LE CAPTIF
ÉLÉGIE DANS LE GOUT d'oSSIAN.
Nescio quA natale solam dulcedine cunctos ducitr Et immemores non sinit esse sui.
OVIDB.
Le sol natal nous appelle tous à lui par un charme indéfinissable qui ne nous permet pas de l'oublier.
JN ATB08, jeune çaerrier de la Galédonie, Sur les bords du Lora , vaincu par les Romains , Étoit enfin tombé dans leurs puissantes mains. Et fut traîné captif aux plaines d'Ausonie.
En vain, lui prodiguant des secours généreux, L*antique Parthénope accueillit sa misère ; Un sombre désespoir le suivoit en tous lieux ; il maudissoit le jour et la nature entière.
ÉLÉGIES. t^
Mais , à peine du haut des deux
L*astre des nuits épanchoit sa lumière , Assis au bord des mers , le malheureux Nathos , Ii*œil morne, contemploit l'immensité des eaux. Là , plein des souvenirs de sa tribu chérie,
Sur une harpe humide de ses pleurs
Il exhaloit ses rêveuses douleurs ,
Et soupiroit les chants de la patrie.
Honneur des rochers de TArven, O vous , disoit-il , forêts sombres , , Quand pourrai-je à travers vos ombres
Accompagner encor les braves de Morven !
Que m'importent, Romains, vos: fastueux rivages, Et vos palais et vos temples épars !
Tant d'éclat de Nathos fatigue les regards ;
Rendez-moi mes déserts, mes torrents, mes nuages.
Et toi , modeste Évélina , Unique espoir de mon ame charmée ,
ao ÉLÉGIES.
Toi , des vierges de Sélama
La plus belle et la mieux aimée,
Réponds, noble fille d'Anir, Au milieu des guerriers dont Balclutha s'honore ,
Du jeune chasseur qui fadore
As-tu gardé le souvenir?
Oh ! combien je voudrois, sous les mémeà ombrages. Tresser comme autrefois lor de tes blonds, cheveux !
Que ne puis-je encore à tes yeux ' Percer laigle rapide ou nos chevreuils sauvages ! Vous le voyez, Romains, qui vîntes m arracher
Au dur climat de nos campagnes , Ici Nathos périt : jeune arbre des montagnes ^ Il faut que sa racine habite le rocher.
Si l'aquilon , si les orages , Autour de lui ne viennent plus rugir.
Loin de parer son front de superbes feuillages^
Bientôt sur ces tranquilles plages
Il va succbmber et mourir. Au trépas qui Tattend voulez- vous le ravir?
ÉLÉGIES. ai
Rendez-lui ses déserts, ses torrents, ses nuages.
Infortuné ! qu'est devenu le temps Où, caché dans le fond d'un antre solitaire ^ J*aimois à recueillir le murmure des vents, Ou de l'esprit des bois la plainte passagère? A-t-il fui pour jamais ce rivage si cher, Où , quand l'ombre des nuits interrompoit la chasse» Debout, sur un rocher qu'environnoit la mer.
Des tonnerres lointains j'écoutois la menace. Et contemplois la vague aux lueurs de l'éclair? J'étois heureux. alors : alors, bouillant d'audace, J'enviois les combats des fiers enfants de l'air.
Bfaîs aujourd'hui mes armes sont brisées; Aux mains de l'étranger flottent mes étendards ; Je me traîne, accablé de mes sombres pensées^. Gomme un fantôme errant au milieu des brouillards; De la patrie absente évoquant les images ,
Je redemande à mes vainqueurs Ses turbulentes mers fertiles en naufrages ^
iTk ÉLÉGIES.
Ses fêtes , ses combats , ses chants triomphateurs ; .
Et je m'écrie, en dévorant mes pleurs :
Rendez-moi mes déserts, mes torrents, mes nuages.
Oh ! si du moins j*avoi$ pour un seul jour
L aile du corbeau dlnistore !
De quelle ardeur j*irois visiter le séjour
Témoin de ma première aurore !
Seul sous nos toits hospitaliers, Qu*auras-tu dit, Clessamor, ô mon père!
Lorsqu'à travers la forêt solitaire Tu vis sans moi revenir nos guerriers,
Le regard baissé vers la terré?
O douleur ! dans ces murs que la mousse a couverts, Je n'entendrai donc plus ces hymnes , ces couceits.
Qui charmoient nos jeunes courages !
Je ne verrai donc plus sur le mont nébukui^
Les fantômes de mes aïeux Descendre lentement du palais des orages !
Ah ! je vous en conjure, au nom de tous vos Dieux,,
ÉLÉGIES. ' a3
Rendez-moi mes déserts , mes torrents , mes nuages.
Vain espoir ! j'ai troublé la paix
De ces-rives silencieuses ;
Et, dans ces remparts que je hais,
Nul n'est touché de mes regrets,
Ni de mes plaintes douloureuses.
Déjà le roi du jour laisse, sur l'horizon, De son bouclier d'or luire un premier rayon : Il s'avance , et la nuit règne encor dans mon ame. Enfant de la tempête, orageux Aquilon , Viens, c'est toi désormais, toi seul que je réclame. Du fils de Glessamor entends les derniers vœux; An ciel de mon enfance, aux paternels rivages,
Porte mes funèbres adieux;
Et dis le sort d'un malheureux Qui, toujours agité de funestes présages, 'N'ose plus espérer qu'un vainqueur généreux Lui rende ses déserts, ses torrents, ses nuages.
Ainsi chantoit le farouche Nathos.
Foibles jouets du zéphyr solitaire, Ses accents effleuroient la surface des eaux. Et mouroient emportés sur la vag;ue légère.
Lui-même, abandonnant un espoir mensonger.
Ne soutint pas long-temps le fardeau de la vie : Il mourut éloigné de la douce patrie, Seul, au pays de l'étranger.
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