A MONSIEUR
D'AUMALLE D'HAUCOURT
ÉPITRE
Brave D'aumalle que j'estime,
Et pour la prose, et pour la rime,
Et pour mainte autre qualité,
Pour éviter prolixité,
Que je passerai sous silence ;
Parce qu'avec impatience
Les gens comme vous généreux,
S'entendent louer devant eux.
De votre ingénieuse Epitre,
Chacun dit du bien à bon titre :
Tous ceux à qui je l'ai fait voir,
Tous gens d'esprit et de savoir,
Ont mille fois béni la veine
Qui produit ces beaux vers sans peine ;
Et chacun d'eux s'étonna fort
Voyant qu'elle venait du nord,
S'il se rencontrait grosse bande
De gens comme vous en Hollande,
La Hollande disputerait
De l'esprit, et l'emporterait
Sur nos plus fins académistes ;
Et de pareils antagonistes
Sortiraient assez de bons vers,
De quoi fournir tout l'univers.
En bonne foi, brave d'Aumalle,
Les vôtres ne sont pas de balle,
Mais de ceux qui peuvent courir
Par tout l'univers sans mourir
Un moment après leur naissance,
Comme ceux que l'on fait en France,
Par leurs producteurs affamés,
Très-mal vers bulesques nommés.
Crier, à mes beaux mots de gueule,
C'est me semble la façon seule
Dont publier on les devrait,
Cela s'entend qui le pourrait :
Mais par malheur ils sont de mise,
Toujours quelque ignorant les prise,
Quelque pédant ou quelque fat
Y rencontre du délicat ;
Et dit, voyez quelle imposture,
Ces vers sont de défunt Voiture,
De Ménage, ou de Sarrazin,
Ou bien de quelque autre assez fin
En cette manière d'écrire
Pour mériter que l'on l'admire ;
S'entend si l'on en peut trouver,
Qui jusque là puisse arriver.
Eux seuls savent railler de source,
Et vivre au dépens de leur bourse ;
Sans aller picorer ailleurs,
De quoi s'ériger en railleurs.
Les autres ri meurs subalternes
Ne font voir que des balive:n^s,
Riment mal et raisonnent pis.
Je mettrais la main sur le pis,
Que pour eux toute rime est bonne
Pourvu seulement qu'elle sonne ;
Quoi que toute rime de son
Vaille moins que du pain de son.
Mais pour la rime encore passe,
Quand le bon sens joint à la grâce
De la naïve expression
Est soutenu d'invention :
Alors une rime forcée
Entre deux meilleures placée
Dans la foule peut se sauver,
Sans que l'on y puisse trouver,
A moins que d'être fort inique,
A faire jouer la critique.
Mais les rimailleurs de Bibus,
Nommés poètes par abus,
Les plus mauvais plaisants du monde,
Méritent que chacun les fronde,
Et d'être interdits du métier,
Voire d'encre, plume et papier.
Ils ont pour discours ordinaires,
Des termes bas et populaires,
Des proverbes mal appliqués,
Des quoliquets mal expliqués,
Des mots tournés en ridicule
Que leur sot esprit accumule
Sans jugement et sans raison,
Des mots de gueule hors de raison ;
Allusions impertinentes,
Vrai style d'amour des servantes,
Et le patois des paysans,
Refuge des mauvais plaisants ;
Equivoques à choses salles :
En un mot le jargon des halles,
Des crocheteurs et porteurs d'eau, •
Nommé langage du Ponceau,
Il n'est chose dont moins l'on rie
Que de cette plaisanterie
Chez le beau monde de la Cour,
Où la politesse en son jour
Très difficilement tolère
Le jargon de la harengère.
Ils font des vers en vieux Gaulois,
N'en pouvant faire en bon Français,
Et disent que c'en est la mode ;
Quand l'article les incommode,
Ils le coupent sans hésiter.
L'autre jour on me vint conter
Qu'un de ces beaux rimeurs de neige,
Qui sentait encor le collège,
Enquis si des vers il faisait, j
Parce qu'alors il en lisait,
Fit une réponse grotesque :
Je n'écris, dit-il, qu'en burlesque,
Mais, pour des vers, je n'en fais point,
Nous sommes d'accord en ce point,
Ils en font comme je chemine,
Ou leurs vers ne sont que vermine :
Et moi-même tout le premier
Je barbouille bien dvi papier,
De quoi franchement je m'accuse,
Et suis d'avis que sans excuse,
Pourvu que l'on en fasse autant
De tout homme papier gâtant
Dans la rivière, l'on me jette
Comme un hérétique poète ;
Ainsi l'on purgera l'Etat
De maint ouvrage sot et plat.
Mais j'écris, me semble, en colère.
Prenons un style moins sévère,
Et parlons un peu de Paris
D'où ces carmes je vous écris,
Cadet d'Haucourt, brave D'aumalle,
Toujours Paris son luxe étale, Quoi que l'argent y suit bien court, La faveur si fuit et si court ; C'est le plus grand plaisir du monde, L'un y courtise, l'autre y fronde, L'un n'a pas seulement un brin D'estime pour le Mazarin.
L'autre tout un jour à sa porte, Attend que ledit seigneur sorte, L'un va jouer chez la Blondeau, Et l'autre étendu comme un veau Tout de son long dans sa brouette, S'en va dire à queique coquette En l'absence de son cocu ; Belle, vos beaux yeux m'ont vaincu.
L'un va voir des fille; i de joie,
L'autre fait la fausse monnoie,
L'un va la nuit prendre un manteau,
L'autre le perd, et son chapeau ;
L'un emprunte, et l'autre refuse,
L'un travaille, et l'autre s'amuse ;
L'un nourrit de plus fins que lui,
L'autre vit au dépens d'autrui,
L'un dépense, et l'autre mendie
L'un récite la comédie,
L'autre exhorte les mal-vivants,
Et n'a pas beaucoup de suivants ;
L'un divertit, l'autre incommode ;
Enfin, chacun vit à sa mode,
Et par différentes façons,
Comme la mer fait ses poissons,
Paris en sa large ceinture,
Fait vivre mainte créature,
Les uns bien, et les autres mal,
Pour moi cacochyme animal,
Je suis comme un homme qu'on roue,
Quoi que souvent mon esprit joue :
Mais mon corps qui fait bande à part,
En son jeu ne prend nulle part.
Ma charge est peu s'en faut cassée,
Dont ma muse est fort offensée,
Et toute prête «à se fâcher
Si l'on ne tâche à l'empêcher.
Je lui ferai voir la Hollande,
Où sans que rien elle appréhende,
Elle pourra bien mettre au jour
Des vers qui ne sont pas d'amour,
La belle impression d'Elzevire
Fera que ma façon d'écrire
Reprendra nouvelle vigueur,
Et lors, malheur, malheur, malheur,
Sur qui le chagrin du malade,
Tirera son arquebusade.
Mais étant votre serviteur,
C'est trop de ma mauvaise humeur
Vous accabler sans conscience, C'est braver votre patience, Et bien loin de vous apâter, C'est le moyen de vous fuster :
Une autrefois notre camarade Sera d'humeur plus goguenarde, J'ai l'esprit aujourd'hui bouché, Et comme l'Etat débauché ; Excusez donc l'humeur peccante.
Fait par moi l'an six cent cinquante, Le quatrième de janvier, Tout seul assis en mon foyer, Entre un Epagneul et ma chatte, Qui vient de lui donner la patte.
EPITRE