I. Claude-Joseph Dorat^ né à Paris en 17}^, et mort en
Autour de lui se rassembloient en chœurs ; Et, voulant que leurs mains eussent part à Touvrage, S'approchoient en dansant, et le semoient de fleurs ; La Jalousie, en vain versant des pleurs de rage, D'un antre me crioit : Ces fleurs sont des pavots ^ Curieux, je m'approche, et ne vois que des roses Brillantes par leur pourpre et fraîchement écloses. Connois-tu ce mortel, v-ainqueur de cent rivaux. Me dit l'Amour, surpris de me voir sur ses traces, Toi dont l'œil de sa gloire envisage l'éclat ? Oui, dis-je, quand on voit un mortel près des Grâces, Craint-on de se tromper en disant : C'est Dorât?
I. Allusion à répigramme suivante, qae La Harpe faiioit circuler contre Dorât :
Bom DUu ! que cet auteur est triste eu sa gaieté! Bon Dieu I qu'il est pesant dans sa légèreté l Qu* ses petits écrits ont de longues préfaces ! Ses fleurs sont des pavots ; ses ris sont des grimaces. Que Veneens qu'il prodigue est fad€ et sans odeur! C'est, si Von veut Ven croire, un heureux petit-maitre ; Mais si feu crois ses vers, ah l qu'il est triste et être Ou sa maîtresse, ou son lecteur !
A M. DE M***i
EN vain, foulant aux pieds l'orgueil de ta naissance, Qui devoit t'enchaîner au tumulte des cours, Tu cachois dans l'oubli le reste de tes jours, Prodigués tant de fois pour défendre la France ; Trop content si^ pour prix de tes exploits guerriers, Tu pouvois, sage heureux, dormir sur tes lauriers. Comme une fleur qui croît sous des feuillages sombres, Et que trahit toujours sa vive et douce odeur, La vertu, malgré soi, brille au travers des ombres Dont elle aime à couvrir sa modeste splendeur ; Et la tienne a percé ton réduit solitaire.
Oui, si ton souverain, si Louis t'a cherché Jusques au fond des champs où tu vivois caché, S'il a chargé ton bras du soin de son tonnerre,
I. M. le marquis de Monteynard, secrétaire d'JE;.tat de la guerre. Cette pièce de vers n'a été imprimée que dans la deuxième édition du Début poétique.
Les Français par leur choix autorisoient le sien : 11 n'a fait que remplir les vœux du citoyen.
Hélas ! les souverains, jouets de l'apparence, A des monstres souvent remettent leur puissance... Mais Louis, mais son peuple espèrent tout de toi. On aime un bon ministre aux côtés d'un bon roi ; On sait que, près du trône arrivé sans bassesses, Tu ne seras jamais du nombre de ces grands Qui, des honneurs obscurs montés aux premiers rangs. Épuisent tous leurs soins à grossir leurs richesses, A ranger leurs parents sous l'ombrage du dais : Eux, devant qui le pauvre ose à peine paraître ; Eux, dont tout le génie est d'abuser leur maître, De vendre à nos voisins, d'en acheter la paix : Prodigues sans pudeur du bien de la patrie, Hautains par dureté, généreux par manie, Et qui, voulant surtout ne point avoir d'égaux, De leur faste insolent écrasent leurs rivaux.
£h ! de quoi sert au sage une pompe importune ? Sa vertu lui suffit pour être respecté; Et qui change de mœurs en changeant de fortune Porte un génie, un cœur faits pour l'obscurité. Comme toi le grand homme est sage avec noblesse : Pour lui les premiers rangs ne sont que des moyens De mieux servir son prince et ses concitoyens. Le malheureux l'approche et sourit d'allégresse ; Toujours il est du rang de qui va l'implorer. Et reprend-il le sien, c'est pour tarir nos larmes. Ses dons n'accablent point, ses refus ont des charmes ; Et soutien de son prince il le fait adorer.
144 Poésies de Gilbert,
Que la tempête alors gronde; libre de craintes, II s'éleva sans brigue, il tombera sans plaintes.
Tu n'as point des Français trompé l'opinion.
Je ne verrai donc plus cette veuve éperdue,
Qui n'avoit qu'un seul fils pour guider sa charrue,
Redemander ce fils à ma compassion.
Ce fils qu'un lot perfide a nommé pour la guerre ?
Vertueux laboureur, en fécondant la terre.
Hélas ! il eût nourri trois frères innocents ;
Il part ! la veuve expire ; et ses jeunes enfants.
Que sont-ils devenus ?... un faix pour la patrie *,
Qu'un jour de leurs travaux ils auroient enrichie...
Tes lois de ces malheurs ont délivré l'État.
Pour asservir au joug l'indocile soldat, D'autres armoient ses chefs de châtiments terribles : Plus sage, plus humain, toi, tu vas dans son cœur Irriter l'amour-propre et réveiller l'honneur. L'amour- propre, l'honneur, deux ressorts infaillibles.
Va, poursuis, M***, rappelle-nous Sully ; Quand même tu n'aurois que ce titre à la gloire, La croix dont le soldat par toi fut embelli Sera ton passe-port au temple de mémoire.
1. J'ai vu plus d'une fois ces tristes événements. Sauroit-on trop louer le ministre éclairé qui les épargne à la nation ? {"Note de l'auteur,)