SUR LES
DE M. DE CHATEAUBRIAlSfD.
Au premier abord , ce titre Poésies , sur un volume de M. de Chateaubriand , nous paroit une chose étrange , nu singulier pléonasme. En effet, où n'est-e'le pas, la poésie, dans cet immense recueil de tant d'éloquence de génie? Elle est partout, elle éclate de toutes parts, elle prend tous les tons, elle célèbre toutes les veilus; elle enseigne , elle passionne , elle modère les esprits ; elle a été un instant toute la loi vivante. M. de Chateaubriand est le plus grand poète de notre âge -, il est la grande intelligence du dix-neuvième siècle; il est la source intarissable de toute poésie 5 le premier il a clonné le signal du départ , le premier il a indiqué la roule , le premier il a désigné le but à toutes les grandes pensées du dix-neuvième siècle j la poésie moderne doit à M. de Chateaubriand d'abord de n'avoir pas été tout ce qu'elle devoit être , athée et sceptique, et ensuite tout ce qu'elle est aujourd'hui et tout ce qu'elle sera un jour. C'est M. de Chateaubriand , le premier, qui a trouvé le style poétique de notre âge; c'esr. M. de Chaicaiibrin.nd , le
premier, qui a ramené la poésie à ses nobles idées primitives ; c'est lui qui a rendu la croyance aux poètes , c'est lui qui a démontré la poésie du christianisme, celte source féconde de toute poésie que l'on croyolt tarie î jamais par Voltaire; c'est M. de Chateaubriand qui i mis en fuite le doute , cette chose qui tue les plus t:,rands poètes, qui flétrit les cœurs les plus nobles, qui empêche les intelligences les plus avancées de comprendre Dieu et le ciel. Le doute , dont M. de Chateaubriand a été l'ennemi infatigable, c'est en effet l'ennemi infatigable de tout amour et de toute espérance ici bas et là haut. Il brise, il tue, il énerve, il écrase, il souille, il flétrit , il fane dans sa fleur toute grande et belle pensée 5 il jette sur les plus belles actions je ne sais quel crêpe funèbre, je ne sais quel désespoir qui anéantit toutes les vertus et qui détruit toutes les gloires. Quand M. de Chateaubriand vint au monde, le doute étoit le maitçe de la France; mais aussi quel funeste empire! Le doute , ce nouveau dieu de l'esprit françois , avoit traversé toutes les grandeurs; il avoit anéanti tous les enthousiasmes, il avait détruit tout ce qui étoit obéis sance et devoir, admiration et respect, dévouement au passé et espérance dans l'avenir ; le doute avoit remplacé le devoir, l'honneur, le respect des aïeux, le sentiment de l'autorité, le souvenir des races, l'estime du présent. Le moyen d'être poète sous le règne de ce flétrissant despote , le doute ! et quelle reconnoissance le
siècle de M. de Chateaubriand ne doit-il pas à son grand poète pour avoir jeté le premier cri d'alarme sur tant de ruines amoncelées, ruines de l'autel et ruines du trône! pour nous avoir arrachés ainsi à ce joug de fer et de honte ! Voilà comment M. de Chateaubriand a été [îour nous le maître et le roi de toute poésie.
Quand donc on inscrit en tête d'un volume de M. de Chateaubriand , Poésie, que veut-on dire , et quel sens peut-on attacher à ce titre, pour le moins bizarre? Est-ce à dire qu'étala et René ne soient pas les plus grands drames de notre époque ? Est-ce à dire que les Martyrs ne soient pas le chef-d'œuvre de la poésie épique parmi nous? Est-ce à dire que les descriptions si animées et si vivantes de V Itinéraire ne soient pas tout-àfait, par l'imagination et par la vérité, par les contemplations du passé et par l'étude du présent, les descriptions d'un grand poète , qui est en même temps un grand historien? Est-ce à dire que même dans les discours du pair de France , même dans ses opinions politiques formulées avec tant de vigueur et de bon sens, même dans les articles de simple critique, quand M. de Chateaubriand . et il s'en fait gloire, n'étoit qu'un simple journaliste comme nous, est-ce à dire qu'à chaque instant le poète n'éclate pas souvent à son insu et malgré lui, et par la toute-puissance de sa pensée , même dans cette langue des affaires et de la critique, dont M. de Chateaubriand a su faire une langue à part ? Non certes , on ne peut pas
dire que jamais en aucune circonstance de sa vie , jeune homme ou vieillard , pèlerin ou grand seigneur, écrivain ou ministre d'Etat , proscrit de la terreur ou ambassadeur du roi de France, vainqueur qui ramène è sa suite la maison de Bourbon exilée depuis trente ans^ et qui lui donne un trône bien mieux que l'Europe coalisée, ou noble vaincu qui monte à la tribune de la Chambre des Pairs pour prononcer l'oraison funèbre de cette monarchie qui est tombée parce qu'elle n'a pas voulu entendre la voix de ses conseillers légitimes ; non jamais, ni dans sa prospérité, ni dans son infortune, ni dans sa pauvreté , ni dans son opulence , ni dans ses exils , ni dans son retour, ni dans son triomphe , ni dans sa défaite, M. de Chateaubriand n'a cessé un seul jour, un seul instant de penser, de parler et d'agir comme un grand poète ^ la poésie , c'est sa vie , c'est son noble manteau , c'est son illustre cortège 5 non , soit que M. de Chateaubriand ait gouverné la France, soit qu'un matin il soit revenu à pied de l'hôtel des affaires étrangères dans sa modeste maison de la rue d'Enfer, jamais on ne pourra dire que celui-là ait cessé un instant, un seul instant , d'être un poète , et encore le plus grand poète de notre temps !
Donc , quand on parle des Poésies de M. de Chateaubriand , on se sert de ce mot poésies dans toute l'acception vulgaire de ce mot-là ; on parle de ses poèmes en vers, de sa poésie soumise au joug de la rime, cette
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esclave qu'il a réduite à l'obéissance, comme il a fait obéir le reste de la langue. Et à ce propos , il n'est peutêtre pas inutile de se demander pourquoi un si grand poète que M. de Chateaubriand , qui à coup sûr, s'il eût voulu , eût été un aussi grand écrivain en vers qu'il est un grand prosateur, placé comme il étoit entre la langue de Racine et la langue de Bossuet , et n'ayant qu'à choisir entre l'une et l'autre, a mieux aimé suivre d'un pas ferme et sûr la haute et magnifique bannière de Bossuet , que de marcher sur les fleurs dans le grand chemin poétique tracé par Racine. Il a mieux aimé s'abandonner au torrent fougueux de Bossuet, que de rester mollement assis sur le rivage à écouter le limpide et transparent ruisseau de Racine. L'aigle de Meaux l'a pris dans ses serres , et l'a emporté dans sa lumière et dans ses nuages d'or. Tout ce qui fait les grands poètes, M. de Chateaubriand le possède au suprême degré. Il en a l'âme , il en a l'esprit , il en a le cœur, il en a le regard , ce coup-d'œil assuré de l'aigle , qui pourroit fixer le soleil. Son imagination toute puissante sait don ner la forme , la vie , le mouvement à toutes choses. Sa passion est vive, animée, fougueuse et changeante comme les couleurs du prisme. Sa conviction , celle force qui soulèveroit un monde, est beaucoup plus que la conviction d'un poète : c'est la conviction d'un poète chrétien. Il aime l'humanité , et il pleure sur elle. Il est entré de bonne heure dans le secret de toutes h-s
foiblesseset de toutes les misères du cœur humain. Il a mené toute sa vie la vie d'un gentilhomme et d'un poètp. Il s'est battii et il 1 chanté. Il a sU trouver les plus belles paroles de gûefre et les pliis belles paroles d'amour. îl A engendré , il à nommé, il à jeté dans le monde, avec leur visage, et leur costume, et leurs intérêts, et leurs amours , et leiirs bonheurs , et leurs désespoirs qui ne Sont qu'à eux, plus de héros qu*aucun poète en ce monde, sans excepter lord Byrdh : Atala , René , Velléda , Eudore , Cymodocée. Il a trouvé plus ae terres poétiques qu'Homère lui-même 5 car, d'abord , il a trouvé dans les forets de l'Amérique la poésie du Nouveau-Monde 5 puis il a retrouvé la Grèce d'Homère ; puis, après la Grèce, il a trouvé l'Orient 5 puis , de l'Orient , il s'est abattu en Italie , et il a intéressé à son poëme ces trois grandes patries du soleil. A ces signes, on reconnoît le poète. Il a été poète à la manière d'Homère , c'est-à-dire , un poète voyageur qui veut voir, qui veut toucher de ses mains les régions où vivent ses héros, qui veut se reposer à l'ombre de leurs arbres, s'abriter dans leurs cabanes, parcourir leurs champs de batailles , s'asseoir tristement ^ur les débris des villes qui ne sont plus. A ces signes , on reconnoit le poète. Il a été poète-philosophe, c'està-dire qu*il a voulu instruire les hommes en les amusant , c'est-à-dire qu'il a caché la leçon sous la fable , l'histoire sous la fiction , la vérité sous le mensonge orné, bienveillant et fleuri. Il a été poète comme Hésiode f^
poète comme Platon. Il a eu dans la voix et dans le cœur les larmes de Racine. Il a eu dans son cœur et dans son esprit les grandes colères dé Corneille. Pourquoi donc h'a-t-il pas écrit comme Racine et comme Corneille , comme Homère et comme Virgile , et comme tous ces grands modèles, qui ont été ses maîtres, ses compagnons et ses consolateurs, et devant lesquels, maintenant qu'il est leur égal dans la gloire et dans l'admiration des hommes, vous le trouverez encore aujourd'hui prosterné avec un noble et saint respect?
Pourquoi M. de Chateaubriand n'a pas écrit en vers ? \'(SUAjfUH. 4 C'est qu'il à trouvé , comme Fénelon , une prose qui f Ji^vc />*:AJb j
j étoit à lui , et qui étoit la prose d'un poète. Pourquoi M. de Chateaubriand n'a pas adopté le rhyth me de Corneille et de Racine ? C'est qu'il a trouvé dans son cceUt* un rhythme tout puissant , une harmonie ineffable , et avec cela tant de mélancolie et tant de charmes qu'il n'a pas eu besoin de la rime -, c'est aussi parce que , tout poète qu'il étoit , M. de Chateaubriand a compris qii'il n'auroit pas toujours la permission de n'être qu'un poète-, c*est qu'il a compris que tout étoit à faire et à refaire de son temps-, que l'histoire étoit aussi abandonnée que la poésie, que la poésie étoit aussi abandonnée que l'histoire , et que non seulement son siècle avoit besoin d'his-
$toriens et de poètes, mais qu'il avoit encore besoin de moralistes, mais encore qu'il avoit besoin d'orateurs, mais encore qu'il ne pouToiî se passer de grands minis-
très , et de grands législateurs, et d'intègres magistrats ; il a compris aussi que sa patrie, cette patrie abandonnée Jiu génie et du pouvoir, ses deux grands protecteurs naturels , réclameroit bientôt de ses meilleurs enfants tous les secours qu'ils pourroient lui donner, et qu'elle s'en serviroit de toutes les manières , et qu'elle les mettroit à toutes les épreuves , à toutes les fatigues , à tous les travaux ^ et qu'elle auroit besoin à la fois et tour à leur de leur épée et de leur parole , de leur intelligence et de leur esprit , de leur imagination et de leur mémoire, de leur courage civil et de leur courage guerrier, de leur tête et de leur cœur. Voilà ce que M. de Chateaubriand avoit compris tout d'abord en entrant dans le monde des faits et dans le monde des idées ; voilà tout ce qu'il avoit compris avec cette merveilleuse intelligence qui fait les grands hommes. En conséquence, il s'étoit préparé de bonne heure à être ulile à toute heure , en tout lieu, en tout temps et toujours. Or aujourd'hui la langue des faits et de l'histoire , la langue de la tribune et des affa^ires, c'est la prose; c'est la prose qui gouverne , qui enseigne , qui blâme , qui loue , qui persuade , qui gou- \erne. L'empereur Napoléon avoit beau dire , à Sainte Hélène , que si Corneille eût vécu de son temps , il cl fût fait un ministre d'Etat : il est certain que le grai; : Corneille eût fait un pauvre ministre , et qu'il eût él. hors de sa sphère à la Chambre des Députés ou à i;.' Chambre des Pairs. Ce fut donc là aussi, sans nul doulf
une des raisons qui portèrent M. de Chateaubriand à se servir de préférence, même dans ses poèmes, de cette belle prose françoise que lui avoit donnée le ciel. Certes il ne se dissimula pas à lui-même que la tentative étoit difficile. Etre poète en prose! Il savoit tous les préjugés qui l'atlendoient ^ il savoit tous les services que peut rendre la rime aux poètes qui lui sont fidèles -, il savoit que rieu n'est difficile à écrire comme la prose, quand elle est bien écrite , — et que, pour le poète en prose , il n'y a pas de hasard, pas un seul de ces grands bonheurs dont on vous sait tant de gré, qui arrivent si souvent au poète en vers. — Il savoit à l'avance tous ces obstacles, notre ■ grand poète, mais il n'a été arrêté par aucun de ces jobstacles^ car^ il savoit aussi que le grand poêle en prose est bien plus près que tout autre poète, d'être un grand historien et un grand orateur. Il avoit pour lui l'exemple de l'archevêque de Cambray, qui eût été un si grand homme d'Etat si Louis XIV eût voulu le permettre. Ii avoit pour lui l'exemple de Bossuet , cette haute et sévère intelligence qui avoit touché d'un bond aux deux grandes perfections humaines : l'histoire et l'éloquence. Il avoit pour lui l'exemple de Montesquieu, législateur et poète; et comment poète , lui, le sévère philosophe.^ poète à la manière deTibulle et d'Ovide! Il avoit pour lui l'exemple des plus grands prosateurs de la France, Jean-Jacques Rousseau , qui a fait de ses Confessions un poëme , et surtout il étoit poussé en ceci par le sentiment intime
du devoir, qui lui disoit que le ciel n'étoit pas assez beau, et le pays assez tranquille, pour qu'il fût permis aux poètes d'être tout simplement d'heureux poètes 5 que le hêtre de Tityre, l'arbre heureux, avoit été coupé jusqu'à la racine par les révolutions 5 que l'herbe sur laquelle les poètes d'autrefois chantoient l'empereur Auguste ou le roi Louis XIV, sans souci du lendemain , avoit été foulée aux pieds des chevaux dans les batailles 5 que le palais de César avoit été renversé par les barbares , et qu'Octavie avoit été ensevelie à côté de celui qui devoit être Marcellus. Il savoit tout cela , et aussi qu'il faut aux peuples beaucoup de loisir et de bonheur pour être sensibles au charme des beaux vers ; qu'il faut aux peuples pour écouter le poète qui chante , du pain et du repos , et la douce oisiveté , et non pas le règne des tyrans ou le despotisme des peuples en révolution. Il savoit aussi que la gloire même est une distraction à la poésie, et que les peuples qui s'en vont tout armés à travers l'Europe , au bruit du canon qui gronde , du cheval qui hennit, de la trompette qui sonne ou du grand général qui élève la voix plus haut que canons, clairons, chevaux et trompettes, ne sont guère disposés, à prêter l'oreille aux beaux vers. Et lui aussi, il se sentoit, le poète des peuples-, quelque chose lui disoit en lui-même que sa parole iroit aux nations , et que par conséquent il ne falloit pas parler aux nations occupées la langue des nations oisives , et que le- bruit des tambours et le
hurlement des canons, et les murailles croulantes, et les cités détruites, et les trônes brisés, et les rovaulcs éperdues, et tout ce chaos {glorieux de l'empire, el (|uo tout cela parleroit plus haut que les plus beaux vers-, et lui cependant , il savoit qu'il devoit parler plus haut que les batailles, plus haut que le général en chef de tant d'armées qui s'en alloient mourir ; car, lui, il avoit des vérités à dire , des croyances à reconstruire , une religion chrétienne à rendre à son pays et des rois légitimes à rappeler. Voilà pourquoi il résolut en lui-même de refaire la prose françoise au profit de la poésie et au profit de la gloire , au profit de la royauté et de la liberté de son pays.
Vous savez quels chefs-d'œuvre cette noble résolution a portés , et dans quels progrès tout nouveaux la prose françoise est entrée à la suite de M. de Chateaubriand. Vous savez encore comment, grâce à cette révolution dans les formes poétiques, M. de Chateaubriand est devenu un des maîtres de la société françoise. Si pourtant vous voulez bien comprendre quel écueil a évité M. de Chateaubriand , en préférant ainsi la prose aux vers , jetez les yeux sur un poète qu'on peut dire son contemporain , bien que M. l'abbé Delille ait commencé avant M. de Chateaubriand, et voyez ce que M. l'abbé Delille est devenu ! Certes celui-là étoit un homme habile et un homme d'esprit. II possédoit à fond toutes les ressources de la langue -, il étoit profondément versé dans les com-
plicatious les plus difficiles du vers françois ; il avoît autant d'esprit que Voltaire, peut-étre'méme plus d'esprit que Voltaire, c'est-à-dire qu'il en avoit trop. Il avoit commencé par traduire les Géorgiques de Virgile d'une façon admirable, brillant tour de force, que Voltaire lui-même avoit déclaré impossible. Bientôt il fut populaire. En effet , il avoit tous les caractères de la popularité facile, l'improvisation, «l'inattendu, la grâce légèrement fardée, le sentiment, l'abandon, la verve, mille qualités poétiques, excepté celle qui les vaut toutes, le cœur. Aussi, durant. toute, une longue^" vie , M. l'abbé Delille fut-il la gloire , l'espoir et le bonheur de plusieurs milliers de gens de goût, qui ne juroient que par lui ; long-temps il fut l'astre resplendissant qui éclairoit de ses molles et douteuses clartés les âmes timides et les oisivetés bourgeoises. Toute sa vie il eut une cour à ses pieds , une cour peu nombreuse , mais dévouée jusqu'au fanatisme. Il vécut heureux, applaudi, tranquille , sans se douter de toutes les misères qui entourent, qui assaillissent, qui accompagnent jusqu'au îombeau la véritable poésie. Toute sa vie il put se répéter à loisir que tout ce qu'on disoit des traverses arrivées aux grands poètes étoit uu conte fait à plaisir ; que le vieil Homère n'avoit jamais tendu la main dans les villes d'Ionie , que le vieux Milton avoit vendu sa poésie une guinée le vers , que Camoëns n'étoit pas mort à l'hôpita'i., que Dante n'avoit pas été proscrit, que Le Tasse n'avait
pas été enfermé dans une loge de fous. 11 étoit si heureux , ce bon abbé Delille ! Il étoit si riche , si fcté , si honoré, si applaudi, si admiré! Il vieillit comme il avoit vécu-, il vieillit dans le plus parfait repos, sans jamais avoir eu peur des révolutions , qui brisoient et qui régénéroient son siècle ; ou bien , si par hasard il venoit à se souvenir de ces terribles ouragans , de ces conflits sublimes des peuples contre les rois , des théories contre les faits , il ne s'en souvenoit que pour les chanter, — c'est-à-dire , pour les traduire en brillantes périodes, pour les parer de toutes les roses et de toutes les gazes. Une révolution , pour l'abbé Delille , c'étoit un prétexte à écrire de beaux vers , rien de plus. Du reste , jamais dans ses vers cet heureux poète ne se servit des passions de la foule, jamais il ne s'inquiéta des besoins de son époque, jamais l'idée ne lui vint que le vrai poète n'a pas le droit de s'isoler des terreurs, des inquiétudes , des espérances et des misères contemporaines. Il alloit tout droit son chemin par des sentiers sablés et fleuris qu'il avoit découverts le premier, pendant que l'humanité haletante se traînoit péniblement sur la grande route brûlée du soleil. Voilà pourtant le plus grand poète en vers du siècle de M. de Chateaubriand ; c'est l'égoïsme appliqué à la poésie 5 ou plutôt, ne soyons pas si cruels , disons que M. l'abbé Delille , en vivant ainsi isolé de toutes les émotions , de toutes les gloires , de tous les progrès de son époque , a
obéi à la fatale nécessiié de la poésie rimée plutôt qu'à son égoïsme personnel; mais encore une fois, que voulez-vous que fit M. l'abbé Delille de son esprit arrani,'é , paré et surtout rimé d'après les règles, au milieu de tous ces événements entassés, de toutes ces nations conquises, de toutes ces gloires échevelées? Comment vouliez-vous que cette honnête muse vint scander ses vers au pied du trône de l'Empereur? Comment auroit-il fait, l'abbé Delille , pour faire pénétrer son nom dans les phalanges serrées de la Grande-Armée? Comment ce pipeau bourgeois auroit-il pu se faire entendre au milieu des clairons et des trompettes ? Il falloit à ces masses armées , pour s'en faire entendre, il falloit à ces intérêts immenses, pour s'en faire comprendre, il falloit à toute l'histoire de ce temps-là , pour avoir le droit de se mêler [ avec elle , il falloit l'âme , le génie , le coeur, la poésie et surtout la prose toute puissante et tout armée de ce grand poète, de ce grand orateur qu'on appelle Chateaubriand! Ainsi donc, ne demandez plus pourquoi M. de Chateaubriand n'a pas écrit en vers? c'est que le vers étoit une gêne , c'est que le vers étoit une oisiveté , c'est que le vers étoit une élégance inutile , c'est que le vers n'alloit plus à aucune oreille humaine en ce monde ; c'est qu'aussi M. de Chateaubriand avoit pour lui une prose véhémente , inspirée, abondante comme les plus beaux vers , en même temps que c'étoit une prose noble, claire , éloquente , comme la plus noble prose. — Et voilà
pourquoi M. de Chateaubriand n'a pas été un poète on vers !
Aussi qu'est-il arrivé 'à M. l'abbé Delille , et qu rive-t-il à M. de Chateaubriand? Il est arrivé à i'al^br Delille qu'après avoir amusé quelques oisivetés spir» Luellcs dont les affaires ne vouloieut pas , après avoir fait les délices de quelques honnêtes gentilshommes qui revenoient à l'ancien vers fi'ançois comme ils revcnoient à leur ancien blason , après avoir jeté toutes ses jolies fleurs, bluets cueillis dans la prairie voisine, loin du bruit des armes et du mouvement des esprits, aux pieds de quelques belles dames de l'ancienne cour. M. l'abbé ©elille , n'ayant plus rien à chanter dans les Trois Règnes de la Nature , est retourné un beau matin dans le deuxième ciel, d'où il étoit venu, à côté de ceux qui l'avoient envoyé, M. de Bernis, Doraî , Yoisenon , Thompson , Bernard , et autres grands poètes de la même école qu'il a tous fait oublier, sans laisser plus de trace sur la terre que l'écho d'un beau son , plus de trace que la neige brillante quand revient le printemps , plus de trace qu'une étoile qui file et disparoit. A l'heure qu'il est, le nom de M. l'abbé Delille est un de ces noms honorables et doux qu'on prononce sans tristesse et sans joie, sans bonheur et sans orgueil , mais que tout le monde prononce avec le même désintéressement et le même respect-, à l'heure qu'il est, les vers de M. l'abbé Delille ont disparu de toutes les mémoires , comme font tous
*es beaux vers qui ne se gravent pas dans tous les cœurs. On les recherche encore, il est vrai 5 maison les recherche de temps à autre . quand on n'a rien de mieux à lire, quand on a besoin d'une admiration sans fatigue et d'une étude sans travail 5 on les recherche comme une élude grammaticale et littéraire qui n'est pas sans utilité. En effet, quel que soit l'oubli dans lequel soit tombée cette ingénieuse versification , on est bien aise de juger et de voir par quels tours de force ingénieux et infatigables un homme d'esprit peut se faire passer pour un poète , même dans cette formidable langue françoise, si difficile à parler. Tel est le lot de l'abbé B'elille. C'est un poète qui passe avant le grammairien 5 ses plus beaux vers sont préférés , à bon droit , au Dictionnaire des rimes de Richelet. Deux hommes l'ont remplacé aujourd'hui, deux hommes que nul ne remplacera. L'un de ces hommes s'appelle M. de Lamartine-, le second s'appel'le M. Tictor Hugo. L'un est le poète en vers de la belle foule 5 il parle à toutes les âmes , il mouille tous les yeux, il fait battre tous les cœurs* L'autre , poète prédit et inspiré par M. de Chateaubriand, que M. de Chateaubriand a surnommé : V enfant sublime, et qui fait encore tant de sublimes enfantillages sans doute pour ne pas donner un démenti à son noble parrain , est le poète de la jeunesse ardente , imprudente et qui ne doute de rien. L'un et l'autre ils n'ont rien laissé à M. l'abbé Delille, qu'ils n'ont pas lu. L'abandon du
traducteur des Gcorgiques et de Milton (et encore M. de Chateaubriand va-t-il arracher Milton à l'ahbé Delille), cet abandon, qui n'est pas même l'oubli, doit apprendre aux hommes de talent à succès ce qui les attend toutes les fois qu'ils oublieront la grande mission de tout poète venant en ce monde : se mêler aux passions de son temps.
Nous ne voulons pas pousser plus loin ce parallèle entre M. de Chateaubriand et M. l'abbé Delille -, mais voyez pourtant quelle est la gloire du premier, comparée à la renommée du second. La grande renommée de l'abhé Delille s'est efifacée tout d'un coup 5 nul ne sauroit dire ni comment ni pourquoi 5 mais elle s'est effacée avec une rapidité effrayante. La gloire de M. de Chateaubriand s'en va s'élevant encore de jour en joiM\ Seule, elle domine tout ce siècle de géants. C'est la seule gloire de ce temps-ci , avec la gloire de l'Empereur, qui ait toujours été en grandissant dans la pensée et dans l'amour des peuples. Le premier éclat de cette gloire a couvert l'Europe-, il a inquiété celui qui devoit être l'Empereur. La France , étonnée et charmée , est aMée avec transport au-devant de ce noble poète , qui lui parloit de toutes ses vertus oubliées. Puis tout d'un coup , quand il eut bien chanté, elle se dit : «Voilà un orateur -, » et elle l'a pris dans la poésie pour le jeter dans les affaires. Et lui aussi il a suffi à toutes les révolutions politiques et à toutes les révolutions poétiques de son temps. Après avoir été le plus grand poète de notre âge , ii en'
a été le plus excellent orateur ; orateur par la parole , par la pensée, par les convictions, par les plus nobles et les plus difficiles vertus oratoires -, l'orateur le plus croyant de son époque, pour tout dire en un mot.
Toutefois', même dans cette vie si occupée , même dans cette prose si active, si passionnée, si admirablement colorée, et dont les nuances adorables suffisoient merveilleusement à tous les besoins de sa pensée , M. de Chateaubriand n'avoit pas tellement renoncé aux anciennes formes poétiques que , de temps à autre, il n'y revint avec délices. Ge grand novateur, qui est le maître et le point de départ de la poésie moderne, a professé toute sa vie une grande et sincère admiration pour les modèles. Le dix -septième siècle tout entier a toujours été , pour M. de Chateaubriand , une croyance. Il n'a jamais séparé, dans son admiration et dans ses respects, les trois maîtres de cette grande et noble époque. Louis XIV, Bossuet et Despréaux. Louis XIV, voilà pour l'autorité ; Bossuet , voilà pour la croyance ; Despréaux , voilà pour le goût. Chacun de ces trois grands maîtres a été un despote tout puissant dans son art. Louis XIV lui-même n'étoit pas une volonté plus forte que Bossuet 5 l'auteur de l'Art poétique étoit aussi convaincu que l'auteur du Discours sur VHistoire univer' selle. Il est donc arrivé plus d'une fois à M. de Chateau-
» yoyet\di note à la fin du volume.
briand , dans ses trop rares instants de loisir, de laisser la prose pour le vers , et d'essayer de celte langue à part , qu'on appeloit la langue des dieux , avant de connoitre la langue de M. de Chateaubriand. Que de fois le grand écrivain, fatigué de tant de travaux qui éloient sa gloire et notre espérance , s'est-il complu à renfermer dans les gracieuses stances d'une élégie, cette abondante pensée qui l'obsédoit! Que de fois a-t-il placé, au-devant des passions de son cœur, la rime difficile des vers françois, comme une barrière qui devoit arrêter les flots bouillonnants de ses regrets et de ses souvenirs! Que de belles nuits de printemps, et que de sombres nuits d'hiver, il a passées délicieusement occupé de douces rimes, s'amusant à dompter la rime, comme faisoit Boileau, la cherchant au coin du bois, l'appelant auprès du feu, heureux comme un enfant de génie, quand la rime venoit enfin , esclave obéissante et timide, au secours de sa pensée ! Eh bien , ce sont quelques uns de ces .vers, délassement de ce grand génie; ce sont quelques uns de ces soupirs , exhalés dans ce langage qui lui étoit si nouveau; ce sont quelques unes de ces rimes , si remplies d'idées , mêlées à quelques çévères ouvrages politiques , que nous appelons — Poésies de M. de Chateaubriand.
Entre autres événements de cette poésie, qui laissera sa trace dans le souvenir des hommes , voici des faits qui vous feront comprendre comment rien ne peut être indif-
2fi8 POESIES.
férenl dans la vie et dans les ouvrages d'un homme comme M. de Chateaubriand.
Après la révolution de juillet , M. de Chateaubriand ; qui , du haut de la tribune de la Chambre des Pairs , avoit fait ce solennel adieu de la fidélité à la monarchie de Charles X , monarchie perdue par sa propre faute , vivoit tranquille et retiré , loin des hommes , dans cette maison si cachée et si modeste de la rue d'Enfer, dont nous saluons tous le seuil avec respect. Un jour, cette demeure sacrée est envahie. La force publique entre chez M. de Chateaubriand , comme elle seroit entrée chez quelque jeune conspirateur de la rue Saint- Jacques. — Que pensez-vous que faisoit alors M. de Chateaubriand ? Les larmes dans les yeux et le cœur gonflé d'amertume , il écrivoit cette ode, si douce et si triste, sur la mort d'une jeune fille , la fille d'un ami , qu'il avoit enterrée ! Telle étoit la grande conspiration de l'ancien ministre de Charles X !