L'ORGUEIL
Odê.
GRAND Dieu 1 quelle force inconnue, Guidant une invisible main, Découvre à ma tremblante vue Les noirs replis du cœur humain ?
Que de détours 1 quel labjrrinthe I Que de monstres dans son enceinte Composent une horrible cour !
Je n'entends que foudres, qu'orages :
L'éclair entr'ouvrant les nuages A peine y répand un foux jour.
Arrête, troupe impitoyable :
Que fais-tu, perfide? et pourquoi Poursuis-tu cette vierge aimable Qui doit ici donner la loi ?
La majesté qui brille en elle Est une grâce naturelle
Que le fard ne change jamais; ■ Et réquité pure et sincère Préside sur son caractère Qui ne respire que la paix.
Ces monstres affreux sont les vices :
Cette humble vierge est la vertu,
Qui s'échappant à leurs malices
Pleure son empire abattu.
Le ciel rétablit souveraine
Du cœur de l'homme, qui sans peine
Répondit d'abord à ses vœux :
Mais ces cruels la détrônèrent;
£t dans sa place ils élevèrent
Un monarque plus méchant qu'eux.
Je te vois, fier tyran des âmes, Appuyé sur ton sceptre d'or, Orgueil, qui d'horreurs et de trames Amasses un fatal trésor.
L'Indépendance à l'œil sinistre, £st le farouche et dur ministre Qui te conseille et te conduit.
Autour de toi siffle l'Envie, Sanglante Euménide, asservie A la Colère qui te suit.
Ta naissance aveugla ton père.
Qui par toi dès lors inspiré, S'égala, rival téméraire, A l'Être qui l'avoit créé.
68 Desforges^Maillard,
Mille et mille anges dans sa ligue, Entraînés par ta folle intrigue, Suivirent ses drapeaux flottants.
Dieu parla : les cieux s'entr'ouvrirent, Et les enfers ensevelirent Ces innombrables combattants.
Mais fertile en forÊdts célèbres,
Déchu de son premier état,
Leur chef crut, du sein des ténèbres.
Signaler un reste d'éclat.
Dieu formant l'homme à son image.
Il s'élève écumant de rage,
A travers des torrents de feux ;
Et contre le ciel qu'il menace.
Soutenant son énorme audace,
Tu lui dictas ces mots affreux :
« Je tombe, dit-il, Dieu terrible.
Percé de tes traits ennemis; Mais ton bras, ce bras invincible M'a vaincu sans m'avoir soumis.
Transports, fureurs, bien qui me reste, Servez mon désespoir funeste.
Qu'irrite le bonheur d'autrui.
Faisons-nous d'illustres complices Subornons par nos artifices Les cœurs qu'il a créés pour lui.
< Jusqu'à toi ne pouvant atteindre, Tes coups ne font que m'animer.
Trop fier, Dieu cruel, pour te craindre, Plus incapable de t'aimer.
Eve, par mes leçons instruite.
Me soumettra Tâme séduite De son lâche et crédule époux; Tu favorises ma vengeance ; Contre toi-même leur naissance Est l'instrument de mon courroux. »
Ainsi, dissipant leurs alarmes, Le corrupteur qui les perdit Supposa de célestes charmes Au fruit que Dieu leur défendit.
Poison de leur douce innocence, Son goût porta dans leur essence Les maux, la vieillesse et la mort.
Le même sang qui nous anime, Fait en nous circuler le crime Qui nous condamne au même sort.
Orgueil, imposteur exécrable.
L'ange et l'homme que tu trompas, Dune vanité détestable S'abandonnèrent aux appas.
Enchanté de ton faux système.
L'ange crut être un Dieu lui-même; Désir que l')iomme osa former.
De là ces superbes idées Que dans nos âmes obsédées Ton souffle ardent vient rallumer.
70 Desforges-Maillard^
Brillant écueil, source fatale
Des vœux outrés, des projets vains,
Ton ascendant, peste infernale,
Domine sur tous les humains.
Sous d'autres noms et d'autres formes,
Tu masques des vices énormes :
L'envie est émulation^
Et du titre de noble gloire
Tu revêts l'horrible victoire
Que remporte l'ambition.
Quand, se livrant à sa furie, Sylla, l'implacable Sylla, Bourreau de sa triste patrie, Le fer en main la désola , Est-ce ailleurs qu'en ton sein perfide Qu'il puisa, de massacre avide, Cette sanglante volupté :
Volupté, dont ton noir caprice Osoit du faux nom de justice Colorer la férocité ?
Qu'on ouvre les fastes du monde; Et frappé de justes terreurs, On verra ta rage féconde Enfanter partout mille horreurs.
Sceptre des rois, pourpre, tiare...
Grand Dieu I quel déluge barbare î Quel souffle infecte tes autels I Mais respectons l'honneur des temples ,
Et par d'incroyables exemples N'épouvantons pas les mortels.
Quand on n'a que ses yeux pour guides,
L'amour-propre facilement,
En leur cachant où tu résides,
Empoisonne le jugement.
Plus satisfait, plus il te dupe.
Tu veux qu'à te peindre il s'occupe,
Et ta main conduit son pinceau.
Traits flatteurs que le fourbe loue.
Et dont l'équité désavoue
L'infidèle et honteux tableau.
Tu fais accroire à Polyphème, Dont tu redoublés les soucis.
Que pour plaire à l'objet qu'il aime, Il a plus de charmes qu'Acis.
Homère est jugé par Zoïle. Le vil Thersite auprès d'Achille S'élance par tes seuls secours ; Et dans la brute la plus lourde, La fortune à mes vœux si lourde, Te fait triompher tous les jours.
On félève sans te connoître;
Et sans le croire on te chérit.
Le cœur, dont tu t'es rendu maître.
Te sert à séduire l'esprit.
Ta sombre et changeante imposture,
De la sagesse la plus pure
D es for g ts- Maillard.
Emprunte même les attmts ; Et plein des vapeurs du Permesse, Peut-être aujourd'hui ton ivresse M'excite à te lancer des traits.