‹ Poésies diversesChapitre 12 sur 47 · A LA REINE · texte numérisé non relu

A LA REINE

A la plus pleine de vertu

Que* jamais le royaume ait eu,

La meilleure reine du monde,

En qui toute sagesse abonde.

Un petit poète suranné

Souffrant toujours comme un damné,

Et qui bien souvent la dent grince,

Car bien souvent douleur le pince,

Ose aujourd'hui bien humblement

En forme de remerciment,

Offrir petits vers ridicules,

Plaise à Dieu qu'ils soient sans macules,

Puisque l'auteur les façonna

Pour dame qui macule n'a.

Çà venez donc à moi ma muse,

Venez ma petite camuse,

Dont le nez n'est pas aquilia,

Venez à pas de Trivelin

Avec brodequins à sonnettes,

Et vos meilleures castagnettes,

Mais venez donc en peu de temps,

Car j'enrage lors que j'attends,

Et l'honneur d'exercer ma veine

Pour cette incomparable reins,

Me rend le courage aussi fier

Que si j'étais un financier.

Honteuse, vous n'osez peut-être

Devant telle reine paraître,

Demeurez donc en votre mont,

Où toutes vos autres sœurs sont,

Réduites à filer quenouilles

Et ne vivre que de grenouilles,

Et de salade de cresson,

Tant jours de chair que de poisson ;

Que sur les bords de l'Hipocrène

La très honorable fontaine,

Vous trouvez pour vous substanter,

Et la malle faim éviter,

Depuis que la grande Eminence

Qui tant eut et laissa finance,

Est en Sorbonne, où s'il ne dort

Il pourra s'ennuyer bien fort.

Mais chaque mal a son remède,

Et j'espère que sans votre aide,

Celle même pour qui j'écris

Peut toute seule à mes esprits,

Communiquer tant de lumière,

Que dessus si riche matière

Je ferai des vers à foison,

Et vraiment c'est bien la raison ;

Car cette Reine sans seconde,

Qui fait du bien à tant de monde,

Et qui veut bien m'en faire aussi,

Entend que mon corps raccourci,

De tous les corps le moins mobile,

Ne fait plus corps d'homme de ville,

Mais qu'il fait corps d'homme de Cour,

Grâces à la dame d'atour,

Qui sans en être conjurée

M'a cette grâce procurée :

Mais peu de temps j'en jouirai,

Car hélas ! bientôt je mourrai,

Je vois la mort qui me muguette,

Et qui pour me ravir me guette,

Oui bientôt son grand dard rouillé,

Dedans mon sang sera mouillé.

Mais cette camarde est bien folle,

Il ne faut qu'une croquignolle,

Coup d'épingle ou de camion :

Enfin la moindre lésion,

Sans faire jouer la rapière

Peut me loger dans une bière

Comme elle fit ce Maître Jean

Plus renommé que le grand Pan,

Et qui nonobstant ma requête

Encore bien qu'il lui fit fête

Laissa finir ses tristes jours,

A mon père entre Amboise et Tours.

Mais tant parler de funéraille

N'est pas un langage qui vaille ;

Même en cet agréable temps

Que tous les peuples sont contents

De vous voir, ô l'honneur des reines,

Régir de cet Etat les rênes,

Et régner sur les volontés

Par vos ineffables bontés.

O que quiconque en Dieu se fonde,

Fait bientôt voir à tout le monde

Que sans lui l'homme ne peut rien,

Et que je me confirme bien

Par 1 . tit heureux où vous êtes,

Et par tous les biens que vous faites,

Que tôt ou tard la piété

Trouve son loyer mérité.

Quant à ce qui touche moi-même,

Sachez que la bonté suprême

Vous guerdonnera largement,

Pour m'avoir donné logement.

Car en ma petite personne,

O reine aussi belle que bonne,

Vous fondarez en la logeant,

Un hâpital pour peu d'argent,

Car je pense avoir ce me semble,

Tout ce que peut avoir ensemble,

De grands maux curables ou non,

Un hôpital de grand renom ;

Par exemple paralysie,

J'en ai, mais de la mieux choisie,

De fièvre toujours quelque accès,

De rhume toujours par excès.

Des yeux je ne vois quasi goutte,

Aux jointures j'ai toujours goutte ;

Aux nerfs souvent contorsion,

Et partout ailleurs fluxion.

Il est vrai je n'ai point d'ulcères,

Mais je ne m'en tourmente guères,

Un jour peut-être j'en aurai,

Et bien plus que je ne voudrai.

Tous ces maux font qu'aujourd'hui j'ose

Vous importuner d'une chose,

Ce n'est pas d'une donaison,

Mais d'avoir en votre maison,

Bien que je sois un peu maussade,

L'honneur d'être votre malade.

De cet office si nouveau,

Votre train sera bien plus beau,

Outre qu'aucun roi de la terre,

Tant en la paix comme en la guerre,

Jamais par un tel officier,

Ne s'est fait servir par quartier.

Si vous accordez ma demande,

O reine de vertu très grande,

Je n'aurai pas peu de fierté,

D'être de votre Majesté

Le très obéissant malade ;

Mais pourtant je me persuade,

Quoi que la gloire d'être à vous,

Soit un bien préférable à tous,

Que de cette charge nouvelle,

Que p3ur moi je trouve fort belle,

Personne ne s'empressera,

Et que c'est moi seul qui l'aura

Tout le temps de ma triste vie,

Sans que personne en ait ennuie.

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