‹ Poésies diversesChapitre 25 sur 57 · A NOS MARIS POETES · texte numérisé non relu

A NOS MARIS POETES

Qui sapit, ia Ucito gaudeat ille sinu

TiBULLB.

Que le sage en secret saToure son bonheur.

X EU DRE8 époux , nouveaux Orphées , Qui chantez Thymen et ses feux , De votre amour toujours heureux J*admire les galants trophées :

Mais , dites-moi , mes chers amis , Prétendez- vous long-temps encore , De cet amour qui vous honore , Etourdir la France et Paris ?

Sous les drapeaux de vos Hélénes , Plus ardents que des recruteurs ,

i34 POÉSIES DIVERSES.

On diroit qu'à tous vos lecteurs Vous voulez imposer vos chaînes ; Et que votre Apollon moral , Pour obtenir cet avantage , Des voluptés du mariage Nous rime le procès- verbal.

Eh ! messieurs y quelle aveugle rage Vous force à mettre le prochain Dans tous vos secrets de ménage ?

Et qu importe au public malin ^ Que , toujours épris de vos femmes j Pour elles vos pudiques flammes Brûlent sans relâche et sans fin l En vérité , c est un scandale ; Et depuis qu*on rime ici-bas , Jamais on n a fait tel fracas De sa tendresse conjugalcr -

Peut-être aussi la croyez-vouf

POÉSIES DIVERSES. i3S

Fort amusante pour les autres.

En effiet , n*est-il pas bien doux

De voir chaque jour un des vôtres ,

Dans nos recueils , dans nos journaux^

Imprimant son épithalame,

Être à-la-fois près de Madame

JEi la trompette et le héros ?

Puis, dès que Lucine attendrie

A rendu son hymen fécond ;

Dès qu'il est père d'un poupon ,

N'est-il pas charmant, je vous prie,

Que cet aimable premier-né,

Dont il a tiré l'horoscope.

Par lui d'abord nous soit donné

Gomme le gage fortuné

De la foi de sa Pénélope ?

Je conçois qu'en un tel sujet, Si vous gardiez quelque mesure, On pourroit encor sans murmure ^

i36 POÉSIES DIVERSES.

Tolérer ce zèle indiscret ;

Mais dès qu un de vous, dans sa verve.

Prend sa moitié pour son Iris ,

G*est toujours Diane ou Minerve,

C'est toujours ou Flore ou Cypris.

Modestes comme des Préfaces,

Et vrais comme des Prospectus,

Si Ton en croit vos impromptus.

Vos poëmes , vos dédicaces ,

Avec les plus rares vertus

Vos dames ont toutes les gpi'aces.

Par malheur, de ces madrigaux.

Ainsi que nous Hymen frissonne;

Et vous ajoutez aux pavots

Dont se compose sa couronne.

Direz-vous qu esprit médisant.

J'ose attaquer la beauté mémç , Et que le doute, en ce moment.

Devient presque un nouveau blasphème?

Eh bien ! soit ; je veux qu*en effet

La conjugale loterie

Vous ait donné pour votre vie

Ce qu on appelle un bon billet :

Faut-il avec étourdene

Proclamer un si grand bienfait?

Non , non , dans une paix profonde

Le bonheur veut être caché ;

Le bonheur fuit effarouché,

Dès qu on le vante à tout le monde.

Croyez-en ce législateur

À qui Sparte rendoit hommage :

« La félicité du ménage

« Doit avoir aussi sa pudeur. »

Évitez donc de contrefaire

Ces gens qu'Amour a rendus fous ;

Et, soumis aux lois du mystère,

De temps en temps rappelez-vous

Que le partage des époux

Fut de jouir et de se taire.

i38 POÉSIES DIVERSES.

Sans doute le nœud conjugal, Utile autant que respectable.

Malgré maint reproche banal, De sa nature est fort aimable; Cependant, messieurs les rimenrs.

Entre nous, vous avez beau faire.

Ce nœud si favorable aux mœurs, Cet amour suivi d un notaire, M*aura jamais Tart de nous plaire Comme les timides ardeurs Que nourrissent deux jeunes cœurs»

Dans le monde, ainsi qu au théâtre.

Il nous faut des émotions :

Quelques vex'roux , des espions , Un vieux tuteur, une marâtre.

Eternisent les passions ; Mais, affranchi de ces souffrances.

Quels sacrifices assez doux.

Quels combats, quelles résistances Nous offre lamoar des époux?

]K)ËSIES DIVERSES. i^

Calmes aa sein de vos con^étes, Vrais sultans sur votre chevet, Pour inspirer quelque intérêt , Convenez-en, Messieurs, vous êtes Beaucoup trop sûrs de votre fait.

D'ailleurs, ces tendres préambules ^ Et ces jalbux emportements.

Ces craintes , ces retours crédules , Qu'on applaudit chez les amants, À parler sans déguisements, Chez vous nous semblent ridicules.

Il n*est pas jusqu a leurs soupirs Qu*on ne préfère à votre ivresse; Et jamais vos plus doux plaisirs Ne vaudront même leur tristesse.

Ah ! puisque le fatal rideau Sous lequel repose Hyménée, Pour jamais éteint le flambeau D une illusion fortunée.

i^o POÉSIES DIVERSES.

Au nom des-mœurs , au nom du goût.

Mes amis , trêve de Cplies ; Et quand l'Hymen termine tout, Terminez donc yos élé^pes. .

POÉSIES DIVERSES. i4i

Page 1