SUR SA HENRIADE
Le laurier le plus beau, Voltaire, ceint ta tête.
Ta veine, à couler toujours prête, Dans un sentier scabreux s'épanche avec succès.
I. Ce poème avait paru une première fois à Londres, en 17-4, sous le titre de la Ligue, ensuite, eu 1726, sous celui de la Henriade.
de Des/orgeS'AIaillard, m
Ta féconde jeunesse enfante une œuvre immense, Achevant un art dont la France Ne vit que de faibles essais.
Du chantre d'Ilion la superbe patrie,
L'antique et moderne Italie Nous vantent des auteurs qui revivent en toi. Par tes soins immortels, par ton illustre audace,
Henri, le grand Henri surpasse
Achille, Enée et Godefroi.
Tel qu'un large torrent dont la vague indomptée,
A bonds fougueux précipitée, Dans les champs étonnés porte au loin la terreur, Tel tu peins la Discorde irritant les alarmes, Paris cédant au sort des armes.
Le feu, la faim, la mort, l'horreur.
Tel qu'un charmant ruisseau dont l'onde vive et pure,
Excitant un faible murmure.
Se glisse à flots légers sur un tapis de fleurs. Tel tu peins, varié, les transports, la tendresse
D'un amant et d'une maîtresse
Enivrés de folles douceurs.
De quel vif sentiment mon âme est-elle émue
Lorsque tes portraits à ma vue Se montrent dans deux vers cadencés et précis ! C'est ainsi quelquefois que l'adroite peinture Sait dans l'exacte mignaiure De son art renfermer le prix.
Sublime, ingénieux, un jugement solide
Est partout ton fidèle guide.
On te voit en son lieu placer la fiction.
Et, prudent, tu retiens dans les justes limites
Qu'Horace et Boileau t'ont prescrites
La simplicité d'action.
IV Notice sur la vie
Cependant contre toi la critique animée Veut jusque sur ta renommée
Étendre les rigueurs de ses injustes lois.
Quoique en ses noirs desseins sa haine persévère, Tu seras toujours, tel qu'Homère, Vainqueur des Zoîles françois.
Leurs efforts contre toi deviendront inutiles.
Méprise ces rigueurs serviles Dont Apollon craintif mesure tous les pas, Et dont l'esprit borné croit que la poésie Doit, comme la géométrie.
N'aller jamais sans un compas.
Antoinette Malcrais de la Vigne.
Assurément, M^^* Malcrais de la Vigne n'a pas fait là un chef-d'œuvre. Ses vers ont quelque chose de sec et de tendu. On n'y trouve pas cet abandon aimable, cette grâce pénétrante, ce molle atque facetum enfin dont parle Horace et qu'on retnarque ordinairement dans les compositions poétiques de la femme.
Il senible donc que Voltaire aurait pu laisser passer cette ode sans y prendre garde ou se borner à y répondre simplement par quelques lignes, pour en accuser réception. Mais V amour-propre l'emporta sur son goût si délicat, si pur. Soit que M^' Malcrais de la Vigne lui parût une Muse naissante digne d'être encouragée , soit qu'il vît dans son ode une protestation publique en faveur de la Henriade qui, en tant que poème épique, était alors vivement discutée et mJme contestée, il adressa à 3/*** Malcrais, en forme de remerciement, une des épitres les plus curieuses qu'il ait écrites, selon nous, en ce qu'elle
de Desforges'Maillard, v
indique les tendances d'alors de son esprit et la direction de ses études.
Probablement le lecteur connaît cette épitre, qui se trouve dans les œuvres du grand écrivain; mais comme elle a été modifiée, tronquée plus tard par son auteur, — plus loin on saura pourquoi, — nous la donnons ici in extenso, en lui restituant son texte primitif, c'est-à-dire . telle qu'elle a paru originairement dans le Mercure.
A ce propos, nous ferons remarquer que M, Bizeul de Blain, auteur d'une biographie de M^^^ Malcrais de la Vigne, pense à tort que Voltaire répondit à cette dernière par un « madrigal de onze vers ». Au surpltis, on voudrait trouver dans le travail de M. Bizeul des informations plus intimes, plus locales. Habitant la Bretagne, et Breton lui-même, la voie aux investigations lui était naturellement ouverte, et il s'est à peu près borné à reproduire les faits consignés dans la préface que jM}^* Malcrais a placée en tête de ses œuvres. Tout en nous en étayant nous-même, nous avons pu nous procurer des documents qui ont échappé à M. Bizeul, dont le travail, au reste, ne nous a pas été inutile *.
Voici répitre que Voltaire a adressée à Jlf "* Malcrais de la Vigne f en lui envoyant la Henriade et /'Histoire de Charles XII :
Paris, x$ août 1732.
Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives, Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives, Qui sais si bien associer Et la science et l'art de plaire,
I. Voir la Biographie bretonne, publiée par M. P. Levot. Vannes, 1852, a vol. in-4®.
VI Notice sur la vie
Et les talents de Deshoulière
£t les études de Dacier, J'ose envoyer aux pieds de ta muse divine Quelques faibles écrits, enfants de mon repos : Charles fut seulement l'objet de mes travaux,
Henri quatre fut mon héros,
£t tu seras mon héroïne
Et te donnant mes vers je te veux avouer
Ce que je suis, ce que je voudrais être , Te peindre ici mon âme et te faire connaître
Celui que tu daignes louer.
Apollon présidait au jour qui m'a vu naître.
J'aurai vu dans trois ans passer quarante hivers. Au sortir du berceau j'ai bégayé des vers.
Bientôt le dieu puissant m'ouvrit son sanctuaire; Mon cœur vaincu par lui fut soumis à sa loi.
D'autres ont fait des vers pour le plaisir d'en faire :
Je fus poète malgré moi.
Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme ; Tout art a mon hommage et tout plaisir m'enflamme. La peintiu'e me charme. On me voit quelquefois. Au palais de Philippe ou dans celui des rois, Sous les efforts de l'art admirer la nature , Du brillant Cagliari saisir l'esprit divin.
Et dévorer des yeux la touche noble et sûre De Raphaël et du Poussin.
De ces appartements qu'anime la peinture.
Sur les pas du plaisir je vole à l'Opéra.
J'applaudis tout ce qui me touche :
La fertilité de Campra, La gaîté de Mouret, les grâces de Destouche ; Pélissier, par son art, le Maure, par sa voix. L'agile Camargo, Salle l'enchanteresse.
Cette austère Salle, faite pour la tendresse, Tour à tour ont mes vœux et suspendent mon choix.
de DesforgeS'Maillard, vu
Quelquefois, embrassant la science hardie
Que la ciu-iosité
Honora par vanité
Du nom de philosophie, Je cours après Newton dans l'abîme des cieux ; Je veux voir si des nuits la courrière inégale, Par le pouvoir changeant d'une force centrale, En gravitant vers nous s'approche de nos yeux; Et pèse d'autant plus qu'elle est près de ces lieux
Dans les limites d'un ovale.
J'en entends raisonner les plus profonds esprits ; Je les vois qui des cieux mesurent l'intervalle, Et je vois avec eux que je n'ai rien compris.
De ces obscurités je passe à la morale.
Je lis au cœur de l'homme et souvent j'en rougis.
J'examine avec soin les informes écrits,
Les monuments épars et le style énergique
De ce fameux Pascal, ce dévot satirique.
Je vois ce rare esprit trop prompt à s'enflammer ;
Je combats ses rigueurs extrêmes ; Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes : Je voudrais, s'il se peut, leur apprendre à s'aimer.
Ainsi mes jours égaux, que les muses remplissent. Sans soin, sans passion, sans préjugés fâcheux, Commencent avec joie et vivement finissent
Par des soupers délicieux.
L'amour dans mes plaisirs ne mêle plus ses peines. J'ai quitté prudemment ce dieu qui m'a quitté. J'ai passé l'heureux temps fait pour la volupté. Il est donc vrai, grands dieux ! il ne faut plus que j'aime La foule des beaux-arts, dont je veux tour à tour
Remplir le vide de moi-même.
N'est point encore assez pour remplacer l'amour. Je fais ce que je puis, hélas ! pour être sage,
Pour amuser ma liberté.
Mais si quelque jeune beauté.
VIII Notice sur la vie
Empruntant ta vivacité, Me parlait ton charmant langage, Je rentrerais bientôt dans ma captivité.
Voltaire.
CâtU èpitre fut comme un baptême de glaire pour J!/**« Malcrais de la Vigne. Le nom de la moderne Deshoulières, de la Sapho bretonne, vola bientôt de bouche en bouche. Les nouvellistes, les beaux esprits, le colportèrent de ruelle en ruelle, de théâtre en théâtre; le café Procope, c'est-à-dire la tribune des discoureurs et le dispensateur de toute renommée littéraire, l'accueillit avec faveur, avec transport; car, en cet heureux temps, on se passionnait encore pour les choses de F esprit. Le triomphe d'un sonnet sur un madrigal était la grande affaire du moment, et l'on disputait des mois entiers sur le succès ou la chute d'une pièce de théâtre. Aujourd'hui le culte des intérêts a éteint Tamour de fart, et les studieux loisirs ont fui devant les préoccupations matérielles. En sommes-nous moins frivoles ou plus heureux f
3/*** Malcrais s'empressa, bien entendu, de remercier Voltaire de F envoi de ses deux ouvrages. Elle le fit au moyen d'uru lettre écrite alternativement en français et en italien, en prose et en vers. Nous détachons quelques passages de ces derniers :
Tes deux héros, Voltaire, enfin sont arrivés. « Bonjour, leur ai-je dit, couple de rois célèbres. Conquérants dont les noms de l'horreur des ténèbres Ont été par Voltaire à jamais préservés.
Vous êtes-vous bien conservés Pendant la longueur du voyage ?
de Desforges-Maillard, ix
Auriez-vous essuyé d'un insolent orage Les brusques incommodités ? »
Trois fois dix jours, bon Dieu ! potu* venir de Paris Au pays des Bretons ! Votre marche est trop lente ;
Ou, si je l'ai bien compris,
Il faut que vous ayez pris *
La route des P3nrénées ;
Autrement, sans m'étonner,
Je ne puis m'imaginer
Qu'à si petites journées
Guerriers veuillent cheminer.
Mais comme je les ai reçus D'un taffetas changeant légèrement vêtus,
J'ai craint que le froid et la brume Venant avec l'hiver, l'affreux porteur de rhume,
Ne les eussent incommodés.
C'est pourquoi promptement on a pris leur mesure. Puis on a mis sur eux des habits sans couture,
D'or magnifiquement bordés, A qui le taffetas a servi de doublure.
Câs vers, qui ne manquent ni de facilité, ni d'une certaine désinvolture et dont le tour badin est d'assez bon aloi, furent portés aux nues par les connaisseurs, Lamotte-Houdard en tête, qui déclara que si la muse du Croisic « savait être libre et naturelle en vers, elle savait être en autre sublime et mesurée en prose ».
M^ Malcrais se vit donc plus que jamais fêtée, acclamée, acceptée de tous. Son éloignement de Paris, son exil en Bretagne lui prêtaient un prestige piquant, un
X Notice sur la vie
nouveau charme, celui de Vituonnu, L'imagination avait libre carrière pour se la représenter ornée de mille grâces, vive, aimable, spirituelle; et Voit n'y manquait pas. Comme elle avait également dédié des vers à d'autres hommes de lettres à la suite de Voltaire, ceux-ci tinrent à honneur de lui envoyer aussi, par la voie du Mercure, des compliments tendres et passionnés, à l'exemple du maître, régis ad exemplar. Destouches fut de ce nombre. Nous ru pouvons résister au désir de rapporter quelques fragments de Vépitre dans laquelle ce dernier se proclame le chevalier servant, V adorateur de la Sirène de la Loire :
Je veux d'une muse nouvelle
Chanter les admirables traits ;
£t la déesse la plus belle
Pour mon cœur aurait moins d'attraits
Que n'en a rfllustre immortelle
Qui porte le nom de Malcrais.
Son esprit me la représente
Vive, gracieuse, amusante.
De ses beaux yeux le feu charmant
Pénètre jusqu'au fond de l'âme ;
Qui la voit, l'entend un moment,
Ressent la plus ardente flamme
£t fait en soi-même serment
De l'aimer éternellement.
L'élan était donné, l'impulsion irrésistible; et, comme il arrive presque toujours que, selon le mot de La Fontaine, « où la guêpe a passé le tnoucheron demeure ^, après Voltaire et sa livrée venaient les petits auteurs, le servum pecus du Parnasse, qui distillèrent en chœur le
de Desforges'Maillard. xi
miel de leurs louanges aux genoux de M^^^ Malcrais; puis ce fut le tour des fonctionnaires de tous les rangs, braves gens qui, dans tous les temps, pour se délasser de l'aridité de leurs travaux, ont fait en secret deux doigts de cour aux Muses, en guettant V occasion de se révéler au monde littéraire avec plus ou moins de bruit.
C'est ainsi qu'on voit paraître tour à tour en lice, et quelquefois en même temps, MM, Chevaye, auditeur des comptes de Bretagne; Deslandes, contrôleur général de la marine à Brest; le chevalier de Sommevesle, le chevalier de Lecotèce, Tanevot, Pesselier, Carrelet d'Hautefeuille, de Claville, Servin, Arnaud, un Suisse, etc., etc.
Ce ne fut donc bientôt, dans le Mercure, qu'un feu roulant de madrigaux et de bouquets à Chloris, dédiés à M^^^ Malcrais de la Vigne, qu'encens brûlé et lances rompues en son honneur.
Il est vrai que, pour ranimer le feu sacré parmi ses thuriféraires, pour les tenir en haleine, elle avait soin de leur adresser de temps en temps des vers où petits et grands étaient traités de favoris d'Apollon, ^'esprits inspirés, de sublimes génies. D'un autre côté, elle ne négligeait rien pour entretenir Voltaire dans ses bonnes dispositions à son égard; elle lui envoyait à propos, soit une nouvelle et très longue épître de plus de cinq cents vers, dont nous ferons grâce au lecteur^ soit une lettre mi-partie de prose et de vers, qui ne contient pas moins de dix-huit pages.
XII Notice sur la vie
Incontestablement il n'y a rien à reprendre à t engouement chevaleresque qui entraînait tous les esprits vers M^^^ Malcrais de la Vigne, laquelle, de son côte, n'avait pas tort de se prêter complaisamment aux flatteries platoniques de ses adorateurs. Chacun est libre de célébrer ses saints comme il V entend, et du moment qtu Voltaire et ses imitateurs croyaient de bonne foi que leur idole 7néritait les offrandes poétiques dont ils paraient son autel, on aurait mauvaise grâce à y trouver à redire. Ils avaient le droit de V enivrer d'encens et de lui prodiguer les noms de soleil et d'aurore; aussi se mojitr aient-ils modestes en l'appelant simplement la Sirène de la Loire, la Sapho bretonne, la moderne Deshoulières, etc., etc.
Mais voilà précisément oii commence le plaisant, la singularité de la chose.
Il se trouva que toutes ces douceurs, toutes ces appellations galantes et sofwr es portaient à faux, n'avaient aucune raison d'être.
Au lieu de caresser amoureusement l'oreille d'une femme, d'une blanche et chaste muse, ces cajoleries allaient faire rire dans sa barbe un grand gaillard de cinq pieds six pouces, qui faisait des gorges chaudes de toutes les fleurettes rimées et non rimées dont on semait si libéralement ses pas.
En un mot, M^^ Malcrais de la Vigne fia jamms existé.
de Desforges'Maiîlard, xiii
Cétait là tout simplement un nom d'emprunt, un pseudonyme dont s'était affublé un rusé avocat breton, De^orgeS'Maillard , pour obtenir à ses vers les lionneurs du Mercure et se moquer un peu du public parisien.
Un immense éclat de rire accueillit cette révélation^
Ce fut comme une explosion de folle gatté.
D'abord on ne voulait pas y croire. Tant de gens d'esprit étaient intéressés à ce que la chose nefutpasi Chacun sentait le ridicule qui lui en reviendrait; Voltaire surtout, à qui la chute du ciel eût causé moins de surprise, un moins profond émoi.
Enfin il fallut bien se rendre à l'évidence, et voici comment elle se fit jour,
Titon du Tillet, l'auteur du Parnasse français,^/ hopimage de cet ouvrage à Jlf "° Materais de la Vigne, dont il avait reçu plusieurs épîtres, et il accompagna son envoi d'une lettre toute remplie de témoignages d'estime et d'offres de services, en lui exprimant le regret qu'elle n'hai)itât point Paris, le séjour des muses et des talents, disait-il, et oit sa place était naturellement marquée.
Vivement touchée de l'accent de loyauté et de dévouement sincère qui respirait dans cette lettre, M^^^ Materais sentit un scrupule s'élever dans son esprit. Elle se reprocha de s'être jouée jusque-là de la bonne foi d'un honnête homme qui se montrait son ami, et elle lui avoua franchement qu'elle n était pointune femme, que M^^^ Materais de la Vigne était un nom supposé, une fiction à l'aide de laquelle elle avait déguisé son sexe et son véritable nom, qui était Desforges-Maillard, Il terminait en disant qu'il avait le plus vif désir de voir et de connaître
XIV Notice sur la vie
Titon du Tillet petsonnelîemeut, mais que Vètat de ses ressources ne lui permettait pas de faire le voyage de
Paris,
Comme il y avait dans le fait de du Tillet plus de bonté véritable gtu de ce qu*on appelle galanterie dans le sens étroit du mot, il se félicita du changement de sexe de la muse du Croisic; cette métamorphose le mettait à son aise et lui permettait de se montrer plus pressant et plus précis dans l'offre de ses bons offices. Il remercia donc Dégorges- Maillard de sa confidence et l'engagea fortement à se rendre à Paris, « sans s* embarrasser du reste », attendu qiiil trouverait chez lui le vivre et le couvert, que ses domestiqties seraient les siens et qu'il le produirait dans la bonne compagnie.
Dégorges ne se le fit pas dire deux fois, et il partit pour Paris, où il brûlait de se montrer. Il lui tardait de voir de prés, c^ abord ses adorateurs, puis ce monde sceptique et raisonneur, spirituel et frivole, ardent foyer des passions humaines, oie le vrai se mêlera toujours au faux, l'or pur à l'alliage. Dans l'intervalle, du Tillet parla à quelques-uns de ses amis d'une visite qu*il attendait, et il avait soin de mettre dans ses paroles cet air de mystère et de bonhomie narquoise qui éveille fattention et pique la curiosité.
On devinait qu'il y avait là-dessous quelque chose d'étrange, une surprise, un secret, mais on ne pouvait parvenir à en lever le voile,
A peu de jours de là, du Tillet donna un grand dîner, où il invita un certain nombre d'hommes de lettres, parmi lesquels il eut la malice de comprendre Néricault Destov€hes et Lamotte-Houdard, ainsi que quelques
de DesforgeS'Maillard, xv
autres beaux esprits qui, comme euxy avaient été personnellement mystifiés par Desforges, On se mit à table.
Du TilUt avait à sa droite un monsieur de trentesept à trente-huit ans, grand, brun, la physionomie ouverte, le teint coloré, les yeux à fleur de tète, vifa, pétillant d'ardeur virile et sur lequel se portaient les regards curieux et interrogateurs des convives, ce monsieur n'étant connu de personne de l'assemblée. Chacun commençait à donner sa langue aux chiens, comme ditM^^ de Sèoigné, quand, les jugeant suffisamment intrigués, l'amphitryon se leva, et, prenant par la main son voisin de droite, le présenta à la compagnie sous le nom de M^* Malcraisde la Vigne,,,
Ce fut comme un coup de théâtre,,.
Chacun de se récrier et de rire, et d! entourer la muse bretonne pour lui parler, pour la féliciter, pour recueillir de sa bouche quelques paroles et le rédt de son stratagème, La bonne humeur éclata plus bruyante encore quand on vit l'air piteux de Destouches et des autres littérateurs qui, comme lui, avaient été pris pour dupes, et qui, néanmoins, se crurent obligés d'aller aussi complimenter Desforges, en faisant contre fortune bon cœur.
Du reste, ils se consolaient en pensant que Voltaire avait été pris au piège tout le premier, et ils se trouvaient dés lors en trop bonne compagnie pour tenir longtemps rancune à leur mystificateur.
Ce ne fut pour Dégorges, pendant les premiers jours de sa présence à Paris, qu'une suite non interrompue de fêtes et de festins, Titon le présentait à ses amis, qui s'empressaient de les faire asseoir à leur table à côté d'autres convives, et il y eut de la part de certains de ces derniers des méprises folles, des quiproquos plaisants, à
Notice sur la vie
VûccasUm du changement de sexe de M}^^ de Malcrais, Entre autres anecdotes de ce genre. Desforges en raconte une qui mérite (Têire rapportée :
« yefus invité, dit-il, avec M. Titon du TilUt, à souper chez M. Le Fèvre, intendant des menus plaisirs de la reine, C*étoit un vieux garçon, qui, dans un agréable célibat, jouissoit au moins de soixante mille livres de rente. Un capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, devoitêtre du souper, et on lui avoit promis de lui faire connoître M}^^ de Maîcrais, ^arrivai avant lui. M^^*^ de B*** , fille fort aimable et parfaite dans l'art de toucher le clavecin, demeuroit chez M. Le Fèvre, Elle me proposa, pour rendre ta scène complète, de nu donner un de ses habits. Ce fut elle-même qui fit ma toilette avec toute l'élégance et la finesse qu'on emploie pour plaire; le rouge et les mouches ne furent point oubliés, ei mes appas èfoient sous les armes quand le militaire parut,
€ Son premier soin en entrant fut de promener ses regards sur toute la compagnie, qu'il salua. Us s'arrêtèrent sur la belle inconnue, et pour fixer ce qui lui restoit d'incertitude, on se prit à chanter en chorus cet endroit d'un des chefs-d'ceuvre de Quinault et de Lully :
Armide est encor plus aimable Qu'elle n'est redoutable, etc.
« Cet officier s'approcha de moi d'un air galant et respectueux. Il me demanda si la vie de Paris ètoit plus de mon goût que celle de province; il me conta mille tendres fleurettes, me dit que ma réputation, la beauté de mon esprit, les grâces de ma figure dévoient m' avoir fait des amants, et me pria avec instance de lui accorder
de Des/orgeS'Maillard. xvii
le privilège de venir aussi me faire sa cour. Je lui répondis qu'étant la pupille de M, Titon du Tillet, je ne devois avoir d'autre volonté que la sienne. Alors il se tourna du côté de mon tuteur ^ qui fit d'abord le difficile, en lui représentant combien de ménagements exige la réputation d'une jeune fille ; que c'est une fleur délicate, etc. Cependant il se rendit aux protestations pathétiques de l'officier, en lui disant qu'il seroit charmé que cette occasion lui procurât à lui-même le plaisir de le voir quelquefois chez lui.
« Les douceurs du capitaine continuèrent encore au
dessert, quand, après avoir longtemps ri sous cape, on ne *
put s'empêcher d'éclater. Il se défia de la tromperie, et ^
regardant l'infante pamassique avec plus d'attention, il
s'aperçut que son menton, quoique fraîchement dépouillé
de son annonce masculine, en laissoit voir dans son
espace rembruni quelques indices qui n'appartenoient
point au sexe dont elle avoit arboré le pavillon. « M^"^* de
Materais, dit-il, a bien l'air d'un joli dragon que j'ai dans
ma compagnie. > A ces mots , les ris redoublèrent, et
comme il prit la chose en galant homme, le souper se
prolongea si gaiement que nous demeurâmes à table jusqu'à
deux heures du matin. »
Toutefois, Desforges- Maillard n'était pas sans inquiétude sur la manière dont Voltaire, qu'il n'avait pas vu
encore, prendrait la chose. Aussi du Tillet s'était-il bien
gardé de prier à ce repas dont nous avons parlé Virascible poète, qui ne lui eût pas pardonné, non plus qu'à
Desforges, de l'avoir humilié devant une assemblée de
confrères dont plusieurs étaient loin d'être ses amis. On
espérait avoir meilleur marché de lui en allant le voir
XVIII Notice sur ta vie
dans son dotmcik,oii son amour-propre ne serait surexcite par la présence d'aucun témoin, et si cette prévision n*eut pas son plein effet, elle se réalisa, pour le moment du moins, dans une certaine mesure.
Dès le lendemain, accompagné de son fidèle du Tillet, De^orges-Maillard se présenta chez Voltaire, qui fut d* abord fort étonné de. cette apparition; mais, revenu bientôt de sa surprise et surmontant son dépit, il accueillit la muse androgyne avec grâce, avec gaîté; il lui témoigna même de Vestitne, de la considération, plaisantant agréablement sur V erreur amoureuse où V avait plongé Af^^ Materais, ajoutant que, « sans s'égarer dans le formosum pastor Corydon, sa tendresse pour Desforges allait se changer en amitié ».
On tu pouvait être plus aimable, plus séduisant, plus généreux, Au^i notre Breton se retira-t-il tout ému, tout enthousiasmé de cette entrevue, se sentant à la fois heureux et fier de n'avoir rien perdu de la bienveillance du grand homme.
Mais du Tillet lui recommanda de modérer quelqtie peu ses transports. Il lui dit que Voltaire était habile à déguiser ses secrets mouvements, qu'il passait pour vindicatif, et qu'il fallait attendre la fin de F aventure avant de porter un jugement définitif sur la situation qui lui était faite. Dans sa naïveté toute bretonne. Desforges persista à considérer les protestations affectueuses que lui avait prodiguées Voltaire comme chose sincère et de bon aloi. Il ne comprenait pas que, dans la circonstance, on pût s'armer de défiance et redouter le moins du monde le latet anguis in herba, en présence surtout de la lettre suivante que Voltaire lui écrivit peu de temps après à
de DesforgeS'M^aillard, xix
Montbrison, où Desforges était allé prendre dans les fermes possession d'un emploi çue ses amis lui avaient obtenu.
A Vassy en Champagne, ce 23 juillet.
Dona puer solvit çûœ femina voverat, Iphis ^
Votre changement de sexe, monsieur, n'a rien altéré de mon estime pour vous. La plaisanterie que vous avez laite est un des bons tours dont on se soit avisé, et cela seul serait auprès de moi un grand mérite ; mais vous en avez d'autres que celui d'attraper le monde. Vous avez celui de plaire, soit en homme, soit en femme. Vous^êtes actuellement sur les bords du Lignon, et, de nymphe de la mer, vous voilà devenu berger d'Astrée. Si ce pays-là vous inspire quelques vers, je vous prie de m'en faire part. Pour moi, j'ai un peu abandonné la poésie dans la campagne où je suis.
Non eadem œtas, non vis.
Olint poteram Cantando ducere noctes.
Mais à présent je songe à vivre :
Quid verum atque decens euro et rogo, et omnis in hoc sum *.
Un peu de philosophie, l'histoire, la conversation partagent mes jours :
Duco sollicitcB jucunda oblivia vitœ >.
Cette vie sera plus heureuse encore si vous me donnez part des fruits de votre loisir. Je suis fâché que la