LE JEUNE RAIMOND
Ego yadâiD magis ad eam ; ille verè non revertetur ad me.
David, Ut. II des Rois.
Il ne reviendra pas vers moi ; mais moi j'irai vers lui.
Au vallon de Limbra, fertile et beau séjour, Est un enclos funèbre, où, placés tour-à-tour, Reposent à jamais les aïeux du village. Voisin de cet asile, un modeste ruisseau D'un cours obéissant suit au loin le coteau, Et se perd en un bois sauvage.
Cest là que , dans un soir d'été, Le cœur plein de mélancolie.
Je fixois un oeil attristé Sur ces limpides eaux dont la rapidité
Me retraçoit la faite de la vie.
Tout-à-coup d'un essaim d'enfantt
Les cris joyeux se font entendre ;
Et, déjà plus prompts que les vents.
Sur ces bords je les vois descendre.
En se livrant de folâtres combats, Ils brlsoient des roseaux les tiges verdoyantes , Et francbissoient, dans leurs courses bruyantes, Plus d*une tombe ouverte sous leurs pas.
Tous sembloient ignorer que cette même terre , Où , d'un plaisir si pur leurs cœurs étoient émus ,
De tant d'hommes qui ne sont plus
Enfermoit la froide poussière,
Et devoit se rouvrir un jour
Pour les engloutir à leur tour.
Frappé de cette image et de leur folle ivresse. J'attachai mes regards sur ces enfants heureux : Mais le jeune Raimond se distinguoit entre eux Par je ne sais quel air de grâce et de noblesse.
Seul héritier d'une illustre maison.
Qui du malheur avoit subi l'outrage, Il promettoit d'en soutenir le nom, Et d'un grand cœur annonçoit le courage.
On eût dit qu'étrangère aux chagrins ennemis,
Son ame défioit le sort le plus funeste;
Et, tout en folâtrant, à ses jeunes amis,
D une bourse indigente il partageoit le reste.
Bientôt la nuit plus sombre interrompit leurs jeux : Pensif, je m'éloignai , nourrissant l'espérance . De voir long-temps encor'cet enfant généreux De ses nobles parents consoler la souffrance. Hélas ! deux jours après, sous l'arbre du hameau, J'appris d'un vieux pasteur au front sexagénaire. Que cet infortuné, doux trésor de sa m^re, Dormoit déjà dans la nuit du tombeau.
« Pour cueillir la blanche églantine Suspendue aux flancs d'un rocher.
Je lai vu, me dit-il, je lai vu se penciicr
Le long d une affreuse ravine;
Mais à peine sa foible main Eut saisi cette fleur, objet de son envie, Quà travers les rochers précipité soudain,
Dans Tonde il a perdu la vie. »
Imprudent! m'écriai-je alors. Tu vécus l'âge d'une rose; Et, déjà moissonné, tu tombes sur ces bords ,' Gomme la fleur à peine éclose Qui fut le prix de tes efforts.
Seul, à ces mots, vers l'enclos funéraire Je m'avançois, de deuil environné.
Lorsque du jeune infortuné À mes regards s'offrit la mère.
iTremblante, elle marchoit auprès de son époux ,^^
Redemandant au ciel jaloux Ce modèle accompli de l'amour filiale :
Biais à Taspect de la pierre fatale.
Tous les deux à-la-fois tombèrent à genoux.
Je les voyois dans l'herbe jaunissante Cachant un front par la douleur flétri :
Le nom de cet enfant chéri Rendoit leur plainte plus touchante; Et, sur la pierre du trépas, Gomme s'il eût pu les entendre, Tous les deux en pleurant ils s'écrioient : « Hélas I Vers nous, il est trop vrai, tu ne reviendras pas ; Mais avant peu vers toi tu nous verras descendre. »