‹ Poésies diverses; Coups d'aile et coups de becChapitre 20 sur 91 · AUX CHEVALIERS DU NŒUD COUI.AKT · texte numérisé non relu

AUX CHEVALIERS DU NŒUD COUI.AKT

En dépit du courroux que vous fîtes paraître, Quand le sang d'un martyr eut rougi l'échafaud, On vous a vu bientôt, sur un signe du maître, Insulter la victime, exalter le bourreau. Depuis lors, piétinant sur le cadavre inerte De celui qui mourut pour défendre les siens. Vous n'avez eu qu'un but : consommer notre perte. Triomphez aiy'ourd'hui, vils politiciens ! Ah 1 vous avez voulu nous traîner dans la boue Et souiller dans le sang votre immonde drapeau ! Aux soufflets de vos chefs présentant notre joue. Vous nous avez livrés comme on livre un troupeau ! Eh bien ! vos propres fils, évoquant la mémoire De vos tristes exploits, seront saisis d'horreur, Car vos ignobles noms, abhorrés dans l'histoire, Rediront notre honte et votre déshonneur.

Stoke Centre, 26 février 1887.

IN FOEMA PAUPERIS.

(Lue par l'auteur à la séance publique de la Société Royale Canadienne, à Ottawa, le 26 mai 1887.)

" Eh bien ! en vérité, les sots auront beau dire, Quand on n'a pas d'argent c'est amusant d'écrire." Je vais, en m'ap puyant sur ces vers de Musset, Me vider le cerveau sans remplir mon gousset. J'écris pour m'amuser. Nul ne voudra me lire. Le style importe peu : tout est dans le sujet.

Le sujet n'est pas rare en pays monarchique : Nous avons les sujets de mécontentement, Et les sujets du verbe, et puis la politique, Qui gouverne le verbe, et le gouvernement, Et la littérature exempte de critique, Et les tristes effets d'un long hivernement

Nourrissons d'Hippocrène, autour de votre source, Attendez les faveurs d'un public indulgent :

C'est le plus sûr moyen de rester indigent.

Il fait bon griffonner quand on est sans ressource !

Pour moi, lorsque j'écris, le diable est dans ma bourse ;

Et quand je n'écris pas, je n'ai jamais d'argent.

vr

J'éprouve, en y songeant, un désir bien coupable :

Voyez-vous, si la chose était en mon pouvoir,

Je me procurerais ce métal impali^able,

Cet argent dont on parle et qu'on ne peut pas voir.

Il est de ces moments ou je serais capable

De travailler un peu, rien que pour en avoir,

M usset ne nous dit pas si le riche s'amuse, Ni même s'il écrit, pouvant s'en dispenser ; Il me parait certain qu'à son aspect, la Muse Eecule intimidée, interdite, confuse, Se sent toute distraite et s'attarde à penser Aux montants fabuleux qu'il pourrait dépenser.

" Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture^ Mais sa honte s' arrête à la littérature.''^ Ne me reprochez pas ce distique emprunté. Le ciel par sa rigueur nous montre sa bonté. Songez qu'un axiome est plus vrai que nature, S'il exagère un peu la sainte vérité.

vu

Jadis, aux doux accords de ta lyre, Amphion,

Thèbes, voyait ses murs s'élever en cadence :

A chaque alexandrin surgissait un moellon

Et tout, jusqu'au mortier, prenait part à la danse.

Sur quoi Boileau nous dit : *' Soyez plutôt maçon. "

Tout rimailleur bien né d'un maçon est l'essence.

Hélas! nous n'avons plus de moellons bien pensants, Sachant apprécier la lyre et ses accents ; Mais nous avons la grue avec sa crémaillère, Et p^ais, le cœur humain, autre espèce de pierre Très lourde à manœiivrer. Ijes vers attendrissants Ne font plus concurrence à la classe ouvrière.

Le poète s'élève ; il plane dans les airs ; Où la froide raison rarement l'accompagne ; Il domine à la fois la plaine et la montagne ; De vastes horizons à ses yeux sont ouverts. Du faîte aérien de ses châteaux d'Espagne, 8on regard plonge au loin, par delà l'univers.

Icare, en explorant les voûtes étemelles, Sent fondre sur son dos la cire de ses ailes ; Prométhée y succombe, ayant escarmoté, Au profit des humains, sa gerbe d'étincelles. Et quand le barde y monte, il eat précipité Sur le roc anguleux de la réalité.

Le butor l'attend là pour lui ronger le foie ; Le hibou, qu'il troublait dans son obscurité, Voudrait détruire en lui tout rayon de clarté. Quand les oiseaux de nuit attendent cette proie, Le dindon ne dit rien ; mais sa commère l'oie Dit que le châtiment lui paraît mérité.

Qu'mporte à ce martyr le dédain du vulgaire ? Il nargue les puissants, se moque des ingrats. Le métier d'immoitel est son unique affaire. C'est un métier fécond en mortels emban-as ; Mais, malheureusement, c'est celui qu'il préfère, Bien que l'agriculture ait besoin de ses bras.

A chercher l'idéal il consacre sa vie.

Prêt à mourir de faim pour vivre après sa mort.

Le plat, le positif, n'est pas de son ressort ; Sa .soif d'illusions n'est jamais assouvie. Son âme, dominant la matière asservie.

L'enlève vers l'Olympe, où sa Muse l'endort.

Bercé par les zéphyrs, inondé de lumière,

Il rêve de grandeur et d'immortalité ;

Il adresse des vers à la postérité,

Que ne les lira pas. Ma foi, laissons-le faire:

Puisse-t-il être heureux, malgré sa pauvreté,

En songeant que sa rime est parfois millionnaire

IN FORMA PAUPERI3 77

La mienne ne l'est pas ; moi non plus, cest certain. La pauvreté n'est plus, dans le siècle oii nous sommes. Un vice aussi fatal à la rime qu'aux hommes. Les vers, bons ou mauvais, ont tous même destin : Ils sont, lorsque l'auteur y met de fortes sommes, Publiés aujourd'hui mais oubliés demain.

On me dira que l'offre excède la demanda ;

Que pour vendre un ouvrage il faut un acheteur ;

Qu'un manuscrit n'a pas une valeur marchande ;

Que, si la librairie offre au littérateur

Des marchands de bouquins, pas un seul éditeur

Ne lui voudrait donner l'ombre d'une commande.

C'est juste, et j'admettrai qu'un vulgaire écrivain Se plaindrait bien à tort, s'il réclamait en vain Une part des profits de l'imprimeur-libraire. Arbitre du bon goût, ce mortel n'a que faire Des écrits du teiToir, puisqu'il a sous la main Des livres imprimés dans l'ancien hémisphère.

Il les remet sous presse ; il les vend au rabais, Au nez des fainéants qui vivent de leur plume ; Et chaque droit d'auteur d'un écrivain français Lui coûte, au prix du gros, ce que vaut un volume. 11 donnerait autant, du moins Je le présume, A l'auteur canadien d'un livre à i^raud succès.

Qui lui contestera la dîme qu'il prélève Sur l'auteur étranger qu'il pille sans merci ? C'est un vol innocent : la loi le veut ainsi. Que l'auteur canadien chôme, végète ou crève, Qu'il fabrique du neuf ou qu'il se mette en grève, Notre imprimeur en vieux n'en aura point souci.

Chiffonniers, crochetant les éclats de cervelle. Les déchets des pensenrs vivants ou disparus, Rétameurs de clichés, bouquinistes ventrus, Restés, malgré vos vols, crétins jusqu'à la moelle, Tout auteur inédit vous parait un intrus Dont il faut prudemment refroidir le beau zèle !

Vous nous faites payer notre talent trop cher. Pour écrire il faut être ou prince, ou boyard russe. Nos lois, en vous livrant les auteurs d'outremer. Ont servi de Bismark les projets pleins d'astuce : Vous êtes les suppôts du chancelier de fer, Et nous travaillons tous pour le vieux roi de Prusse.

Notre travail ingrat a-t-il quelque valeur ? — Oui — J'en atteste ici l'inflexible critique Qui se tait, blâme, éreinte ou loue avec chaleur, Le tout dans l'intérêt d'un parti politique : Bien plus que nos écrits, l'ardente polémique Qu'on fait sur notre compte, en impose au lecteur.

xxui

Fabriquer le pamphlet ou le livre indigène.

Ce n'est pas un état ; c'est une infirmité.

Notre auteur canadien vit dans V Etat de Gène.

Là, eans avoir reçu le don d'ubiquité.

Il foule notre sol qu'il n'a jamais quitté

Et s'attache au rivage où sa grandeur l'enchaîne.

A quoi bon s'occuper d'écrire bien ou mal, Lorsque ne pas écrire est chose si facile ? L'homme qui perJ son temps à corriger son style^^ Risque fort de passer pour un sot animal. De nos jours, l'orthographe est un luxe inutile Et le goût littéraire, un instinct anormal.

Littérateurs français du corps académique

Etabli depuis peu sur le sol canadien,

Je vous fais l'exposé plus vrai que poétique

Des abus dont se plaint le groupe famélique ■

Qui s'acharne à gravir le sommet parnassien,. .

Mamelon bien connu de l'académicien.

Cette cime n'a pas de neiges éternelles ;

Mais l'éternelle dèche y règne, nous dit-on.

Du barde, qu'elle étreint dans ses serres cruelles, .

Elle glace l'élan et l'inspiration.

Qui pourrait mieux que vous plaindre noire misère ?■'

Vous avez éprouvé nos tribulations.

Or, la littérature au peuple est nécessaire

Pour conrervor sa langue et ses traditions .

Consultez le passé : les fortes nations Ont toujours fait grand cas du talent littéraire. Notre peuple isolé, plus qu'un autre, a besoin Qu'on mette sous ses yeux les leçons de l'histoire. 11 faut lui procurer d'autres titres de gloire Que les nobles exploits d'un passé déjà loin.

Je constate le mal ; appliquez le renièile.

Vous êtes nos aînés ; vous nous devez votre aide.

Tout travail, excepté lô travail d'un auteur,

Se paye en beaux deniers : voilà pourquoi je plaide

La cause des copains contre l'entremetteur.

Qui plume à eon profit le trop rare lecteur.

Vos efforts, j'en suis sûr, nous seront très utiles.

Vous saurez triompher des cabales hostiles.

Il nous faut un marché pour la prose et les vers.

Comme pour les radis et les petits pois verts.

Stoke Centre, avril 1887.

Page 1