A MONSIEUR BOUGUER
Mon compatriote, de rAcadémie royale des sciences de Paris et de celle de Bretagne.
Sur son retour
d'un voyage de neuf ans dans les pays méridionaux,
entrepris par les ordres du roi.
TU finiS; cher Bouguer^ tes travaux et mes peines, Par ton retour heureux ; Neptune, dont j'ai craint les fureurs inhumaines,
Te redonne à mes vœux.
J'ai tremblé que sur toi sa funeste vengeance
Ne fît tomber ses coups, Voyant tant de nochers qu'instruisit ton enfance
A braver son courroux.
Leurs agiles vaisseaux du midi jusqu'à l'Ourse
Firent voler ton nom; Et ta main, quoiqu'absente, au milieu de leur course.
Dirigea leur timon.
A Tâge où follement la jeunesse enivrée
8 Desforges-Maillard,
S'endort dans les plaisirs, La tienne plus solide, à Tétude livrée,
Y borna ses désirs.
Ne f avons-nous pas vu fiiir la foule inquiète,
Au sommet de nos tours.
Et d'astres presqu'éteints au bout de ta lunette
Rallumer les contours ?
De là tu comparois la grandeur des nuages
Sur la rive imprimés; Alors tu méditois, dans tes remarques sages,
Tes écrits renommés.
Mais de ton orient c'étoient les étincelles,
Les jeux et les essais.
Aiglon 1 tu préparois à l'essor de tes ailes
De plus hardis succès.
Quels chefs-d'œuvre depuis n'as-tu point fait éclore,
. Savant, subtil, profond?
Ton pays, le royaume ; oui, l'univers s'honore
Des lauriers de ton front.
Que l'immortel honneur, pour les âmes bien nées
A de traits chatouilleux I C'est lui dont le conseil fia tes destinées
Aux hasards périlleux.
Tu quittas, pour complaire aux désirs du monarque.
Des jours purs et sereins; Ardent à fexposer, au mépris de la Parque,
Sur les flots incertains.
Passant de ton vaisseau sur des mornes ^ terribles.
I. Montagnes d'Amérique, fort élevées, où pendant la nait le froid est excessif.
De glaçons hérissés, Là, des périls plus grands, par des retours horribleSi
Succédoient aux passés.
Sur ces monts sourcilleux, redoutables asiles
D'un, hiver étemel, Tu n'avois pour rempart que des tentes fragiles,
Contre le froid cruel.
Tes doctes compagnons \ qu'un zèle égal inspire,
Ont partagé tes maux; Ils partagent ta gloire, et l'univers va lire
Et vanter vos travaux.
Dautres ont avant vous, poussés par l'espérance.
Couru sur l'Océan; Mais leur art échoua : nous vîmes leur constance
Lassée au bout d'un an.
Tu dis, mon cher Bouguer, qu'au plus fort de tes peines,
J'étois h ton côté.
Et qu'en parlant de moi sur ces rives lointaines.
Tu te sentois flatté.
Crois aussi que partout j'ai porté ton image
Empreinte dans mon cœur, Et que dans mes revers ton aimable visage
Fut mon consolateur.
Mais pour peu qu'en neuf ans la mer parût émue,
J'en perdois le repos ; Mqn amour efirayé grossissoit à ma vue
Les dangers et les flots.
Neptune, épargne, dis-je, une tête si chère;
1. La Condamine et Godin, qui étaient allés avec Bouguer i Pérou pour déterminer la figure de la terre.
au
'jo DesforgeS'Maillard.
Exauce un malheureux :
Sinon porte la mienne au gré de ta colère^
Et rejoins-nous tous deux.
Tu reviens ; et mes jours n'auront plus d'amertume :
Je revois, enchanté, Sur ton teint refleuri, dans ton œil qui s'allume,
Renaître la santé.
Ralentis toutefois d'une étude assidue
L'usage immodéré :
Elle fait ton plaisir; mais le plaisir nous tue,
S'il n'est pas tempéré. La mottj, dont le compas n'assigne au plus grand homme,
Qu'un triste et court terrain, La tête dans les cieux, renverse l'astronome,
Son télescope en main.
Jouis d'un doux loisir, si tu veux bien en croire
Ma tendresse et ma foi.
Après avoir vécu pour autrui, pour ta gloire,
Cher ami , vis pour toi.
ÉPITRE
A MONSIEUR TITON DU TILLET Le premier de Van 1746.
MON cher Titon, Tan recommence, Et nous finissons tous les jours :
Le temps rapide^ dans son cours ^ Éteint pour moi sans que j'y pense Les feux passagers des amours; Et ne me laisse pour partage Que Je souvenir et l'image Des jeux envolés pour toujours.
J'ai vu dans mon adolescence, Que pétillant d'impatience, Je me désolois quelquefois Que les semaines terminées Tardoîent trop à former les mois, Les mois à former des années.
Un sentiment de vanité
12 Desforges'AIaillard,
Me fiûsant observer que l'âge
Qu'accompagne la gravité,
Donnoit dans la société
Plus de poids et plus d'avantage,
Et certain air de dignité
A qui chacun rendoit hommage.
Aujourd'hui que l'âge viril Vers mon déclin me précipite, Plus j'y rêve, et plus j'y médite.
Et plus le temps d'un vol subtil Me semble redoubler sa fuite.
Mon inutile plainte imite Celle que fait dans ses écrits L'élégant Catulle, et je dis :
Brillant soleil, tu meurs dans i'onde, Pour y renaître avec le jour; Mais, hélas I en sortant du monde Il n'est personne qui se fonde Sur l'espérance du retour.
Roi des amis, où sont les roses Que tu voyois l'autre printemjps, Couvertes d'appas éclatants.
Dans tes riants jardins écloses ?
Un limon vil et croupissant Les a toutes ensevelies; Tel est le sort qui nous attend Au terme fatal de nos vies.
Tu me répondras que je puis, En comptant avec la nature,
Me flatter qu'à Tâge où je suis Je n'ai pas comblé sa mesure ; Mais tu sais que dans ses beaux vers^ Malherbe^ dont les divins airs Ënchanteroient un cœur de roche, Dit que le jour est refroidi, Et que la nuit est déjà proche, Dès que Ton a passé midi.
Cest ainsi que l'aimable Flore, Venant de ses dons désirés Rajeunir nos bois et nos prés, On s'applaudit de voir l'aurore Presser la course le matin S'attendant à la voir demain, Un peu plus diligente encore.
Semer des fleurs sur son chemin.
Mais quand, précurseur de l'automne, Le froid retour des aquilons Flétrit la dernière anémone.
Quoique les jours soient encor longs, On sent en soi ses esprits sombres De voir le soleil paresseux Céder de son tour lumineux Soir et matin aux tristes ombres; Et l'on regrette vainement Les beaux yeux de Flore éplorée, Qui perd de mom^it en moment, Chancelante et décolorée.
Ce qui lui reste d'agrément.
14 Des/orges^Maillard,
Et qui s'en va languissaiiiinent Chercher dans une autre contrée Une saison plus tempérée ^ Où de son teint vif et charmant La douce fraîcheur réparée Plaise à Zéphire son amant.
Le ciel dans une nuit profonde Nous cache ses arrêts constants, Et c'est moins pour vivre longtemps Que sa bonté nous mit au monde Que pour y répandre l'odeur Qu'exhale Taimable sagesse , L'amour du prochain , la candeur, Et que leur souvenir vainqueur Longtemps après la mort y laisse.
Mais à la vérité qui luit L'incrédule a livré la guerre; Et publiant que le tonnerre N'est qu'un accident et du bruit, Le vice règne sur la terre, D'où la pâle vertu s'enfuit.
J'ai vu sous des toits magnifiques.
Temples consacrés à Vénus, S'endormir les masses lubriques Des riches et lâches Crésus ; Et dans leurs douleurs léthargiques.
Ces dieux terrestres éperdus.
Frappés de maux inattendus.
Poésies diverses. iç
Passer aux efirois tyranniques De Balthazar^ d'Antiochus.
Jai vu sous des formes humaines, Nourrir des tigres et des ours, Des crocodiles, des vautours, Des monstres à voix de sirènes, Dont les faux et tendres discours Nous payant d'espérances vaines, Dans un dédale de détours Nont fait que redoubler nos peines.
Uenfer avide et ténébreux
Les ensevelit dans la flamme.
Leur pouvoir, dont Tusage afireux
Souilla leur odieuse trame.
Leurs vains monts d'or, le prix infâme
Des entrailles des malheureux.
Corrompent leurs fils après eux ;
Et se glissant de race en race.
Leur sanglante injustice passe
Jusqu'à leurs troisièmes neveux.
Ainsi leur mémoire abhorrée
Leur survit pendant quelque temps,
Horriblement régénérée
Dans des successeurs plus méchants.
Pour toi, cher Titon, cœur fidèle, Ami sincère et plein de zèle, Astrée exprès quittant les cieux, Vint allaiter ta sage enfance ;
Desforges-MaiUard.
Et s^en retourna chez les dieux, Vojant peu d'hommes en ces lieux Propres à suivre en confiance Ses avis purs et précieux.
Aussi, qudque longue durée Que le temps promette i l'airain.
Du beau monument d<»it ta main Éleva la cime sacrée ; Plus solidement revCtu, L'édifice de ta vertu, Que le docte Apollon couronne, Ne sera jamais abattu.
Ta gloire qui partout résonne.
Bravera la faux qui moissonne Les vains noms dont l'éclat séduit; Fol éclat, lueuF passagère, Que loin du calrae qui la fuit, La fortune allume et détruit Ehi vent de son aile légère.
iv^<
ÉPITRE
A MONSIEUR TITON DU TILLET Lé frêmUr de Fan 1746.