‹ Poésies diversesChapitre 18 sur 47 · A SON ALTESSE ROYALE · texte numérisé non relu

A SON ALTESSE ROYALE

Mes vers, allez trouver le généreux Gaston.

Grand prince, direz-vous, nous sommes votre foire :

Celui qui vous la donne est ce pauvre garçon

Qu'à Bourbon vous plaigniez en le regardant boire.

En vous donnant des vers importuns ou plaisants,

Il ne demande pas récompense ou présents :

Mais puisque notre roi veut bien qu'on dessupprime

Son père qui faillit par malheur seulement,

Et qu'il ordonne enfin son rétablissement,

Avancez-en l'effet, ô prince magnanime !

C'est là le seul sujet et la fin de sa rime,

Et ce que vous pouvez faire fort aisément.

Sangle au dos, bâton en main, Porte-chaise que l'on s'ajuste, C'est pour la foire S. -Germain, Prenez garde à marcher bien juste :

N'oubliez rien, montrez-moi tout, Je la veux voir de bout en bout, Car j'ai dessein de la décrire.

Muse au ridicule museau, De qui si souvent le naseau Se fronce à force de trop rire, Muse qui régis la satyre, Viens me réchauffer le cerveau.

Gui-de de mon esprit follet, Qui surtout chéris le burlesque, ; Souffle-moi par un camouflet

Un style qui soit bien grotesque, J'en veux avoir du plus plaisant, Et fût-il un peu médisant, J'y mettrai tout vaille que vaille :

Mais devant que de rimasser,

Bannissons de notre penser Tout souvenir qui le travaille, Et commençons par la canaille Qui nous empêche de passer.

Que ces badauds sont étonnés, De voir marcher sur des échasses, Que d'yeux, de bouches et de nez, Que de différentes grimaces !

Que ce ridicule Arlequin Est un grand amuse-coquin !

Que l'on achève ici de bottes !

Que de gens de toutes façons, Hommes, femmes, filles, garçons, Et que les culs à travers cottes Amasseront ici de crottes, S'ils ne portent des caleçons.

Ces cochers ont beau se hâter, Ils ont beau crier gare, gare, Ils sont contraints de s'arrêter, Dans la presse rien ne démarre.

Le bruit des pénétrants sifflets, Des flûtes et des flageolets, Des cornets, hautbois et musettes, Des vendeurs et des acheteurs, Se mêle à celui des sauteurs Et des tambourins à sonnettes, Des joueurs de marionnettes Que le peuple croit enchanteurs.

Mais je commence à me lasser D'être si longtemps dans la boue, Porteurs, laissez un peu passer Ce carrosse qu'il ne vous roue :

Et puis pour marcher sûrement, Appliquez-vous soudainement A son damasquiné derrière, Moins de monde vous poussera, Le chemin il vous frayera ;

Mais s'il reculait en arrière, De peur de briser notre bière, Faites de même qu'il fera.

Quelqu'un sans doute est attrapé, J'entends la trompette qui sonne, Bien souvent pour être dupé Ici tout son argent on donne.

Ha ! je le vois le maître sot Qui se gratte sans dire mot En recevant la babiole, Qui de son argent est le prix.

Dieux ! de quelle joie est épris Le maudit blanqueur qui le vole, Et que la dupe qu'il console A peine à ravoir ses esprits. !

Mais qu'est-ce que je viens de voir ?

Une dame au milieu des crottes.

Est-ce gageure ou désespoir ?

Mais peut-être a-t-elle des bottes.

Ah vraiment je n'en dis plus rien :

En l'approchant je connais bien Que c'est une belle homicide, Au nez de laquelle un beau fard Composé de craie et de lard, Déguise bien plus d'une ride, Et que le filou qui la guide Est son brave ou bien son cornard.

Que de peinturés affiquets Dont les mères et les nourrices Régaleront leurs marmousets !

Que de gâteaux et pain d'épices !

Ici, maint laquais bigarré, Maint petit diable chamarré Fait au bourgeois guerre cruelle, Tandis que son maître coquet Pousse maint amoureux hoquet

Yis-à-vis de quelque donzelle <Jui l'amuse de la prunelle Et de son affeté caquet.

Que ces souillons de gauffriers Font sentir l'odeur du fromage !

Et que ces noirs chaudronniers Font un fâcheux carillonnage !

Mais nous voilà quasi dedans, Bonjour foire, Dieu soit céans, Je suis un pauvre eu] -de- jatte, Qui vient tout exprès de chez nous, Non pour acheter des bijoux, Mais pour au grand bien de ma rate, Sur votre dos qui tant éclate, Faire quelques vers aigres et doux.

Prenez bien garde à ce soldat, Ou plutôt ce grand as de pique, De fine peur le cœur me bat Que contre nous il ne se pique.

Porteurs marchez discrètement, Ne heurtez rien, mais posément Menez-moi par toute la foire.

C'est ici, monsieur mon cerveau, Qu'on verra si je suis un veau, Si je mérite quelque gloire, Et si notre folle écritoire Fera quelque chose de beau.

Petit rimeur trop éventé, Gardez-vous bien de rien promettre ; Rengainez votre vanité, Où diable vous allez- vous mettre î Et quoi ne savez- vous pas bien Qu'un conte ne vaut jamais rien Quand on dit je vous ferai rire ?

Je crains- pour vous quelques revers, Je crains que les marchands divers

Sur lesquels vous allez écrire, N'habillent au lieu de les lire Leur marchandise de vos vers.

Arrêtez, certain jouvenceau Chez un confiturier se glisse, Son dessein n'est que bon et beau, Mais j'ai peur qu'il ne réussisse.

Car je remarque à ses côtés De pages fort peu dégoûtés Une troupe bien arrangée, Et malfaisante au dernier point <§ue pour eux il sort bien à point.

Tenant à deux mains sa dragée Qui des pages sera mangée, Et dont il ne mangera point.

Il ne sait pas de quel destin Sa confiture est menacée, Et quel sera le festin De la gent à grègue troussée.

Ah ! le voilà dévalisé, Dieu qu'il en est scandalisé !

Que son sucre qui se partage Parmi tous ces demi-filous, Lui cause un étrange courroux !

Et qu'à ses yeux remplis de rage Un écuyer fouettant un page Serait un spectacle bien doux !

Que ces gentilhommes à pié Sont de nature peu courtoise !

Que ces damoiseaux sans pitié Pour peu de chose font de noise !

Qu'ils ont de sucre répandu, Qui pourtant ne sera perdu :

Car de cette Irlandaise bande Il sera bientôt ramassé ; Mais les lieux où l'on est pressé Ne sont pas ceux que je demande

Tirons d'une foule si grande Notre corps demi-fracassé.

Ici le bel art de piper

Très impunément se pratique,

Ici tel se laisse attraper,

Qui croit faire aux pipeurs la nique,

Approchons ces gens assemblés,

Hommes parmi femmes mêlés,

Je vois ce me semble une dupe :

D'un touffu panache, huppé,

Car ce beau porte-point coupé

Près de cette brillante jupe

Qui bien plus que son jeu l'occupe,

Qu'est-ce qu'un damoiseau dupé ?

Qu'ils sont d'accord ces assassins

Qui de paroles s'entremangent !

Et qu'ils font de cruels larcins

De leurs dés qu'à tous coups ils changent î

Que ces deux démons incarnés

Sont sur ce pauvre homme acharnés

Qui perd tout en grattant sa tête,

Et sans dire le moindre mot,

Ah ! qu'il a bien trouvé son sot

Celui-là qui trompe et tempête,

Et qu'il fait bien la bonne bête

Avec son serment de bigot.

Foire, l'élément des coquets,

Des filous et des tire-laine ;

Foire où l'on vend moins d'anîquets

Que l'on ne vend de chair humaine.

Sous le prétexte des bijoux,

Que l'on fait de marchés chez vous

Qui ne se font rien qu'à la brune,

Que de gens chez vous sont déçus,

Que chez vous se perdent d'écus,

Que chez vous c'est chose commune

De voir converser sans rancune Les galants avec les cocus.

Tout ce qui reluit n'est pas or En ce pays de piperie :

Mais ici la foule est encor Sans respect de la pierrerie.

Menez-moi chez les Portugais, Nous y verrons à peu de frais Des marchandises de la Chine :

Nous y verrons de l'ambre gris, Des beaux ouvrages de vernis, Et de la porcelaine fine De cette région divine, De ce terrestre Paradis.

Nous achèterons des bijoux, Nous boirons de l'aigre de cèdre ; Mais comment diable ferons-nous Pour trouver une rime en èdre ?

N'importe ne radoubons rien, Edre et cèdre riment fort bien, N'en déplaise à la Poésie.

La fabrique de tant de vers, Sur tous ces objets si divers Dont j'ai l'âme toute farcie, M'a fatigué la fantaisie, Et mis l'esprit presque à l'envers.

Beau Portugais de Portugal Qu'un verre net on me délivre, Si l'aigre de cèdre est loyal J'en achète plus d'une livre.

Couvrez donc un peu vos Eflé, Un peu moins de civilité, Et bon marché de marmelade :

Sachez, homme au petit rabat, Que je suis plus friand qu'un chat A cause que je suis malade, Ne montrez donc rien qui soit fade, Ou qui ne soit pas délicat.

Il est ma foi délicieux,

Il est merveilleux ce breuvage,

Et n'est muscat ni coindrieux

Qui m'en fit mépriser l'usage :

N'en déplaise aux buveurs de vin, j

Par mon chef il est tout divin.

Laquais, tiens bien cette bouteille, ,

Mais garde bien de la casser,

Et tâche aussi de t'en passer,

En ami je te le conseille,

Car je veux bien perdre l'oreille,

Si tu ne te faisais chasser.

Adieu seigneur Lopes, bonsoir, Bonsoir aussi seigneur Rodrigue :

Lors que je viendrai vous revoir, Vous me trouverez plus prodigue.

Il est ce me semble saison De retourner à la maison, Je vois déjà de la chandelle, Et ne vois plus rien de nouveau, Qui puisse aider à mon cerveau ;

A faire une stance nouvelle :

Et puis comment la faire belle, Si je ne vois plus rien de beau ?

Tout beau petit rimeur, tout beau, Vous allez apprêter à rire, Vous ne voyez plus rien de beau, Certes, cela vous plaît à dire :

A cette heure de tous côtés Arrivent ici des beautés Qui n'y viennent qu'à la nuit sombre.

A cette heure quand pour Philis Poudrés, frisés, luisants, polis, Les appellant Soleils à l'ombre, Leur disent fleurettes sans nombre Sur leurs roses et sur leurs lis.

Voyons un peu ces épiciers Chez lesquels tant de monde achète.

0 poivre blanc que volontiers De vous je remplis ma pochette, Sachons si l'on en peut avoir :

Mais je ne vois là que du noir v Qui fort peu l'appétit réveille,

Au lieu que ce poivre de prix Qui peut restaurer les esprits, Est de l'Orient la merveille, Préférable à la sans- pareille, Et comparable à l'ambre gris.

Adieu peintres, adieu lirgers, Je laisse votre belle histoire, Et celle des autres merciers A quelque meilleure écritoire.

Adieu la foire Saint-Germain, Je vais non pas en parchemin, Mais en papier blanc comme craie Travailler à votre tableau.

Mais de mon style un peu nouveau Avecque raison je m'effraye, Et j'ai bien peur qu'on ne me raye Comme un malheureux poètereau.

Ainsi chantait un malheureux, Quoiqu'il n'eût quasi point d'haleine, Et que son poumon catharreux Ne fit sortir sa voix qu'à peine.

Il le faisait pourtant beau voir, Car justaucorps de velours noir Habillait sa carcasse tendre, Sa main un bâton soutenait, Qui partout allait et venait, Où sa main ne pouvait s'étendre :

Exécutant sans se méprendre Ce que le malade ordonnait.

Quoique son chant fut enroué,

Que ridicule fut sa lyre ;

Si crût-il qu'il serait loué

Si Gaston daignait en sourire :

Car il n'a chanté seulement

Que pour son divertissement :

Tout autre fin il désavoue.

Et quand quelqu'un s'en moquera,

Et son carme méprisera,

Il lui fera ma foi la moue :

Et qu'on le blâme ou qu'on le loue,

Au diable s'il s'en souciera.

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