CHAGRINE
A MONSIEUR ROSTEAU
Rosteau que j'estime et que j'aime Pour le moins autant que moi-même, Ami loyal et généreux, Galant, libéral, amoureux, Faisant toujours quelque maîtresse, Qui n'étant point ourse ou tigresse Aime mieux guérir des blessés, Que d'en faire des trépassés ; Depuis que je suis venu boire, Des eaux du beau fleuve de Loire Et que de crainte d'un blocus, Et de la disette d'écus, Qui cause toute autre disette, J'ai quitté Paris sans trompette, Le mal de ton éloignement M'a rendu chagrin diablement ; Mon humeur jadis enjouée,
De tous, et par tout tant louée
N'est plus qu'une mauvaise humeur,
Et je ne suis plus ce rimeur,
De qui la gaillarde musette
De cent rimailleurs contrefaite,
A paru même avec éclat
A fc messieurs du goût délicat :
Aussi n'est-ce pas chose étrange,
Qu'iei-bas toute chose change,
Et que mon malheur seulement
N'est point sujet au changement ;
Quand cela me monte à la tête,
Je m'en fâche comme une bête,
Comme si la fortune aussi
N'en traitait pas d'autres ainsi.
Dans le maudit siècle où nous sommes
Le plus honnête homme des hommes,
S'il n'est gabeleur ou soldart,
Le meilleur desquels est pendart,
Eût-il savant et davantage
Que Nu blé, Gaumin ou Minage,
Ou tels autres grands savantats,
Si la reverseuse d'Etats,
Dont le choix est souvent blâmable,
Ne leur veut être favorable ;
Et leur savoir et leur vertu
Leur serviront moins qu'un fétu.
Aujourd'hui l'aveugle Fortune
Est pour qui boit, pour qui pétune,
Poui le joueur, pipeur fut-il,
Pour le poisson du mois d'avril,
Maquereau qu'on nomme en vulgaire,
Pour le tra'tre, pour le faussaire ;
Bref pour tout homme vivant mal,
Et pour tout nuisible animal ;
Les pauvres courtisans des muses
Sont aujourd'hui traité de buses,
Qu'autrefois défunt Richelieu,
Qu'ils ont traité de demi-Dieu,
Traitait de la façon d'Auguste, Prince aussi généreux que juste, A traité les hommes savants, Dont les vers sont encor vivants Et vivront malgré l'ignorance ; Mal qui règne ailleurs comme en France, Où maint gros oiseau de saint Luc, Plutôt que de saint Jean est duc, Tant le destin qui tout gouverne Qui porte l'un, et l'autre berne, Agir sur tout injustement Faute de bon discernement.
Les beaux vers et la belle prose Valent aujourd'hui peu de chose ; Se voir en auteur érigé Est un sinistre préjugé Pour la fortune d'un pauvre homme 4 Par ma foi si j'avais fait comme A fait Morel ou la Blondeau, Que sait-on ? de poètereau, Je serais marquis à la mode :
Le talent de bien faire une ode, Un Roman Comique, un Japhet, Ne grossit pas un petit fait ; Peu de gens sachant bien écrire Ont abondamment de quoi rire, Les Des-Portes, et Bois-Robers, Fissent-ils aussi bien des vers Qu'en fit l'iidortuné Malherbe, Aujourd'hui n'auraient que de l'herbe, Eux qui dans un siècle meilleur, Du sot métier de rimailleur, Ont eu toute la récompense :
Ha ! j'en enrage quand j'y pense, Peu de Richelieux aujourd'hui, Sauf Seguier, qui fait comme lui, Font revivre défunt Mécène ; Rien n'est plus pauvre que la scène Qu'on vit opulente autrefois,
Quoi que le plaisir de nos rois.
Il n'est saltinbanque en la place Qui mieux ses affaires ne fasse Que le meilleur comédien Soit Français, soit Italien.
De Corneille les comédies, Si magnifiques, si hardies, De jour en jour baissent de prix.
Nous voyons tous nos beaux esprits, Mal en argent, et mal en laine.
L'auteur du fameux Artamène A perdu son gouvernement, Sans savoir pourquoi ni comment, Et son roman que l'on admire.
Peut-être ne sert qu'à lui nuire ; Je ne vois pas le vent tourné A l'en voir un jour guerdonné.
Notre ami Tristan Gentilhomme Autant qu'un dictateur de Rome, Qui fait des vers si noblement, Et dont le tour est si charmant, Attend encor que la Fortune Contre lui n'ait plus de rancune.
J'en pourrais cent autres nommer Dont l'esprit se fait estimer.
Par ces trois de rare mérite Dont la récompense est petite, On peut facilement juger Que les autres sont en danger, Si l'astre malin longtemps dure, D'endurer la pauvreté dure, Laquelle jointe aux cheveux gris, Est la peste des beaux esprits ; Par exemple, sans la Suède Saint-Amant était sans remède Comme son poète crotté Qu'il a si plaisamment chanté.
Qu'un fat apprenne à bien écrire, Et que ce fat sache un peu lire,
Pour peu que le bonheur lui rit,
Vous voyez ce fat en crédit,
Qui passe pour grand personnage,
Et n'est qu'un fat pour tout potage.
Un homme parfait en tout sens,
Garni de vertu, de bon sens,
D'esprit, de cœur, de politesse,
De beauté, de santé, d'adresse,
Et de cet air rare et galant
Qui finit un homme excellent,
S'il arrive qu'il étudie,
S'il fait poème ou comédie.
Un campagnard, un courtisan,
Un franc -bourgeois, un partisan,
Enfin quelque tête mal faite,
Dira d'abord, c'est un Poète,
Et pensera dire un beau mot.
La maie peste soit du sot.
Tout cela me rend misanthrope,
Et ma chagrine Caliope,
Ne saurait voir un campagnard,
Qu'elle ne dise à tout hasard,
C'est un fat, et la téméraire,
Qui peut-être aurait pu mieux faire,
Ne se trompe que rarement
Dans son trop hardi jugement.
Elle trouve aussi dans la ville
Matière d'échauffer sa bille,
Tant le nombre des t ots est grand :
La sottise règne, et se prend
Dans Paris, et dans la Cour même,
Où le plus parfait qui trop s'aime,
S'il n'y prend garde, en s'aimant trop,
Court à la sottise au galop :
Oui, la campagne n'est pas seule.
Où les diseurs de mots de gueule,
Les éternels complimenteurs
Les incorrigibles menteurs,
Les contesteurs à toute outrance,
Par sottise ou par ignorance, Font enrager les gens de bien ; Personne ne se connaît bien, Tel contre qui toujours l'on peste, Croit que chacun l'aime de reste, Et nul ne voudrait sans retour, Troquer l'objet de son amour, Ne vous déplaise, c'est lui-même, Contre Socrate que tant j'aime, Contre ton ami feu César Comme toi tant soit psu paillar.
Nous ne nous faisons point justice Et la filastie est un vice, Dont le plus sage est entaché, Fût-il sans tout autre péché.
C'est cet amour-propre peut-être, Qui tait que sans bien reconnaître Si je fais mal, si je fais bien Je ne prends plus plaisir à rien.
Je vieillis, et lors que j'y songe, Et qu'en ce penser je me plonge, Mes maux et passés et présents, Augmentent le froid de mes ans.
Tout m'importune et tout me fâche, Le plaisir qu'on a quand on mâche, Le seul que mes maux m'ont laissé, Ne m'est plus qu'un plaisir passé, Et tant mon chagrin est extrême, S'il est quelque chose que j'aime ; Songeant qu'il le faudra quitter, Il ne sert qu'à m'inquiéter.
Pour comble de mon infortune, Moi-même que tout importune, Je commence à m'importuner ; On me le peut bien pardonner, Je suis dans le siècle où nous sommes, Le plus infortuné des hommes, Et d'autant plus infortuné, Que je ne paraissais pas né
Le plus impertinent du monde ; Mais le ciel sur qui lui plaît fronde, Puisqu'il veut me traiter ainsi, Soit fait, je le veux bien aussi.
Mais j'oubliais bien de te dire, Que quiconque m'aime s'attire Quelque infortune tôt ou tard, Toi qui prends en moi quelque part, Songe combien on s'y hasarde, Au nom de Dieu prends-y bien garde :
M' aimer est un coup bien hardi, Laisse-moi là, je te le dis, Pour décharger ma conscience.
J'ai ^ait une autre expérience, Si je veux quelqu'un obliger, Ce quelqu'un me fait enrager ; L'honnête homme cesse de l'être, Et se découvre ingrat ou traître, Lorsque par un zèle indiscret, Je lui fais part de mon secret ; Ou que sans mes sûretés prendre, Je lui prête ce qu'il doit rendre ; Tu sais si je dis vérité, Toi qui de tout temps as été, Le fidèle dépositaire, De ma moindre petite affaire ; Tu sais comme on m'a guerdonné, Quand en sot j'ai mon bic-i donné.
Contre moi tout en mal se change, Si je traitais avec un ange, Cet ange deviendrait démon Changeant de nature et de aom.
Il faut porter dans l'Amérique Un chagrin si mélancolique, Et voir si sous un autre ciel, Son absinte deviendra miel.
Là nulle fluxion ni goutte, Là nul froid que tant je redoute, La nuit seulement un vent frais,
Y semble être fait tout exprès, Contre le chaud de la journée ; Là, le printemps toute l'année
Y conserve sa gaieté, L'automne sa maturité,
Et l'été sans brûler les herbes, Chaque mois y donne des gerbes, Et tous trois des fruits ravissants, A la fois morts, nés, et naissants.
Un si beau sujet, ce me semble, Vaut bien que je quitte mon amble, Et qu'au péril de faire un saut, Notre Pégase aille par haut.
Je vais donc donner du haut style.
Comme ferait ici Virgile, Et monté sur mes grands chevaux, Les pousser par monts et par vaux.
L'adorable flambeau du monde, Sortant du vaste sein de l'onde
Y paraît aux yeux ébahis,
Non tel que dans nos froids pays,
Des obliques traits qu'il nous darde,
Eblouissant qui la regarde,
Et dissipant sur l'horison,
Quelque légère exhalaison ;
Non tel quand du rivage Maure,
Montant au ciel après l'aurore,
A peine par lui sont percés
Les brouillards sur l'onde amassés :
Mais avec la magnificence,
D'un astre de cette importance,
Et dans un superbe appareil,
Il se fait voir dès son réveil,
Avec un excès de lumière,
Que ne soutient point la paupière,
De son visage spacieux,
Couvrant tout un côté des cieux,
Allumant les plaines humides
De mille et mille feux liquides,
Et d'autant de rayons dorés
La voûte des cieux azurés :
Tant de merveilles assemblées
Ne sont point ailleurs étalées,
Que dans ces climats fortunés.
Qui sont des tropiques bornés :
Là notre cher Sardanapale,
Ne viendra, ni toi, ni ta maie,
Toi qui crois que loin de Paris i
On est autant que mort ou pris,
Et que sans Cloris ou Silvie
On ne peut bien passer sa vie.
Paris sans doute a des attraits ;
Mais ses plaisirs sont de grands frais,
Nos Indiennes et nos nègres,
Autant que des Basques allègres,
Valent bien en leur nudité,
Tes dames en leur propreté :
Leur teint poli d'ébène noire
Vaut bien un teint blanc comme ivoire,
Qui de blanc fade frelaté
Devant qu'être vieil est gâté :
Le repos si je ne me trompe,
Vaut bien ton Paris et sa pompe,
C'est le plus riche des trésors,
Que l'Amérique a sur ses bords,
Le contes-tu pour peu de chose ?
Cela seul, peut bien être cause
Que bientôt notre Cap de Nort
Des malheureux sera le port ;
Comme malheureux je m'y coule
Loin du tumulte et de la foule,
Si je m'y voyais avec toi
Je serais plus heureux qu'un roi.
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