‹ Poésies diverses. Avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 10 sur 106 · A MON AMI REVENANT DE L'ARMÉEI · texte numérisé non relu

A MON AMI REVENANT DE L'ARMÉEI

AINSI donc la terre respire !

De concert, vainqueurs et vaincus, Ennuyés de s'entre-détruire, Ferment le temple de Janus, Et la paix revient nous sourire.

Louis, arborant l'olivier, N'a plus besoin de ton courage; Tu vas, regagnant ton village.

Au pas tardif d'un vieux coursier, Et fatigué, comme on peut croire, Des maux que cause à ses amants Cette déesse de mémoire, Tu rapportes après cinq ans Quelques dettes et de la gloire.

Enfant chéri de tes parents !

Almanach des Muses, 1776.

Aujourd'hui leur bonheur commence.

Ils ne craindront plus désormais

Que tous les lauriers de la France

Soient changés pour eux en cyprès.

En bénissant la destinée,

On dit chez eux chaque matin :

« Nous le verrons dans la journée ! »

Le jour passe : on attend en vain

L'heure qu'on avoit espérée,

Et l'on s'attriste la soirée.

En désirant le lendemain

Qui fuit de même... Mais enfin.

Cet objet d'une amour si vive,

Ce fils si longtemps attendu,

Il s'approche d'eux, il arrive,

Et tu vas leur être rendu.

Pour eux, pour toi, quelle allégresse !

Quel doux moment que ce retour !

L'heureux tableau de ce grand jour

A mon esprit s'offre sans cesse.

Cher ami, je sens ton ivresse;

Ta joie... est aussi dans mon cœur;

Elle m'anime, elle m'inspire.

Et, m'échaufFant de ton bonheur,

Elle me force à le décrire.

L'ombre, de ses voiles épais, Couvre encor l'étendue immense; La nuit au loin règne en silence; Toute la nature est en paix; L'avarice même sommeille :

En proie aux désirs inquiets, Toi seul crois que le jour est près, Et ta voix en sursaut éveille L'hôte, l'hôtesse et les valets.

« Eh ! mais, monsieur, on n'y voit goutte Le coq n'a pas encor chanté.

— N'importe !... » Te voilà botté, Et bientôt après sur la route.

En vain pressant ton palefroi, L'animant de ta voix guerrière, Veux-tu le pousser devant toi :

' Il baisse l'œil et la crinière, Marche en glissant sur les frimas Et perce l'ombre à petits pas.

Mais l'aurore à peine s'apprête A nous lancer ses premiers feux, Que je te vois piquant des deux.

De temps en temps levant la tête.

Le serrer d'un genou nerveux, Et galoper jusqu'à la crête D'un mont étroit et raboteux.

De là, ton œil ambitieux Dans le lointain cherche le faîte Du séjour de tes bons aïeux.

Et pétillant d'impatience, Confondant les objets entre eux, Voudroit calculer la distance, Et la juge d'après tes vœux :

Semblable au jeune Télémaque, Tu penses que l'île d'Ithaque Fuit devant un fils malheureux.

Mais quel est ce pin sourcilleux

Qui jette son front dans la nue

Et semble menacer les cieux?...

Tu le reconnois : à sa vue

Tu sens ton âme tressaillir ;

Ta joie éclate; de plaisir

Ton œil se mouille, tu t'écries :

« Ah ! ce n'est plus un vain espoir !

Lieux charmants, campagnes chéries,

C'est vous, c'est vous que je vais voir ! »

Ton attente n'est point déçue;

Déjà semblent se rapprocher

Ces objets que dans l'étendue

Tes yeux errants alloient chercher;

Déjà la pointe du clocher

Dans l'air te paroît suspendue ;

Bientôt tu vois ses alentours;

Bientôt il n'est plus de barrières

Qui puissent te cacher les tours

Du vieux château de tes grands-pères.

A leur aspect, quels mouvements

Dans ton cœur s'empressent d'éclore !

C'est là que ta première aurore

Fit le bonheur de tes parents;

C'est là que les soins caressants

De leur tendresse vigilante

Firent dans ton âme naissante

Germer les plus doux sentiments;

C'est là que depuis ton absence

Ils ont compté tous les moments.

Vois-tu leur bras s'ouvrir d'avance ?

22 Chevalier de B onnard.

Ils t'appellent, tu les entends.

Ton coursier bondit et s'élance.

Voit le but et reprend vigueur.

On se range sur ton passage;

On te salue, on t'envisage;

Chacun se dit : « C'est Monseigneur ! »

Toi, tu ne réponds à personne;

Demain tu leur diras bonjour;

On parle, tu fuis, on s'étonne;

Le pont-levis sous toi résonne :

Te voilà dans la grande cour.

Dans un salon vaste et commode

De leur château peu régulier.

Tes parents, à la vieille mode,

Entourent un large fo3-er.

Les dames sont à leur ouvrage ;

Quelques amis du voisinage

Et le bon curé du village,

Assis près du feu sans façon,

Règlent l'État, parlent d'affaire.

Du chaud, du froid, de la saison.

Puis des impôts, puis de la guerre,

Et puis du fils de la maison.

Mais un bruit soudain les fait taire :

Chacun se lève avec transport.

Court à la fenêtre, et d'abord

Regarde, doute, considère :

« C'est lui! le voilà! c'est Val fort ! »

Tous volent à toi, père, mère,

Avant eux ton aimable sœur :

« C'est toi, mon fils !,.. c'est toi, mon frère !...

Nous parlions de toi, j'avois peur...

Ah ! mon fils, enfin je t'embrasse,

Dit ton père, je te revoi !

Quoi! cinq ans!... mais tu tiens ma place.

Et je te devois à mon roi.

Mon fils, je suis content de toi ;

Tu seras digne de ta race.

Poursuis... » Une douce chaleur

De ses sens ranime la glace ;

En te parlant, sa noble face

Brille du feu de la valeur;

C'est l'œil fier du dieu de la Thrace,

D'un père heureux c'est la douceur;

Entre ses bras il t'entrelace,

Et tu sens palpiter son cœur.

Ta mère, te fixant sans cesse,

Soupire, rit, pleure à la fois :

« Est-ce un rêve de ma tendresse ?

Dit-elle, est-ce lui que je vois ? »

Voisins, amis, chacun s'empresse,

Et se livrant au sentiment.

Te disant tout ce qu'il inspire,

T'embrasse, te fait compliment.

Et se hâte de te conduire

En triomphe à l'appartement.

Mais ta sœur précipitamment

Saisit ton bras, elle le serre

Contre le sien... « Ce pauvre frère!...

Qu'un jour de l'autre est différent !

Que j'étois triste d'ordinaire !

24 Chevalier de Bonn ard.

Et que je suis aise à présent !

Es-tu bien las?... te suis-je chère?...

A propos tu ne m'écris guère;

C'est mal^ à moi qui t'aime tant !... »

On entre, on s'assied, on te presse ;

Sur ton visage épanoui

Se peint le bonheur et l'ivresse.

On t'interroge, on te caresse :

Tu ne réponds ni non ni oui;

Ton cœur rempli par la nature

Est pénétré de tous ses droits;

Il jouit !... sa volupté pure

T'ôte l'usage de la voix.

Arrive ce valet fidèle

Qui prit soin de tes premiers ans ;

Le rire en ses yeux étincelle ;

Il hâte ses pas chancelants :

« Quoi ! c'est Monsieur ! que je le voie !

Qu'il est grand ! qu'il étoit petit !

Béni soit Dieu qui le renvoie !

Qu'il est bien avec cet habit!

Ah ! combien Madame a de joie !

Combien j'en ai ! »

Nœuds enchanteurs!

Amitié ! nature ! patrie !

Que celui qui vous injurie N'éprouve jamais vos douceurs !

Régnez sur mon âme attendrie.

Qu'il me soit toujours inconnu, Le mortel qui, sans être ému,

Prononce le nom de sa mère, Embrasse un ami d'un œil sec Et ne sourit point à l'aspect De la cabane de son père !

EPITRE

A M. LE MARQUIS DE BERCYl

C'est à toi qu'il convient d'écrire En belle prose, en jolis vers, Toi, dont l'esprit est sans travers Et que la raison même inspire, Homme aimable autant qu'éclairé, Père tendre, époux adoré.

Qui, maîtrisant les destinées.

Libre habitant des plus beaux lieux', Vois dans tes loisirs studieux S'enfuir tes rapides journées, Et sais aimer et vivre heureux Dans le calme délicieux Des passions bien ordonnées. Quant à moi, toujours reporté

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