‹ Poésies diverses de Desforges-Maillard;Chapitre 21 sur 83 · LES COQUILLAGES · texte numérisé non relu

LES COQUILLAGES

IdyUe,

A MONSIEUR DE LA ROQUE Chevalier de SAÎnt-Louis, autenr du Mereurt de Franee

A gui fauteur de Vidylle avait envoyé

une bdUe pleine de coquillages

qui ne lui parvint qtiau bout de deux mois.

AUTEUR ingénieux qui, par le juste choix Que ton habile main sait faire.

Trouves dans ton journal le vrai secret de plaire

Aux goûts différents à la fois, Par quel fâcheux hasard mes jolis coquillages, Choisis sur les sablons qui bordent nos rivages. Ne sont-ils point encor dans tes mains parvenus?

Tu n'en reçois point de nouvelle.

Sans doute le courrier, ce porteur infidèle Qui s'en étoit chargé, les aura retenus.

Hélas I que de soins assidus

Pendant la canicule même

Poésies diverses. jç

Pour un savant ami que j'estime et que j'aime^ Doucement employés et tristement perdus I Quand Diane , du haut de la voûte étoilée, Laîssoit aller Thétis» après Tonde écoulée,

Entre les bras de son époux.

Le vaillant, le tendre Pelée,

Dans une grotte reculée.

Où de leurs doux moments les Tritons sont jaloux. Alors par un sentier, dont la route est scabreuse, M'appuyant d'une main chancelante et peureuse, Marchant à pas serrés, je descendois au fond

Dune retraite sablonneuse ; Et puis, par un détour, j'entrois dans un salon

Dont la naïve architecture Est uniquement due à la simple nature.

Là, le roc inégal &it naître des portraits

Dune singulière structure.

Qui s'échappent à Tœil et perdent tous leurs traits

Quand on les regarde de près.

L'herbe, d'autre côté, diversement fleurie, Avec le capillaire enlacée au hasard,

Produit, sans le secours de l'art.

Une verte tapisserie.

Séjour des rois, riches palais.

Attrayantes prisons d'esclaves magnifiques.

Heureux qui fut admis sous vos brillants portiques, Plus heureux mille fois qui n'y parut jamais I Ce qu'on voit travaillé sous vos murs à grands frais

Se présente ici de soi-même;

Et la nature qui nous aime Sait au gré de nos vœux si bien se façonner,

56 DesforgeS'Maillard.

Que notre œil d'abord trouve en elle Ce qu'il nous plaît d'imaginer.

Dans ces lieux, cher La Roque, ji moi-même fidèle,

Je m'étois imposé la loi

De cueillir chaque jour pour toi

De coquillages certain nombre.

Je n'en sortois jamais que le ciel ne fût sombre, Tant mon esprit rêveur m'emportoit loin de moi.

Quelquefois Tonde revenue

Me surprenoit en ce travail.

Amenant à mes pieds la richesse menue Dont nos bords fortunés composent leur émail. (Coquillages chéris, quand la mer sur l'arône, Promenant à son gré des flots impétueux.

Qu'elle étend et retire en les pliant sous eux, Vous laissoit aux graviers échapper avec peine. Il sembloit qu'en ces mots tout bas vous murmuriez : « Flots cruels, disiez- vous, dont la rage fougueuse Vient de nous détacher de la roche amoureuse Avec qui nous étions tendrement mariés.

Hâtez-vous, hâtez-vous d'anéantir des restes Désormais consacrés aux plus vives douleurs, Vous avez commencé des destins trop funestes :

Mettez le comble à nos malheurs.

Quand on a perdu ce qu'on aime

La vie est un tourment extrême,

£t le trépas a des douceurs.

£t vous, rochers constants, prenez part aux outrages Que nous ont foits les flots de jalousie émus;

Brisçz-les sur vos coins aigus.

Rendez-leur, chers rochers, ravagés pour ravages. Vengez-vous en vengeant les horribles dommages Que nous avons, hélas ! injustement reçus. »

Jouets des flots et des orages, Coquillages, calmez ce violent courroux; Nous sommes mille fois plus à plaindre que vous. Admirables trésors du transparent abîme.

Vos destins des mortels devroient être enviés.

Quoique, tout comme eux, vous perdiez

La substance qui vous anime.

Vous conservez pourtant des attraits, des befautés/

De diverses propriétés,

£t des couleurs étincelantes.

On vous recherche après avec empressement; On vient vous arracher aux vagues écumantes, Et même vos débris sont gardés chèrement; Pour nous, quand sous nos corps nos âmes éclipsées Par le mal destructeur en ont été chassées Et qu'Atropos nous met sur la liste des morts.

Que reste-t-il de nous alors ?

Qu'en reste-t-il? Grands Dieux ! O terribles pensées ! Tout mon corps en frémit. Plus d'appas, aucun trait... La beauté qu'engendroit le souffle de la vie Et qui d'adorateurs étoit toujours suivie.

N'est de soi tout au plus qu'un difforme portrait. On le craint, on l'éloigné, et la tombe dévore Un amas corrompu que la nature abhorre.

Mais tirons le rideau sur des objets d'effi'oi Dont l'aspect fait pâlir le berger et le roi. Plaignez-vous, soupirez, humains, fondez en larmes.

58 Desforges'JUaillard,

Mais ciel! mon oreille n'entend Que plaintes, que courroux, que murmures, qu'alarmes. Tout l'univers déclame et paraît mécontent;

Et, par sa plainte circulaire.

Forme un concert horrible à notre entendement.

Un élément est en colère

Et se plaint d'un autre élément; La terre, étant plus basse et moins en mouvement. Est de leurs fiers combats la victime ordinaire. Coquillages dorés, sur le sable mouvant

Vous vous plaignez de l'onde amère ; L'onde à son tour se plaint des rochers et du vent, Le vent du prompt Éole, Éole de Neptune.

Neptune blâme le destin.

L'homme à charge à lui-même, inquiet, incertain, Accuse à chaque instant les dieux et la fortune. Il croit que tout s'oppose à son moindre souhait. Le monde entier le blesse; il se fuit, il se hait, n devient son vautour, et lui-même il se ronge. Il semble qu'il s'y plaise et que sans cesse il songe  creuser dans son cœur pour chercher des chagrins. Et moi, j'ai beau gémir pour mes bijoux marins. Ma plainte est inutile, et le voleur s'en moque. Consolons-nous pourtant, docte ami, cher La Roque, Et le ciel à jamais nous préserve tous deux

De tout accident plus fâcheux I

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