JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR
11 descend le cercueil , et les roses sans taches Qu'un père y déposa , tribut de sa douleur, Terre , tu les portas ! et maintenant tu caches Jeune tille et jeune fleur.
Sur la tombe récente , un père qui s'incline De la Tierge expire'e a dëjà la pâleur. Vieux chêne ! le temps a fauché sur ta racine Jeune 611e et jeune fleur.
Ah ! ne les rends jamais à ce monde profane , A ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur; Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane Jeune fille et jeune fleur.
Tu dors , pauvre Élisa , si le'gère d'annëes ! Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur Elles ont achevé leurs fraîches matine'es Jeune fille et jeune fleur.
Eh bien, croyez -vous que cette élégie sur la mort d'une enfant, écrite ainsi au milieu des heures les plus sévères de ce temps-ci, à l'instant même où madame la duchesse de Berry descendoit sur le sol de la France , qui , lui , étoit descendu par une révolution , croyez-vous que ces vers interrompus tout à coup par le commissaire de police (le commissaire de police chez M. de Chateaubriand ! ) , ces vers rêvés sur une tombe couverte de roses blanches, commencés par M. de Chateaubriand dans son cabinet , achevés dans une prison , ne seroient pas encore dignes de tout notre intérêt et de tous nos respects , quand bien même ce ne seroit pas là une touchante et adorable élégie , toul-à-fait comparable à l'élégie de Malherbe, qui a rendu immortelle la douleur du président Duperrier et le chaste nom de sa fille :
Et rose . elle a ve'cu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin?
Vous savez tous par cœur la plus ravissante petite ro-
mance qui ait jamais été composée par un grand poète, dans un moment de regrets et d'abandon :
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de mon enfance!
Ma soeur, qu'ils e'toient beauK les, joitr»;
De France !
O mon pays ! sois mes amoursr
Toujours !
Te sou vient- il que notre mèr«, Au foyer de notre chaumière , Nous pressoit sur son cœur joyeux ,
Macbère?
Et nous baisions ses blancs chcveus.;
Tous deux.
Ma sœur, te souvient-il enco! c Du château que baignoiL la Dore Et de cette tant vieille tour
DuMaurc, Où l'airain sonnoit le rcimir
Du jour?
Te souvient-il dii lac tranqn l!e Qu'effleuroit l'iiironilclle aj;.ir , Du vent qui courhoil le l'osean
Mo'.ille, Et du soleil courbant sur l'eau ,
Si beau ?
Te souvient-il de celte amie, Tendre compagne de ma vie?
Dan* les bois en cueillant la fleur
Jolie , Hélène appuyait sur mon cœur
Son cœur.
Oh ! qui me rendra mon He'lène, Et ma montagne , et le grand chêne ? Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine :
Mon pays sera mes amours
Toujours!
Cette romance est un chef-d'œuvre -, la cadence en est pleine de mélancolie et de douceur. Ce sont des vers tombés du cœur, ou plutôt c'est une larme tombée des yeux de M. de Chateaubriand. Cettesromance a fait le tour du monde. Tous tant que nous sommes, nous Tavoiis entendu chanter à notre mère, et nous la savions chanîcr, bien avant d'avoir lu une page de M. de Ckalcaubiiand. Et comme un bonheur (surtout en poésie) n'ai rive jamais sans l'autre, il est arrivé qu'un pauvre musicien perdu dans la foule, un bonhomme que j'ai connu beaucoup , a trouvé dans ces vers un triste et harmonieux petit air qui en rendoit merveilleusement le sens intime et caché. L'air de la romance réussit autant que les paroles, si bien que, grâce à son poète, ce pauvre et humble musicien , dont je vous dirai le nom tout à l'heure , ne mourra pas.
Eh bien, quand cette romance, qui est devenue un
air national, ne seroit encore qu'une touchante é'iégle, ne faudroil-il pas la placer avec honneur à côté des plus belles pages de M. de Chateaubriand ? Pourtant c'est bien plus qu'une élégie, c'est de l'histoire. Il y a quelque temps déjà (c'étoil au moment où M. de Chateaubriand venoit de lire à quelques amis les premiers chapitres de ses Mémoires) ^>\\n des heureux confidents du grand poète, encore sous le charme de cette magnifique révélation , s'en vint auprès d'une belle dame d'esprit pour lui révéler quelques unes de ses douces impressions. A cette lecture , notre jeune homme , à peine sorti de l'Abbave-aux-Bois (heureuse retraite qui fut la première confidente de ce chef-d'œuvre inédit! et fasse le ciel qu'il le soit encore long-temps, puisque M. de Chateaubriand ne veut le publier qu'après sa mort), étoit encore si ému et si rempli de cette admiration passionnée qui accompagne toutes les grandes choses, qu'il raconloit à cette aimable femme d'esprit et de cœur tout ce qu'ici avoit entendu des Mémoires de M. de Chateaubriand : les années d'exil , les années de gloire, cet affreux Paris de ^3 , cette magnifique Amérique de (^4- — " Surtout , « disoit le jeune homme , ce qui m'a frappé dans les Mé- « moires de M. de Chateaubriand , c'est un livre tout u entier où il raconte son enfance, — le château de Co- « bourg , — ses hautes tourelles , — sa jeune sœur, — « et sa mère , sa mère surtout, — et le pas solennel de « son père, ce rude gentilhomme qui se promène silen-
« cieusement sur les dalles sonores de la vaste salle go- « thique. Quand le pas s'éloi;^ne , les enfants , rapprochés « de leur mère auprès de Tâlre, se livrent tout bas à leur « couveisalion ordinaire et à leurs terribles, mais déli- « cieux récits d'apparitions et de fantômes 5 — quand le « pas se rapproche, le tendre gazouillement de la mère « et des enfants s'en va s'affoiblissant peu à peu , jusqu'à <( ce que la douce conversation s'arrête tout-à-fait ; puis « le pas s'éloigne encore, et la conversation recommence. « — Et notez bien , disoit toujours le mêmejeune homme « à cette belle dame, qui l'écoutoit le cou tendu, que ce «livre de ses Mémoires , que M. de Chateaubriand « n'a voit lu à personne, dont personne ne m'avoit parlé, « et que j'entendois pour la première fois à coup sûr, il « me sembloit et il me semble encore que je l'avois déjà «entendu, non pas une fois, mais vingt fois; iJ me a semble que je le savois par cœur ; et cette idée me tour- « mente et me poursuit à ce point que je ne saurois dire « si ce n'est pas là un rêve que j'ai fait quand je n'étois « qu'un enfant. »
A quoi la dame, souriant doucement comme sourient les anges : — « Et moi aussi, dit-elle, je le sais par « cœur votre chapitre 5 je l'ai souvent entendu répéter « que j'étois bien jeune. » Puis tout d'un coup, se mettant à son piano , elle se mit à chanter ;
Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance?