A MONSIEUR SARRAZIN
ÉPITRE
A toi de qui jadis je fus voisin,
Qui par le cœur es bien mieux Sarrazin
Que par le nom, puisque de mon absence
Bien peu te chaut, ainsi comme je pense :
Si tu n'étais dur comme de l'acier
Et plus cruel qu'un lion carnassier,
Tu me viendrais, monté comme un saint George,
Voir quelquefois, mais tu mens par la gorge
Quand tu te dis être fort bon ami,
Toi qui n'en es seulement un demi :
TOÉSIES DIVERSES 17
Si tu jurais d'aimer fort ton amie,
Si crois-je bien que ne mentirais mie :
Car de tout temps à l'amour forcené,
Tu me parais avoir le nez tourné :
Mais d'amitié peu te chaut, ce me semble,
Qui les amis unit si bien ensemble,
Au lieu qu'Amour n'est que déception,
Que malangin, que dol, que fiction.
J'en puis parler autant ou plus qu'un autre,
Car l'Amour fut jadis le tyran notre,
Qui m'emplissait le cœur de feu Grégeois,
Mais las ! c'était au temps que je marchois,
Que je portais chapeaux de belle forme,
Comme on en voit chez Marion de Lorme,
Que je chargeais mes jambes de canons,
Et que j'avais aux pieds souliers trop longs ;
Mais maintenant, malheureux je ne bouge,
Mon couvrechef n'est plus qu'un bonnet rouge,
Loin de porter des canons superflus,
Once de chair aux jambes je n'ai plus :
Loin de chauffer comme on se chauffe au Louvre,
Mes pieds tortus humble pantoufle couvre ;
Mais maintenant hive, pâle et défait,
Justaucorps noir est tout mon attisset,
Justaucorps noir est toute ma parure
Contre le froid bien garni de fourrure ;
Ainsi du sort indignement traité,
Tout mon soûlas est d'être visité,
Et j'espérais, non pas pour mon mérite,
Duquel je fais la quantité petite,
Qu'on te verrait une fois seulement :
Mais espérer qu'un Sarrazin Normant,
De ses amis garde quelque mémoire,
En bois brûlé c'est chercher vache noire,
Un jour chez moi, je m'en souviens très- bien,
Tu me jurais, et ne me jurais rien,
Tu me jurais, et c'était piperie,
Que ma personne était de toi chérie,
Je te jurais, et c'était vérité,
Qu'à te chérir je me sentais porté ;
Nous nous disions ainsi chose semblable.
Toi mensonger, et moi très véritable :
Mais on ne doit croire que rarement
Un Sarrazin, qui de plus est Normant.
Tout homme ayant cette double teinture,
Sera toujours de mauvaise nature,
Comme il appert par ce beau Sarrazin,
De qui je fus autrefois le voisin
Et de qui n'ai maintenant connaissance
Non plus que si le lieu de la naissance
Etait celui d'où nous vient le Goco,
Ou bien Goa, le Pérou, Mexico,
Ou les pays qui sont delà la ligne,
Que d'aller voir, je me sens très-indigne ;
Car on m'a dit qu'homme sans pieds et mains
N'est pas trop propre à faire longs chemins ;
Et moi je suis, quoi qu'avec pieds et pattes,
Le plus chétif d'entre les culs- de- jattes,
En ces pays lointains et peu connus,
Où sans trembler les hommes vont tout nus,
Si tu faisais ta demeure ordinaire,
Je me tairais ou je me devrais taire ;
Car tel chemin si rempli de hasard
Ne s'entreprend pour simple Dieu vous gard,
Mais ta demeure, âme trop déloyale,
Est tout auprès de la place Royale,
Où l'on ne va, si l'on veut, qu'à couvert ;
D'où, quand on veut, le chemin est ouvert
Vers le quartier où je fais ma demeure,
Où de te voir, je souhaite à toute heure,
Où pour te voir souhaits ne ferai \lus,
Puis qu'aussi bien ils seraient superflus ;
Ou si j'avais place dans ta mémoire,
Soit en allant ou venant de la Foire,
Te détournant de cent pas à côté,
Et tirant droit devers la Charité
Tu pouvais bien me rendre une visite :
Lors te voyant de joie non petite
Mon pauvre cœur eût été consolé,
Et je saurais comme tout est allé
Dans le désordre arrivé dans la place,
Où fît des mieux le grand Comte Brancasse,
Où fit des mieux mais de l'autre côté,
Un tien ami de son frère assisté,
Homme à poil noir, homme à paix, homme à guerre,
A plume, à poil, soit par mer, soit par terre :
Mais ce discours n'est pas bon à pousser,
Car quelques-uns pourraient s'en offenser.
Puis j'aurais su, quel jour fut que la Laime
S'est enrôlé dans l'infernale bande,
Comme à propos il finit son destin,
N'ayant plus rien de quoi faire festin,
Oe qu'on en dit dans le Marets du temple,
Ce que l'on dit du bel et saint exemple
Que la Ninon donne à tous les mondains,
En se logeant avec les nonains ;
Combien de pleurs la pauvre jouvencelle
A répandus quand sa mère, sans elle,
Cierges brûlants et portant écussons,
Prêtres chantant leurs funèbres chansons
Voulut aller, de linge enveloppée
Servir aux vers d'une franche lippée.
Puis pour laisser les morts en leur repos,
Et pour changer un si triste propos,
Lisant des vers tant d'autrui que des nôtres,
Riant des miens, disant du bien des vôtres,
J'eusse avec toi passé d'heureux moments,
Sans ressentir mes rigoureux tourments :
Mais je vois bien que le destin contraire,
Pour me traiter toujours à l'ordinaire,
Au triste état où sa rigueur m'a mis,
Est résolu de m'ôter mes amis.
Ce néanmoins, oublieuse personne,
Humble bonsoir humblement je te donne,
Quoique bonsoir ne soit pas trop bien du,
A qui d'amis souvenir a perdu.
Fait à Paris dessous ma cheminée,
Par moi Scarron, carcasse décharnée, Trois jours après que les yeux furent clos Pour un jamais à la mère l'Enclos.
EPITRE