Horace, liv. II, ép. vi
XX Notice sur la vie
Champagne soit si loin du Lignoo ; mais c'est véritable* ment vivre ensemble que de se communiquer les productions de son esprit et les sentiments de son âme. Je suis, etc.
Voltaire.
Devant un semblable langage et après tant ^agaceries aimables, il pouvait paraître difficile , en effet, de révoquer en doute la sincérité de Voltaire, Desforges y crut plus que jeûnais et continua d* envoyer prose et vers à V illustre poète, qui lui écrivit une dernière lettre que nous croyons devoir transcrire encore, afin de bien caractériser leur situation respective à ce moment:
Les fréquentes maladies dont je suis accablé m'ont empêché de répondre plus tôt à votre prose et à vos vers ; mais elles ne m'ôtent rien de ma sensibilité pour tout ce qui vous regarde. Je me souviens toujours des coquetteries de M"* de Malcrais, malgré v^tre barbe et la mienne, et s'il n'y a pas moyen de vous faire des déclarations, je cherche celui de vous rendre service. Je compte voir cet été M. le contrôleur général. Je chercherai mollia fandi tempora, et je me croirai trop heureux si je puis obtenir quelque chose du Plutus de Versailles en faveur de l'Apollon de Bretagne. Pardonnez à un pauvre malade de ne pouvoir écrire de sa main.
Voltaire.
Ainsi, Voltaire mettait son crédit au service de Desforges; U voulait aider à son avancement, à saforturu; et cependant il nourrissait en secret contre lui un projet de vengeance qui, pour être à longue échéance, n'en devait pas moins recevoir sa complète réalisation, Bourdaloue disait : « Si Boileau m£ met dans ses satires, je le met-
de D esfor g eS" Maillard, xxi
frai dans mes sermons. » Non pas dans celui du Pardon des injures, bii ripondit-on.
Ainsi de VoUaire, Il voulut mettre De^orges^Maillard dans ses oeuvres, et voici comment il s'y prit. Quelques années après les circonstances que nous venons de rap* peler, il réunit en recueil et publia pour la première fois ses Poésies légères, gracieuses assises de ce monument incomparable çi^ il nous a légué et dont il devait accroître sans cesse, en avançant dans la vie, les éblouissants aspects, les spUndides beautés.
Or il comprit dans cette publication VépUre qu'il avait adressée à la muse bretonne; mais, au lieu de la reproduire telle qu'elle avait paru dans le Mercure et que nous l'avons donnée plus haut, il en retrancha toutes les douceurs, toutes les choses galantes qui s'y trouvaient, notamment les onze premiers vers, et en modifia les quatre autres qui suivent immédiatement. En un mot, il supprima tout ce qui pouvait engager son amour-propre d'homme du monde et blesser sa susceptibilité de poète.
En outre, pour dérouter entièrement son lecteur, il changea la dédicace; , le nom de M^^^ Malcrais de la Vigne Jut remplacé par ces mots : A une dame soi-disant telle.
Enfin, il accompagna l'épitre ainsi tronquée de la note suivante:
€ Il y eut un homme en Bretagne qui s'avisa décrire des lettres à plusieurs gens d'esprit de Paris, sous le nom ^une femme. Chacun y fut attrapé, et cette méprise attira cette réponse, » (Suit Fépitre défigurée,)
De^orges-MaiUard répondit plus tard comme il suit,
dans la Pré£9u:e de ses Œuvres : « La manière mépri-
XXII Notice sur la vie
santé que M, de Voltaire affecte dans sa note devrait m'être moins sensible, puisque, dans un endroit de ses histoires, il Va pour ainsi dire copiée contre le célèbre et respectable M, Titon du Tillet. Nous sommes des hommes sans doute, mais vrais, sincères, désintéressés, reconnaissants, pleins de respect pour les têtes couronnées, fidèles à nos amis, indulgents pour nos ennemis. Nous lui souhaitons la même humanité, et à tous ceux qui, comme lui, nous désobligeront de gaieté de cœur, »
Une particularité qui, dans cette affaire, avait probablement contribué à irriter Voltaire contre Dégorges, c*est qu*il connaissait ce dernier d'ancienne date sous son vrai nom, et qu'il avait ainsi été Joué par un homme à qui il avait, quelques années auparavant, adressé la lettre que nous transcrirons intégralement ci-après.
Cette lettre répond à une première épitre, en vers marotiques, envoyée à Voltaire par Desforges-Maillard et dans laquelle celui-ci, alors sous son nom véritable, avait prisdéfà la défense de la Henrîade; qui venait de paraître et qui, comme nous Pavons dit, était fort attaquée.
Le... juin (172$) ^
De longues et cruelles maladies, dont je suis depuis longtemps accablé, monsieur, m'ont privé jusqu'à présent du plaisir de vous remercier des vers que vous me fîtes
I. C'est par erreur que M. Bizeul présente cette lettre comme étant inédite et ne « figurant pas dans la Correspondance générale de Voltaire ». On l'y trouve tout au long, au contraire; toutes les éditions la renferment, même celle de Kehl (178s).
de Desforges-Maillard, xxiii
l'honneur de m'enyoyer au mois d'avril dernier. Les louanges que vous me donnez m'ont inspiré de la jalousie, et en même temps de l'estime et de l'amitié pour l'auteur. Je souhaite, monsieur, que vous veniez à Paris perfectionner l'heureux talent que la nature vous a donné. Je vous aimerais mieux avocat à Paris qu'à Rennes. Il faut de grands théâtres pour de grands talents, et la capitale est le séjoinr des gens de lettres. S'il m'était permis, monsieur, de joindre quelques conseils aux remerctments que je vous dois, je prendrais la liberté de vous prier de regarder la poésie comme un amusement qui ne doit pas vous dérober à des occupations plus utiles. Vous paraissez avoir un esprit aussi capable du solide que de l'agréable. Soyez sûr que, si vous n'occupiez votre jeunesse que de l'étude des poètes, vous vous en repentiriez dans un âge plus avancé. Si vous avez une fortune digne de votre mérite, je vous conseille d'en jouir dans quelque charge honorable, et alors la poésie, l'éloquence, l'histoire et la philosophie feront vos délassements. Si votre fortune est au-dessous de ce que vous méritez et de ce que je vous souhaite, songez à la rendre meilleure : primo vivere, deindê philosùphari.
Vous serez surpris qu'un poète vous écrive de ce style, mais je n'estime la poésie qu'autant qu'elle est l'ornement de la raison. Je crois que vous la regarderez avec les mêmes yeux. Au reste, monsieur, si je suis à portée de vous rendre quelque service dans ce pays-ci, je vous prie de ne point m'épargner; vous me trouverez toujours disposé à vous donner toutes les marques de l'estime et de la reconnaissance avec lesquelles je suis, etc.
Voltaire.
XXIV Notice sur la vie
Revenons, Maigri son apparente philosophie, le pauvre Desforges fui désolé de la manière dont Voltaire lui refusait son droit de cité dans la République des lettres, comme on disait alors. Il faut voir comme il se répand enplaintes, en gémissements dans la préface de ses oeuvres l Pousser le dédain jusqu'à ne pas même écrire son nom! « Un homme de Bretagne/ > Voilà tout. Quel affront pour sa Muse! Quelle blessure pour son amour-propre, quelle chute! C était la roche Tarpéienne après les honneurs du Capitole,
Et cependant Desforges devait vivre assez longtemps pour recevoir de son bourreau un nouvel et plus cruel outrage.
Une vingtaine d^ années après ce premier ajffront (les rancunes du philosophe de Femey duraient autant que cela). Voltaire livra encore sa victime aux quolibets du public, et cette fois il mit son nom en toutes lettres.
Une femme poète, M^^ de Bourdic, qui a fait une Ode au Silence (silence trop bien gardé), avait écrit à Voltaire une lettre commençant par ces mots : « Une femme qui n'est pas une M^^ Desforges-Maillard, une femme vraiment femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie, etc, >
Voltaire répondit à ce bas-bleu par le quatrain suivant :
Vous n*êtes point la Desforges-Maillard.
De l'Hélicon ce triste hermaphrodite
de Desforges-Maillard. xxv
Passa pour femme, et ce fut son seul art :
Dès qu'il fut homme, il perdit son mérite.
Après le déni de fustice, c'était Vexécution sommaire. Il ne dépendit donc pas de Voltaire que Desforges ne fût un homme enterré. Mais Voltaire eut tort, et les rieurs ne furent pas de son côté. On parla longtemps encore de la Muse bretonne, et toujours avec une arrière-pensée malicieuse qui d adressait à Voltaire, en souvenir du bon tour qu'on lui avait joué. Or, ce souvenir a survécu; et, comme si ce n'était pas assez, un poète vint bientôt qui vengea Dégorges en lui prêtant l'éclat de son talent pour perpétuer le ridicule que Voltaire s'était donné.
Ce poète est Piron,
Dans son immortelle comédie de la Métromanie S le malin Bourguignon s'est inspiré en effet de l'aventure en question, et l'a mise au théâtre avec V esprit, le relief et la gaîtè que chacun sait.
Dégorges eut la consolation d'assister à la première réprésentation de cette pièce, et il en a rendu compte dans des termes qui font supposer que ce fut là un des moments les plus heureux de sa vie.
Du reste, les petites colères rétrospectives de Voltaire ne purent empêcher notre avocat breton de se concilier l'estime d'hommes illustres dans les lettres et de se faire
I. M. Villemain appelait cette comédie une oeuvre de génie, et Grimm a dit qu'elle vivra aussi longtemps quMl y aura un théâtre et du goût en France. La Harpe s'exprime à peu près dans les mêmes termes.
XXVI Notice sur la vie
des amis puissants dans les autres classes de la société. Nous nous bornerons à en dter quelques-uns : Montesquieu, JrB, Rousseau, Fontenelle, Gresset, Destouches, (le mystifié), Racine fils, Lagrange-Chancel, Réaumur, le président Bouhier, le cardinal Quirini, le marquis de Saint' Aubin, les pères Brumoy et Ducerceau, auxquels il faut joindre, parmi les Bretons, son compatriote Bouguer, le président Robien, le Nantais Bertrand, Cheuaye, Bonamy, le comte de Cornulier de Vernay, etc.
Tous ces personnages, célèbres à divers titres et à différents degrés, lui témoignèrent une sympathie dont il ^honorait à bon droit et qu'il sut conserver toute sa vie.
C'est donc avec surprise que nous lisons les lignes suivantes dans la Biographie de Michaud: « Lorsque Desforges voulut reprendre son véritable sexe, la plupart de ses adorateurs furent d'abord un peu honteux du rôle public qriil venait de leur faire jouer, mais en dernier résultat la mystification fut encore moins fâcheuse pour eux que pour lui, car, du moment qu'il parut à découvert, on ne songea plus qu'à déprécier ses vers et à le rendre ridicule, ce qui ne fut pas fort difficile ; son talent avait trop peu de consistance pour résister à une pareille réaction *. »
Si nous n acceptons pas l'appréciation du signataire de
cet article (M, Fabien Pillet), nous ri admettons pas
davantage celle de M, Bizeul, qui, se fâchant tout rouge
contre Voltaire et prenant la chose au tragique, le taxe
. de lâcheté, de honteuse malignité, prétendant que son
I. Piron a dit finement de Desforges que les éloges dont il avait été l'objet tombèrent « avec le cotillon ».
de Des/orges^Maillard. xxvii
génie ne peut couvrir la konte ^une pareille conduite et çue, bien qu'un siècle se soit ècouU depuis l'injure, il ne saurait y avoir prescription, etc.
Cette indignation nous parait naïve. Tout simplement Voltaire ayant été mystifié a voulu mystifier à son tour, et il r a fait en homme de lettres, d est-à-dire sans s'attaquera T honneur ni au caractère de son adversaire. Combien sont sortis moins heureux de ses mains / Et d'ailleurs, d étaient toujours de glorieuses blessures que celles qu'on recevait d'un pareil athlète, et beaucoup lui ont dû de ne pas mourir tout entiers.
En outre, dans deux endroits différents, M, Bizeul fait f éloge de la modestie de Desforges, laissant entendre qtiil y avait conscience à mortifier un homme de ce caractère. M, Bizeul ne connaissait pas sans doute la lettre que Dégorges a écrite le 21 juin 1753 à M, de Beauvais, professeur au collège de l' Oratoire, à Nantes, dans laquelle il dit en propres termes, en parlant de Voltaire : « n faut qu'il soit bien double, bien vain, bien mauvais, ^en avoir agi avec moi de cette manière, Je me console, n'étant pets le seul à qui il ait joué de pareils tours. Je trouverais bien de quoi me venger de lui; mais il a toujours la plume à la main, et moi je suis toujours chargé d'affaires. Si la fortune m'avait donné comme à lui la faculté de vivre dans un loisir doux et commode, f eusse porté mon vol peut-être aussi loin que lui... >
Passons,
Au surplus, De^orges-Maillard n'était pas un homme ordinaire, La longue mystification qriil infligea aux gens les plus spirituels de son temps, la nouveauté, tètrangeté des moyens qu'il employa, de même que les ressources
XXVIII Notice sur la pie
variées dont il fit preuoe pendant une campagne qui ne dura pas moins de trois années, tout permet de concevoir de son esprit et de son instruction Fidée la plus favorable. A ce titre, il n'est pas sans intérêt de l'étudier de près, et le lecteur nous saura gré de lui présenter cet homme original qu'on ne connaît pas assez, grâce à la brièveté, à la sécheresse des biographies qui, jusqu'à ce jour, faute de renseignements précis, n'ont pu lui consacrer que quelques lignes sans couleur, et sur le compte duquel nous sommes parvenu à recueillir des données nouvelles.
Né au Craisic le 24 axfril 1699 ^une famille ^ancienne bourgeoisie qui existe encore dans la localité. Maillard (Paul-Briand), commença de bonne heure à pratiquer ce système d'allongement ou de changement de nom qui le conduisit plus tard à se décorer de celui de M^^^ Malcrais de la Vigne, Son père se nommait Paul Maillard tout court; noire héros y ajouta le surnom de Desforges > emprunté probablement à quelque terre appartenant à la famille. Bientôt il entra au collège de Vannes, alors dirigé par les jésuites, « excellents maîtres de religion, de science et de politesse, dit^il, à qui je vouai, dès mes plus tendres années, des sentiments ^estime et de reconnoissance que le temps et la distance des lieux n'ont Jamais affaiblis, pavois une extrême envie, continue-t-il, d'entrer dans leur société. Mon père, pour m'en détourner, m'envoya faire un cours de philosophie à Nantes, sous les pères de l'Oratoire; j'e fréquentai les écoles du droit qui y étoient alors établies. De là /allai à Rennes, otijefus reçu avocat om parlement. »
Mais, avant â endosser la toge, V amour des vers s'était
de Dêsforg€S''Maillard, xxix
emparé de /im. 77 négligea le barreau, et, revenu dans son pays natal, il commença à envoyer au Mercure quelques vers de sa composition. L* Académie française ayant proposé, en 1729^ un prix de poésie pour un poème dont le sujet était les Progrès de Tart de la navigation sous Louis XV, Dégorges concourut, mais son travail ne fut point couronné. Dans son dépit, il voulut appeler de cette décision devant le public, et, par l'entremise de Vahbé Maurinay, son ami, il envoya au Mercure une protesta'tion en vers, avec des remarques critiques sur ceux qui lui avaient été préférés.
Le Mercure était alors dirigé par un Marseillais, le chevalier de la Roque \ ancien gendarme de la garde du roi, blessé dun boulet de canon à la bataille de Malplaquet, et à qui on avait probablement donné ses invalides en le plaçant au Mercure. La Roque refusa l'insertion des vers de Dégorges et des remarques qui les accompagnaient, sous le prétexte qu'il ne voulait pas se brouiller avec l'Académie. Dégorges insista, les têtes s'échauffèrent, et, dans un moment de colère, le chaud Marseillais voulut jeter le manuscrit au feu, en jurant ses grands dieux qu'il ne recevrait plus jamms aucune production de notre poète.
En vue d'épargner à sa Muse un pareil ostracisme et de se moquer en même temps du bonhomme la Roque et de ses lecteurs, le rusé Breton recourut alors au stratagème que nous connaissons. Il résolut de continuer ses
I. Du reste, le chevalier de la Roque, né en iCy^y mort en 17^ s'était occupé de littérature, et avait donné au théâtre deux opéras, Pun intitulé Médie et Jason, l'autre Théonée.
XXX Notice sur la vie
envois poétiques au Mercure, mais de se mettre un masque et de se rattacher si bien que les yeux les plus pénétrants ne pussent lire au travers. Il prit donc le nom de M^^^ Makrais; et comme il possédait à Brédérac, prés du Croisic, une modeste maison de campagne, ^petite case champêtre, cabane rustique aussi simple que son maître et dont dépendait une vigne, » il allongea son pseudonyme et signa définitivement Mademoiselle Malcraîs de la Vigne.
Dans une épître dédiée à Marcus Curius Dentatus, consul de Rome ^, il a dépeint avec une philosophique gaité sa petite maison de campagne de Brédérac, composée :
Premièrement d'une cuisine, Une chambre à la suite au-dessus du grenier.
Au niveau de la rue un pressoir, un cellier, Où le raisin se foule, où le jus se raffine.
A côté, retable confine
Aux pénates du métayer.
Où, comme dans une coquille,
A Tétroit, je ne sais comment,
Habite toute une. Camille,
A la persane apparenunent.
Deux lits, mon pupitre, six chaises, Une armoire, un bahut de gothique façon :
Telle est la chambre où le garçon.
Avec le peu qu'il a, de son mieux prend ses aises, Mais sans hypothéquer la prochaine moisson.
I. Dentatus est ce Romain vainqueur des Sabins et de frugale mémoire, que des ambassadeurs, chargés de lui faire de riches présents, trouvèrent mangeant des racines auprès de son foyer.
de Desforges- Maillard. xxxi
H se tnit promptement en mesure de fournir au Mercure la pâture poétique qu'il destinait à cette espèce de Minotaure, qui dévora en quelques années tant de vers longs, moyens et courts, dont certains étaient réputés des chifs-^ œuvre, mais où Von aurait grandpHne à retrouver aujourcthui les « membres dispersés du poète ». Uru de ses parentes, Jf"' Mondoret, dont la famille existe encore à Guérande, lui servit de secrétaire; elle recopiait régulièrement tous les opuscules qu'il adressait au Mercure.
Il faut voir l'accueil que fit bientôt le chevalier de la Roque aux envois poétiques de la Sapho du Croisict Les éloges les plus outrés, les formules les plus laudatives suffisaient à peine à l'enthousiasme de cet enfant du Midi, enthousiasme qui se haussait d'un ton chaque fois qu'un homme célèbre adressait une pièce de vers, un compliment à M"' Malcrais de la Vigne. Quand il vit Voltaire et Destouches brûler un grain d'encens sous le nez de son idole, il n'y tint plus : son admiration déborda, dépassa toutes les bornes, et son langage toucha au lyrisme.
Desforges avait d'abord adressé directement ses productions au commis du Mercure; il savait que le Marseillais était ombrageux, jaloux de son autorité, et qu'il se hâterait de nouer personnellement une correspondance avec lui. Cela ne manqua pas d'arriver. Le 6 mai 173 1^ le chevalier écrivit à Desforges une lettre dont nous détachons quelques paragraphes :
Je n'ai garde, mademoiselle, de laisser à mon commis le soin de répondre à la lettre dont yous l'avez honoré le 29 du mois dernier. J'avois trop d'impatience de trouver l'occasion de vous marquer le cas que je fais de vos heureux talents, combien je vous honore et combien les gens
XXXII Notice sur la çie
du meilleur goût, les plus délicats et les plus difficiles admirent vos ouvrées. Tours ingénieux, pensées brillantes, belle simplicité, etc., tout s'y trouve. C'est là, mademoiselle, une partie des choses que j'avois sur le cœur et qu'il me tardoit d'avoir l'honneur de vous dire. Me voilà bien soulagé... On doit vous regarder comme la Deshoulières de notre siècle. Puissions-nous vous voir, comme nous l'avons vue, faire conune elle l'ornement de la capitale du royaume, qui enviera sans cesse au Croisic une chose qui lui feroit tant d'honneur !
La Roqub.
On le voit : rien ne manqua au triomphe de Dégorges, Sa pauvre Muse proscrite rentrait acclamée et le front paré de roses dans le temple qui lui avait été fermé; de plein saut elle franchissait le seuil du sanctum sanctorum interdit aux profanes, et d^oii on V avait chassée avec tant de dédain. Quelle douce réhabilitation ! quelle éclatante revanche! Combien délicieuse était cette vengeance, accompagnée des plus secrètes voluptés de V esprit! Il la savourait en silence, elle le pénétrait d*une j'oie profonde, immense, dont il dissimulait à peine F expression et Vélan. Aussi, dans un paragraphe qui suit la lettre que nous venons de reproduire, il décrie en forme de conclusion et pour caractériser V attitude du chevalier de la Roque à son égard: < Ainsi, les oharmes d'une Dalila imaginaire triomphèrent de la résolution et de la menace de ce Samson, Il continua, comme un autre Hercule, de filer le parfait amour aux pieds de son Omphale, »
de DesforgeS''AlaiUard. xxxiii
H est plaisant de se représenter dans cette posture r ancien gendarme de la garde du roi, le vieux chevalier de Saint-Louis, chez lequel les années avaient dû faire encore plus de ravages çue le boulet de canon de Mal" plaquet.
Bref, la plume se lasserait à retracer toutes les coquetteries, toutes les attentions tendres et délicates dont la Roque se plut à entourer la moderne Deshouliéres, Il -finit un heau jour par lui demander son portrait, < pour salisfaire, disait-il, la juste curiosité de plusieurs personnes d^esprit et de goût ».
On devine que Belges avait d* excellentes raisons pour tu pas condescendre à ce galant désir.
Accompagné du président Rohien, Desforges fit à Paris un dernier voyage, sur lequel on a peu de détails. n revint bientôt au Croisic, où il vécut quelque temps dans cette noble oisiveté dont parle Cicéron, c'est-à-dire dans les loisirs studieux d'une calme retraite. Il se maria en 1743 avec Marie-Anne Le François, veuve de Guillaume de Boutauillic, dont le fils, chevalier de ce nom et capitaine au régiment de rcyal-marine, assista au siège de Port-Mahon en 1756.
Ce mariage fut loin d*être heureux, si Von en croit Dégorges lui-même. Dans une lettre du 26 août 1744^ écrite du Croisic au président Bouhier, il s* excuse de tu lui avoir pas encore mandé le changement qui s* est opéré dans sa situation. Il ne sait comment s'y prendre pour lui raconter cette catastrophe plus sérieuse et plus grave encore à rapporter, dit-il et plus périlleuse que celle dont néramène fait le récit dans Phèdre. < On dit que les mariages sont écrits au ciel. Tout est écrit après qu'il est
xxxxv Notice sur la pie
arrivé, à la bonne heure. Mais je dirai quHly a dans la bibliothèque du ciel un livre bien singulier : car je pense qu'il faut sauter bien des articles avant de tomber sur un bon. Ce que /assurerai, c'est que je ne me fusse jamais défié que le mien dût se trouver dans ce grand registre. Je vais à Vannes, monsieur ; f y deviens amoureux d'une femme de condition, jolie, veuve, assez jeune, ayant extrêmement d'esprit et beaucoup de goût pour les lettres. Je l'épouse; elle m£ promet monts et merveilles dans un contrat subtilement instrumenté par un coquin de notaire. J'y perds moi-même le petit comptant que favois amassé, pour trop croire, et parce que je suis né avec un caractère de franchise et de bonne fin qui me persuade qiion a le cœur fait comme le mien, aussitôt qu'on me l'a dit. Pour surcroît de désagrément, je trouve des dettes étant marié, quand on m'avoit solennellement juré qu'on ne devoit rien. Voilà comme il me semhle que le diable se mêle de distribuer l'ordre de mes affaires tout à contre-poil et pour me faire enrager * >.
Cinq ans après nous le retrouvons au Croisic pourvu d'un modeste emploi de quatre cents livres à la recette des Fermes; et son état de fortune était alors très précaire , puisque dans deux lettres adressées à M. Rolin (fermier général, 30 août et 6 octobre 1749)^ ^l déclare que l'emploi en question < lui est absolument nécessaire pour vivre *. »
Quoi qu'U en soit, M^^ De^orges-Maillard sacrifiait
1 . Catalogue d* autographes Laverdet. Vente Pari«ton, iSstf.
2. Catalogue d'autographes Laverdet. Vente Lajarriette, 1S60.
de DesforgeS'^Maillard, xxxv
elle-même aux Muses, ainsi que V attestent deux êpitres assez agréablement tournées à Vadresse de Titon du Tilletj et qu'an trouvera plus loin,
De^orges-MaUlard était membre d*un grand nombre de sociétés scientifiques et littéraires de France, Les Académies ^Angers, de Caen, de la Rochelle, d'Orléans, de Châlons,de Nancy se rattachèrent, ainsi que deux Académies étrangères : celles des Ricovrati de Padoue et des Rinovati d*Asolo, Il possédait une réelle érudition classique; les anciens lui étaient familiers, et il savait plusieurs langues vivantes. Sa facilité à faire des vers lui en fit composer un grand nombre de médiocres; mais on ne peut s'empêcher de reconnaître que la bonne humeur, la sensibilité et la finesse caractérisent la plupart de ses écrits. Son idylle des Hirondelles nous paraît charmante:
Vos petits becs, hirondelles badines, Donnent à ma fenêtre en vain cent petits coups. Vous croyez m'éveiller, moi qui dors moins que vous : Mais vous allez partir, aimables pèlerines.
Ah ! que j'aime à vous voir, Tune à l'autre fidèles. Vous donner en partant cent baisers savoureux.
Et d'un léger battement d'ailes Exprimer à l'envi les ardeurs mutuelles
Qui brûlent vos cœurs amoureux!
Cest frais, c'est léger; on y sent comme un souffle affaibli, comme un écho lointain des poètes de la pléiade. Et cette strophe sur le Printemps a, selon nous, quelque air de famille avec le Renouveau de Charles d'Orléans:
XXXTI Notice sur la vit
Que le printemps est beau 1 Tout rit dana la nature.
Nos prés sont verts, nos bois ont repris leur parure;
Lçs ruisseaux ranimés sur im gravier d'argent Promènent d'un pas diligent Une onde claire qui murmure.
// a fait aussi, comme on le verra, des cantates et des odes, qui ne manquent ni d'élévation ni d'éclat; des traductions ou imitations de Martial, de Catulle, d'Horace, d^ Ovide, de Boèce. Mais il se trouvait plus à l'aise dans l'épître, la chanson, l'élégie, le madrigal, le conte, l'idylle, l'épigramme, la comédie même, tous genres où. il s'essaya également. Sans trop sacrifier au goût du jour pour la plaisanterie un peu crue, il se la permet parfois, mais la gaité franche des détails domine tout cela et fait passer la dose de malice, qui, du reste, est toujours sans fiel. Son élétnent est une espèce de bonhomie, moitié railleuse, moitié émue, réminiscence du bon vieux temps. Enfin sa muse causeuse, souriante et familière nous le fait apparaître sous les traits d'un poète aimable, dans le sens qu'on l'entendait alors.
Voici une de ses épigrammes qui, à notre avis, est d'un bon jet de sève gauloise. Elle est dirigée contre les paniers dont les femmes faisaient usage :
Contre le luxe et l'ornement des dames Certain prêcheur s'émancipant im jour, Par fins propos vouloit fléchir leurs âmes.
Après avoir daubé maint riche atour, Seigneur Panier vint en danse à son tour.
Contre cettui, plus que contre tout autre Ajustement, la voix il éleva :
de Desforges^Maillard, xxxvii
« Tremblez, tremblez, dit le moderne apôtre ;
Dans son panier Moïse se sauva,
Et vous ferez naufrage dans le vôtre. »
Nous terminerons nos citations par celle d'une parodie que Desforges composa sur les fameuses stances de y.-B, Rousseau, qui commencent ainsi :
Que l'homme est bien, pendant sa vie, Un parfait miroir de douleurs I etc.
Zes vicissitudes que jf.-B, Rousseau attribue à la vie humaine. Desforges les voit dans les destinées du livre; c'est-à-dire que d!une thèse philosophique il a fait une thèse bibliographique. En d'autres termes, c'est proprement /Tiabent sua fata libelli du grammairien Terentianus Maurus, envisagé à un point de vue ironique et plaisant :
Qu'un livre est bien, pendant sa vie, Un parfait miroir de douleurs !
En naissant, sous la presse il crie Et semble prévoir ses malheurs.
Un essaim de fâcheux censeurs D'abord qu'il commence à parottre, En dégoûte les acheteurs.
Qui le blâment sans le connoître.
A la fin, pour comble de maux.
Un droguiste, qui s'en rend maître, En habille poivre et pruneaux...
C'étoit bien la peine de naître !...
Desforges-Maillard a subi lui-même les caprices du sort, l'inconstance du livre, c'est-à-dire de la fortune
XXXVIII Notice sur la vie
titièraire. Et cependant il n'est pas it^ieur à la plupart des poètes de second ordre qui ont fait les délices de notre jeunesse et qu'il est de bon goût aujourd'hui de trouver N\€^o\& et surantUs, Comme si quelque chose ' pouvait vieillir dans la peinture du cœur humain et de la nature J comme si tout ne s'y renouvelait pas et n'était pas d'une application générale et étemelle !
En définitive, les vrais lettrés connaissent parfaitement Desforges-Maillard: ils n'ont pas oublié le bruit qui s'est fait un jour autour de son nom, l'éclat qu'il a emprunté d'une fiction ingénieuse qui fait à elle seule l'éloge de son talent; et c'est pourquoi nous publions aujourd'hui ses Poésies choisies, en les accompagnant de la présente étude, qui rappelle et rattache à la vie littéraire de Voltaire une page qu'il n'a pas dépendu de lui de déchirer.
La bibliographie de De^orges'Maillard n'est ni longue ni difficile à établir. Aussi sommes-nous sûr de la présenter ici tout entière à nos lecteurs. ^
1735. — Poésies de J/"* Malcrais de la Vigne, Paris, Pissot. I vol. in-i2.
On remarquera que ce pseudonyme n*avait ,plus en 1735 sa raison d*ètre, puisque la mystification était alors découverte. Desforges prétend qu'en le conservant il céda aux conseils de ses amis. Nous croyons qu'il obéit plutôt, au désir secret et bien légitime de laisser après lui, au moyen de cette fiction, un témoin de son brillant fait d*armes.
de Desforges^Maillard. xxxix 1745. — Chansons^ sur Us victoires du roi.
1748. — Poésies françaises et latines sur la prise de Berg'Cp-Zoom. In-12.
1750. — Poésies diverses de M, Desforges-Maillard, des Académies royales des sciences et belles-lettres d'Angers et de la Rochelle. Dédiées à M; de Machault, ministre d'État, contrôleur général des finances et commandeur des ordres du roi. Amsterdam, chez Rey, vis-à-vis les Orphelins bourgeois. 2 vol. in-i8 de 308 pages, réunis sous la même pagination.
1751. — Les Arbres, idylles. Broch. in-4®.
1752. — Èpitre au Cardinal Quirini, Berlin.
1759. — Œuvres en vers et en prose de M, Dégorges- Maillard, des Académies royales des sciences et belles-lettres d'Angers, Caen, la Rochelle, des Sociétés littéraires d'Orléans et Châlons-sur-Marne, de la Société royale de Nancy et des Académies des Ricovrati de Padoue, et des Rinovati d'Asolo. Dédiées à M. de Machault, garde des sceaux, ministre général de la marine. Amsterdam, chez Jean Schreuder et Pierre Mortier le jeune. 2 vol. in- 18, avec portrait.
Dans ces deux volumes (les derniers qui aient été publiés), on trouve une ample préface en forme de Mémoires de V auteur, des odes, des épîtres, des contes, des idylles, des poésies anacréontiqtus, des cantates, un
XL Notice sur Desforges^Maillard,
Voyage de Paris en Bretagne (en vers et en prose J, des poésies chrétiennes, des réflexions morales, des poésies diverses, des chansons, des épigratnmes, des traductions, deux pièces de théâtre: la Jalousie favorable à Tamour, comédie pastorale en un €u:te, en prose et en vers, et la Double Jalousie, comédie en trois actes, en vers, etc.