‹ Poésies diverses. Avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 105 sur 106 · LA RAISON AUX HOMMES · texte numérisé non relu

LA RAISON AUX HOMMES

Ovous tous qui ne m'aimez guère, Mortels ingrats que je chéris, Ecoutez-moi, chers ennemis, Sans préjugé, ni sans colère.

Je voudrois vous parler de moi Et ne point vous causer d'effroi.

Je me flatte un peu trop peut-être ; Mais je me suis souvent promis Que si vous pouviez me connoître, Nous serions assez bons amis.

On m'a peinte altière et sauvage.

Hélas ! en tout temps, en tout lieu, Plus d'un fou que je crois un sage, Pour me traiter comme son dieu, A défiguré mon image.

1. Cette épître est composée de fragments trouvc-s dans les papiers de M. de Bonnard. Elle fut lue en 1785 dans une Siîance publique de l'Acadtimie de Dijon, dont il était membre.

Gonnoisscz-moi, voici mes traits :

Je suis partout où je me i)lais ;

Je m'assieds parfois sur le trône;

On croit me tenir au Palais ;

On me vit un jour en Sorbonne.

Je mène avec moi la gaîté;

Je cherche à plaire, j'aime à rire;

Je veux consoler plus qu'instruire

Votre fragile humanité.

Je n'ai point de sexe et point d'âge.

Je badine avec les enfants,

Et je médite avec le sage.

Je fais des lois et des ronians.

J'ai dicté des fables charmantes ;

La Fontaine eut tous mes secrets :

Car il vous faut, mes chers François,

Des moralités bien riantes.

Aussi dans BufFon, dans Guéneau,

Sans ce bel esprit qu'on étale,

En prose j'ai mis la morale;

J'ai pris pour modèle un oiseau.

J'ai dicté, du moins en partie.

Votre énorme Encyclopédie ;

Mais malgré les trésors ouverts

Sous l'effort des plus doctes plumes,

J'ai toujours vu que l'univers

S'occupoit peu des gros volumes.

La science avec les docteurs

Ne m'a que rarement servie;

C'est qu'en dissertant on ennuie,

Et c'est le plus grand des malheurs.

Mais j'ai dans le monde une amie, Par qui, sous des destins meilleurs.

Je vois ma puissance affermie Sur les esprits et sur les cœurs :

C'est la touchante Poésie, Ainsi que moi fille des dieux, Et que leur bonté m'associe Pour me faire régner comme eux.

Tant que, l'une à l'autre fidèle.

De notre force mutuelle Xous nous prêterons le secours, Xous soumettrons le plus rebelle, Et nous triompherons toujours.

Si je lui donne l'énergie.

Et la force et la gravité, Elle me prête sa magie; Elle adoucit ma dignité.

Sa main discrète et toujours sûre, En se chargeant de ma parure, Sait ajouter à mes attraits.

Je lui révèle mes secrets ; Et soudain d'une aile légère, Ma douce et tendre messagère, Publiant partout mes décrets, Leur imprimant un caractère Qui les fait chérir à jamais.

Va porter au bout de la terre Et mes conseils et ses bienfaits.

A l'exil longtemps condamnée, J'ai vu partout mon nom proscrit ; Du fond obscur de mon réduit

Poésies diverses, zKJ

Où je kinguissois confinée, • J'ai vu l'ignorance et la nuit, Et le préjugé qui les suit, Couvrir la terre infortunée.

Enfin, comme un sage * l'a dit, Allant à petite journée.

Regagnant petit à petit Les beaux pays où j'étois née.

Un jour plus pur enfin me luit; Devant moi le préjugé fuit; Je marche, la tête levée, Et la sottise, dans l'effroi.

N'ose plus usurper sur moi La gloire qui m'est réservée.

Entre les peuples et les rois, Tenant aujourd'hui la balance, Je viens prononcer sur leurs droits ; Je dicte aux uns l'obéissance; J'apprends aux autres que les lois Sont au-dessus de leur puissance.

Sur des bords lointains et rivaux Oui m'ont prise pour souveraine.

Je vois un peuple de héros ' Défendre la nature humaine.

Montrer à des maîtres ingrats Cette fierté républicaine, Cette vertu dans les combats, Et cette sagesse romaine

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