CONTE
Melior est qui dominatur animo suo> cxpugnatore urbium.
Pboyerbes»
Un fol orgueil perdra toujours les princes ; Et le mortel qui commande à son cœur Est à mes yeux plus grand que le vainqueur Maître absolu de cent riches provinces.
Ainsi jadis , aux plaines dlspahan y
Parloit Elzir , Elzir, jeune sultan
Qui fut doué d'une ame généreuse.
Loin de son camp, loin d'une cour nombreuse,
Assis un jour sous des planes touffus,
Il écoutoit le murmure confus
D^iine onde ercante en ce lieu solitaire , Quand à ses yeux se montre une bergère.
Qui de ces bois cherchoit ks doux abris.
Et conduisoit vers ces gazons fleuris Une génisse à la marche légère^ ,
La jeune fille offroit, dans tou^ ses traits. De la pudeur le noble caractère.
Jamais ces bords, jamais la Perse entière , N avoient produit des charmes si parfaite.
Son œil, plus doux que l'œil de la gazelle , Âuroit dompté le cœur le plus rebelle ; Par intervalle un sourire enchanteur Embellîssoit sa boushe aimdble et pure.
Et, sur son front, sa longue chevelure Du corbeau même effaçoit la noirceur.
Le jeune roi soupirant à sa vue :
f Ange d amour, dit-il, je te salue.
« Quel est ton nom , ta famille, ton rang ? »
POÉSIES DIVERSES. i<
Noble sultan, Nérinda l'on m'appelle; ma génisse fidèle ;
■ Tu vois en moi l'humble fille d'Oran. - Disanl ces maU, conFuse, elle dénoue Un long bandeau qui retient ses cheveux :
Elle voudroit en couvrir ses beaus yeux, Et la pudeur vienl enflammer sa joue.
Mais c'est en vain; le monarque amoureux.
En l'arrêtant, l^ui dit ; - Blanche culombe,
' Pourquoi veux-tu te cacher à ton l'ui ?
■ Déjà mon cœur s'est rang'é sous ta loi ;
■ Viens, à tes pieds il faut que chacun tombe. I' Un fol uiiage au sein de mon palais
> A lassemblé mille beautés rivales ;
■ Tu sauras seule effacer burs attraits,
■ El Nérinda n'aura jamais d'égales , ■
Il dit, s'éloigne ; et , d'amour éperdu, Charge un esclave, à sa voix accouru, D'accompa{per la bergère éplorée.
io4 POÉSIES DIVERSES.
Dans le sérail à peine est-elle entrée,
Pour la servir, des ordres absolus
Ont appelé la foule obéissante :
De laloës, de la myrrhe odorante,
Ses longs cheveux reçoivent les tributs ;
Et de s& taille une robe éclatante
Presse déjà les cobtours demi-nus.
Mais, conservant la pâleur du narcisse,
L*humble bergère étoit comme Fagneau
Qu*on a paré des fleurs du sacrifice.
Et qu*à lautel attend FafFreux couteau.
Ses doux regards ne lançoient plus de flammes :
Gros de soupirs, sous la main de ses femmes
Son cœur battoit; elle fermoit les yeux
Au vain éclat des habits précieux.
Toute la nuit, du prince qui l'adore
La jeune vierge accusant les désirs.
Versa des pleurs ; et lorsquenfin laurore
Eut dans ces lieux ramené les plaisirs ^
Infortunée , elle en versoit encore.
POÉSIES DIVERSES. io5
L'esclave noir qui veiUoit à ses pieds
Apprit au roi ses mortelles alarmes.
« Que tes chagrins me soient tous confiés ,
« Lui dit Elzir : d'où naissent tant de larmes?
« Que veut ton cœur? » Mais, craignant un refus,
Elle gardoit un timide silence.
« Parle , et sur moi lève tes yeux confus ,
» Astre charmant ! je le jure d'avance,
« Tu n'auras point vainement désiré ;
« Et ton bonheur est sans doute assuré,
« Si ton bonheur se trouve en ma puissance. »
La jeune fille, à ce discours flatteur.
Plus calme enfin, lui répondit : « Seigneur,
« De Giaffar je suis la fiancée ;
« De Giaffar, dont un regard d'amour
« Est aussi doux à mon ame oppressée ,
« Qu'au voyageur le baiser du retour.
« Ainsi que moi, loin d'une cour splçndide,
« Il vit content du plus humble destin :
io6 POÉSIES DIVERSES.
« Mon bien-aimé cultive son jardin ;
« Mais en lui seul tout mon bonheur réside. »
Elzir alors demande GiafFar.
Il se présente, offrant dans son regard,
Dans tous ses traits, le mépris de la vie.
« Déclare-moi quelle chaîne te lie
« À Nérinda; qu'est-elle pour ton cœur? »
— u Prince, dit-il, elle est ma fiancée,
« Mon seul trésor, mon unique pensée ;
« En la perdant, je perds tout mon bonheur. »
— « Non, à mes vœux si tu prêtes ForeiUe, « Si tu consens , par un dernier efFort ,
« À me céder cette jeune merveille,
« Je te promets autant de pièces d'or
« Qu'il est de fleurs ouvertes à Tabeille
« Dans ces jardins que respecte le nord :
« Parle; est-ce assez pour combler ton envie?»
— « Ah ! lui répond lesclave malheureux, ■ Je suis à toi ; tu peux m oter la vie
« Au même instant : mais apprends qu*à mes yeux « Tous les trésors de la triple Arabie, « Loin d'être un prix digne de mon amie, « Ne valent pas son sourire amoureux. »
Ces mots touchants, la profonde tristesse
De ses regards attendrirent le roi.
« Persan , dit-il , je dompte ma foiblesse :
« Il en est temps, pars, emmène avec toi
« Ta fiancée ; essuie enfin ses larmes :
« De mon palais sans opprobre elle sort;
« Et pour sa dot je lui donne cet or,
« Qui n eut jamais su payer tant de charmes. »
Disant ces mots, ainsi quun doux rayon Vient quelquefois, à travers le nuage, Rendre la vie aux palmiers du vallon Qui languissoient flétris par un orage ; Ainsi le prince, étouffant son amour.
Sans différer > devant toute sa cour , •
io8 POÉSIES Diverses.
De ces amants assura Thy menée ; Et, plus heureux depuis cette journée, Quand un émir jaloux de sa grandeur, Quand un dervis au langage hypocrite, Alloit vantant sa gloire, sa valeur, Et son pouvoir qu*il disoit sans limite :
Loin d'accueillir cet encens parasite, Le Jeune roi répondoit au flatteur :
K Un fol orgueil perdra toujours les princes ; « Et le mortel qui commande à son cœur « Est, à mes yeux, plus grand que le vainqueur « Maître absolu de cent riches provinces. »