‹ Poésies diversesChapitre 21 sur 57 · MA PRISON · texte numérisé non relu

MA PRISON

ËPITRE A MES AMIS,

Avril 1807.

Le bon sons ne va qu'à se rendre heureni»

quelque part qu'on se trouve.

Lettres du Marquis de Lassât.

J\1e8 amis , je suis en prison :

À ces mots la gratté vous quitte ^ Vos cœurs s'affligent; mais , pardon , N en dqplaise à maint Heraclite, Moi, je vois plus d'une raison Pour me consoler d'un tel gîte.

Les jours de la captivité

po;ésies diverses. nS

Sont moins afFreux quon ne présume ; Sous une apparente amertume Ils ont bien leur utilité.

Eux seuls mettent en évidence L*ami vrai , Thomme courageux ; Eux seub démasquent à nos yeux L'égoïste dont la prudence Observe toujours l'horizon, Et qui , semblable à l'hirondelle , S'éloigne et fuit à tire d'aile Devant la mauvaise saison.

C'est donc un point où je persiste ; Et , malgré la commune erreur, Dans le malheur qui vous attriste, Croyez-moi , tout n'est pas malhelir.

L'antidote , par la nature, Fut placé tout près du poison , Et le ciel fit naître la mûre Aux branches même du buisson.

ti4 POÉSIES DIVERSES.

Sans doute, quand la terre brille Des dons de Flore et de Zéphyr, Il est dur, j'en dois convenir.

De ne voir les prés rajeunir Qu a travers une épaisse grille ; Mais , en revanche , mes amis , Dans ces murs songez que je vis Loin des caprices de jios modes, Loin de tout chef-d'œuvre allemand.

Loin de Tennui que vont semant Nos admirables faiseurs d'odes; Loin des madrigaux parfumés De nod galants Alcibiades, De ces beaux-esprits renommés Par leurs étonnants bouts-rimés.

Leurs calembourgs et leurs charades ; Loin de messieurs nos érudits.

Bavards diffus que Ton redoute. Bien secs , bien ennuyeux sans doute\ Mais pas autant que leurs écrits y

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Sur-tout loin du peuple stérile Que Plutus range ^us ses lob, Et dont le goût peu difficile, Même aux plus beaux vers de DeliUe Préfère une règle de trois.

Aussi, dussiez-Tous tous ensemble Accuser ma bizarre humeur, Jusque dans les fers, ce me semble, Il est encor quelque douceur.

Si des geôliers peuvent proscrire La gaité , la paix de Tesprit , Combien la prison s*embellit Du tendre intérêt qupn inspire!

Soit instinct , soit réflexion , Le beau sexe ^ pour lordinaire, Est porté d'inclination À consoler notre misère; Et, s'il faut parler sans mystère.

Le beau sexe a vraiment raison :

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Jamais les dames, en prison, À des ingrats n'eurent affaire.

Toutes , en un pareil séjour^ Sont belles, comme Fespérance :

On aime, on bénit leur présence; On les implore tour-à-tour; / Et sur lé plus ferme retour Elles peuvent compter d avance.

Au pied de ces murs, par basard.

Qu'une femme vienne à paroitre. Soudain du baut de sa fenêtre Gbacun lui lance un doux regard :

Gbacun la suit, cbacun Tépie; Et tous , dévorant ses appas , À travers la grille ennemie Voudroient, dans leur idolâtrie.

Baiser la trace de ses pas.

Vous donc qui, près d^me Climéne,

Restez sans flamme et sans désirs , Dans l'intérêt de vos plaisirs Faites qu'ici Ton tous amène.

Volupté, fille du repos, Se plaît sous ces voûtes obscures; Et FAmour contre ces barreaux Ai^se des flèches plus sures.

Mais quand on y perdroit le goût Des plus charmantes bagatelles, Ces murs épais, ces sentinelles , Peuvent-ils m'ôter, après tout, L'e$poir d'illusions nouvelles? .

Non, non, Tame est libre par-tout; Par-tout la pensée a des ailes.

Dans ce triste et sombre manoir Tout n*a pas la couleur des roses , Il est vrai ; mais souvent les choses - Ne sont que ce qu'on veut les voir.

Cette tour, ces donjons gothiques, Ou tel autre« arrêtant ses yeux ,

ii8 POÉSIES DIVERSES.

N'aperçoit que des malheureux

Peut-être fort peu poétiques,

Eh bien ! qui m'empêche, entre nous ,

D*y supposer sous les verroux

Quelque princesse infortunée,

Quelque nouvelle Dulcinée,

Victime d'un tyran jaloux?

Le soir, au pied de la tourelle,

Qui m'empêche , ardent Troubadour,

D'adresser au cœur de la belle

Plaintives romances d'amour?

Plus heureux, qui me défend même,

Quand la brise vient à gémir,

De croire entendre le soupir

De la noble dame que j'aime ?

Telle est l'imagination :

Elle sourit; et sa magie, De l'enceinte d'une prison Me fait un séjour de férié.

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Par elle ces tristes jardins Deviennent les jardins d*Alcine ; Je suis un de ces paladins Qui guerroyoient en Palestine, Et qu'une fée à la sourdine A fait enlever par des nains.

Ces soldats sont des Sarrasins, Qu'à fléchir en vain je m'obstine ; Et ces corridors en ruine Ne sont peuplés que de lutins.

Ainsi, pour moi tout est prodige; Mais enfin, si quelque fâcheux Vient dissiper le doux prestige, Et me ravir un songe heureux, Dégradé de chevalerie.

Du moins je sais jouir encor Du contraste qu'offre ma vie Avec ce poétique essor ; Et, souriant de mes chimères,

Je redeviens, d'assez bon gré, Un pauvre diable incarcéré Pour ses fredaines littéraires t Pareil à plus d'un grand seigneur, Que le même jour voit peut-être, Honoré , s'il est en faveur , v Obscur, s*il déplaît à son maître.

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