nous avons eu tant d'occasions de reprocher aux poètes Bucoliques modernes , et que nous regrettons principalement de rencontrer à chaque page dans Segrais ; nous passerons aussi le'gèrement sur la manie de transformçr en fades propos de ruelles les joyeux et naïfs discours des bergers : ce double travers e'tait consacre' par les applaudissemens de la nation , et même des étrangers ; mais ce qu'on ne peut excuser par aucune conside'ration semblable , c'est la monotonie des scènes , les ne'gligences et les incorrections du style. En tout genre l'excès est voisin du bien. Segrais, dont nous avons loué la mollesse et la facilite , laisse quelquefois couler s€s ide'es« avec trop d'abandon , et il devient prosaïque , lâche, diffus, traînant, comme tous les romanciers lie cette e'poque ; ce qui n'a pas empêche' plusieurs hommes ce'lèbres du siècle de Louis XIV , entre autres Ménage et notre illustre concitoyen M. Huet, e'veque d'Avranches , de lui donner les plus magnifiques e'Ioges. Sans partager entièrement

i.xrTii ESSAI

leur admiration pour un écrivain chez lequel les défauts dominent, nous n'he'sitons pas à croire que s'il n'eût pas continuellement ve'cu dans la familiarité des beaux esprits , s'il eût mieux appre'cié et plus exclusivement e'tudie' les anciens , enfin s'il eût passe' ses jours dans une douce retraite sur les bords de l'Orne auxquels il dut plus d'une fois d'heureuses inspirations , il aurait pu rivaliser avec les maîtres de la pastorale , et enrichir notre littérature d'un genre qu'elle ne possède pas encore.

M""^. Deshoulières , contetxiporaine de Segrais , n'a point de couleurs poétiques ; ses compositions sont froides et dëchaiTiëes ; sa pense'e trop philosophique se revêt rarement d'un vernis gracieux. Il suffit de lire une de ses Idylles pour les connaître toutes. Qu'elle s'adresse aux fleurs , aux moutons , aux ruisseaux , c'est toujours le le même cercle d'ide'es ; l'auteur se plaint sans cesse des destinées de l'homme , de sa me'chanceté , de sa corruption , de Tinsuffisance de cette raison dont il est si lier ; elle oppose aux imperfections de l'humanité le froid repos , l'impassible indifférence des objets divers qu'ofire la nature , et la conclusion est toujours à l'avantage de ces derniers. Cette misantropie qui plaît quelquefois , lorsqu'elle est soutenue par une originalité' pi-

SUR LES POETES BL'COLIQUES. ixit

qualité, fatigue bientôt lorsqu'elle n'ofire que le retour éternel des mêmes pense'es et des mémos comparaisons , pre'scntëes dans un style foid et sans couleur.

Tel est, j'ose le dire, l'effet que produisent les Idylles de M*"*^. Deshoulières ; ne'anmoins il «'vpre'sente quelques traits bien frappes , quelques rapprochemens ingénieux. La première raoiti(' de l'Idylle des moutons est e'crite d'un style facile ; le début de l'Idylle des oiseaux est encore plus agre'able ; mais c'est dans l'e'glogue d'Iris que l'auteur , quittant sa manière favorite pour se rapprocher des modèles , s'est vraiment surpassée ; c'est-là que sa voix, presque toujours triste et monotone , fait entendre le vrai langage de Ja passion et de la nature : et voilà ce qui convient aux Muses champêtres. Loin d'elles ce jargon philosophique qui dessèche les cœurs , ces froides lamentations sur des misères souvent chimériques ou fort exagérées: les Sylvains et le Dieu Pan ne sont point de graves docteurs , et l'Echo des montagnes ne doit redire que les doux sons* des chalumeaux.

Le grand Racine et Rousseau le lyrique se sont essaye's dans le genre pastoral. L'un a composé sur la paix une Idylle écrite avec grâce et facilité; le second a laissé deux églogues dans lesquelles

ivx ESSAI

il a essa3'c' d'imiter Virgile ; mais ces ébauches légères sont les moindres titres de ces deux poètes à l'immortalité.

La gloire de Fontenelle est e'galement fonde'e sur des titres plus solides que ses pastorales, quoiqu'elles aient fait époque dans notre litte'rature. Ses bergers raisonnent trop sur l'amour ; c'est le reproche le plus fre'quent qu'on ait à lui faire: leurs pensées ont trop de recherche et de finesse. Des courtisans ne seraient pas plus enjoue's, plus galans auprès de leurs maîtresses ; des coquettes consomme'es ne se joueraient pas mieux de leurs amans.

Il faut observer aussi avec Laharpe , que Fontenelle est trop avare d'ornemens. Les merveilles de la nature effleurent à peine son imaginalion, jamais olles ne la pénètrent ni ne l'e'chaufTent, 11 connaît si peu et le ton et le style de la pastorale, qu'on pourrait , au moyen de quelques changemens très-le'gers , enlever à ses compositions l'apparence même du genre dans lequel il croyait travailler. Pour s'en convaincre , il suffit de lire l'e'glogue d'Ismène , la meilleure du recueil : sauf quatre vers et le titre de bergers que se donnent les personnages , le reste s'appliquera à telle autre classe de la socie'te qu'on voudra choisir : le dialogue spirituel des deux amans , le langage d'Ismène si peu conforme h la nature ,

SUR LES POETES BUCOLIQUFS. un

et le dénouement si finement prépare', conviendraient même Ijeaucoup mieux à des habitans de la ville qu'à de simples paysans. De cette remarque^ qui n'a e'chappe' à aucun critique , on est force de conclure que Fontenelle n'était point ne' pour le genre Bucolique. Il manquait de ce feu poétique sans lequel on ne peut animer un tableau , et il avait trop de ces agrëmens que de'veloppe le commerce du grand monde , trop de cet esprit Français qui re'pand sur tout une gràce etune finesse totalement opposées à la simplicité pastorale.

Lamotte , disciple de Fontenelle , marcha sur ses traces , et fit même une poétique pour justifier le genre qu'il avait adopte'. « Nous n'avons que « faire , dit-il , de changer nos ide'es pour nous « mettre à h. place des bergers amans.... A la « scène et aux habits près , c'est notre portrait <( que nous voyons. Le poète pastoral n'a donc « pas de plus sûr moyen de plaire, que de peindre « l'amour , ses de'sirs , ses emportemens et même « son de'sespoir. u Fidèle à ces principes , Lamotte a rempli vingt e'glogues de froides galanteries , de tirades plus ou moins fades , plus ou moins spirituelles sur les amours des bergers, leurs jalousies , leur indifférence , etc. : chez lui cependant , comme chez Fontenelle , on remarque en général des plans assez bien conçus , des in-

i.\xii ESSAI

tentions heureuses. Dans la septième e'glogue , des bergers s'étonnent que Silvanire ait déjà trahi phisieurs amans ; ils l'entendent sous un ormeau tenir à Licas des discours inconvenans dans la bouche d'une bergère ; ils s'enfuient indignes , et bientôt ils apprennent que Silvanire lî^est point nëe au village. Ce qui frappe le plus dans cette invention du poëte , c'est qu'il se condamne ainsi lui-même. Puisque les bergers sont en effet si difTérens de nous dans leurs mœurs , dans leur langage , pourquoi les faire agir et parler comme nous ? Pourquoi cette galanterie apprêtée , ces subtiles discussions , ces combats de saillies et de bel esprit qui conviendraient à peine dans un boudoir ? Mais c'est ainsi que l'on conçut la pastorale en France pendant mi siècle. Colartleau , et quekj[ues autres successeurs de Fontenelle , n'essayè)-<^nt point de la ramener à son antique simplicité'. Seulement le premier , mieux inspiré que ses modèles , répandit plus de poe'sie sur ses tableaux , et les champs eurent un peintre gTacieux , quoique les bergers eussent un mauvais interprète.

Le'onard et Berquin suivirent une marche plus naturelle et esquissèrent des tableaux oii l'ami des champs se reconnaît. On peut leur reprocher d'avoir trop servilement imité Gessner et surtout

SUR T.F.S POETES BUCOLIQUES. lsxmi

d'avoir souvent remplace par la mignardise et les petites finesses de l'esprit , la richesse poèticpe de leur modèle. Mais l'imagination se promène agre'ablement au milieu de leurs paysages ; elle se plaît aux jeux des bergers , aux leçons des vieillards , aux fêtes sous l'ormeau ; elle aime CCS bons villageois dont les plaisirs sont si vifs , les peines si le'gères. Un chevreau qu'entraîne le torrent , un oiseau prisonnier qui s'envole , un orage qui fane la prairie , voilà toutes les disgrâces que leur prépare la fortune : et que faut-il pour les dissiper ? Le soleil renaissant va rendre aux campagnes tout leur e'clat ; la brebis che'rie met bas un agneau plus blanc que la neige ; le chant de la bergère aime'e se fait entendre sous le bocage , et la flûte appelle à la danse du soir : n'en est-ce pas assez pour oublier tous les chagrins ? Heureuse la nation qui aurait de telles mœurs ! Heureux le poète appelé' à les chanter !

L'e'glogue de Ruth , d'après la Bible , était une bonne fortune pour un écrivain. Florian , qui l'a mise en vers , n'a point su conserver la simplicité' de l'original : il a gâte' les de'tails en voulant les ennoblir, car il fait parler Booz comme un barbon de nos jours :

A cette fête, bélas! nous n'aurons pas l'Amour ; Mais l'Amitié suffît pour en faire un brau jour !

ixAiv lis s AI

Ruth lui repond sur le même ton , et d'une manière peut-être encore plus inconvenante :

Ah ! qne ne lisez-vous dans le fond de mon cœur , Lui dit Ruth ; vous verriez que la loi de ma mère Me devient en ce jour et plus douce et plus chère. La rougeur , à ces mots , augmente ses attraits.

Qu'on lise l'e'crivain sacre' , et l'on verra avec quel soin il évite tout entretien de ce genre entre les deux personnages. Ruth épousait Booz pour obe'ir à la loi de son Dieu , pour combler les vœux de Noëmi ; mais la supposer e'prise du vieillard , c'est choquer toutes les biense'ances. Florian voulait sans doute produire un effet dramatique ; il voulait plaire à des lecteurs Français : alors il fallait s'en tenir à ses romans d'Estelle et de Galate'e. L'examen de ces ouvrages n'entre point dans notre plan , car ils sont e'crits en prose ; nous dirons seulement qu'il s'y rencontre quelques romances touchantes , et que l'impression produite par cette lecture ramène involontairement à l'auteur , dans les momens oii l'ame fatiguée du tumulte des affaires cherche à se ranimer par de. douces illusions.

Ici se termine le tableau que nous avons rapidement esquisse de la Pastorale à ses différentes époques. Délicate et naïve chez les Anciens , spi-

SUR LES POETES BUCOLIQUES. lixv

rituelle et rafïïne'e chez la plupart des Modernes , elle suivit constamment les caprices de la mode ou plutôt le changement des mœurs. Nous ne pouvons plus espérer qu'elle reprenne jamais son véritable caractère ; chaque pas que nous faisons nous éloigne de la simplicité qu'elle exige : ce n'est plus qu'un beau idéal que nous concevons chacun à notre manière , et que nous revêtons des couleurs qui flattent le plus nos goûts et nos habitudes. Ainsi nos personnages se ressentent plus ou moins de l'influence des temps , et l'on sait que jamais les idées pastorales ne furent moins en crédit. Lorsque des bouleversemens terribles ont excité les passions les plus impétueuses , rendu les esprits inquiets , turbulens , donné l'éveil à toutes les ambitions , en plaçant l'intérêt au-dessus des devoirs ; lorsqu'un masque imposteur couvre les visages et que les mots dénaturés, comme tout le reste , ont perdu leur signification primitive , il faut renoncer à être naïf et même à le paraître. Consolons-nous toutefois d'être restés inférieurs dans cette partie ; assez d'autres triomphes ont dû flatter notre orgueil, et nul peuple moderne ne compte autant que nous de chefs-d'œuvres littéraires.

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