‹ Poésies diversesChapitre 32 sur 47 · TESTAMENT · texte numérisé non relu

TESTAMENT

Au nom d'Apollon, mon seigneur, Moi Scarron, malheureux rimeur, Sain d'esprit, de corps bien malade, Près de la mortelle estrapade, Ne voulant mourir intestat, Tout ainsi comme un Apostat ; J'ai déclaré devant les muses, Sans dot, ni sans fard, ni sans ruses, Mon ordonnance en équité, De ma dernière volonté, C'est à savoir (mot de notaire, Ici pourtant fort nécessaire) Que je dispose de mes biens, Non en faveur des enfants miens :

Car ce m'est bien de la disgrâce De ne laisser point de ma race ; Mais en faveur de mes amis, De ce peu que le ciel a mis Légalement sous ma puissance, J'en fais ici reconnaissance, C'est-à-dire différents dons, Selon que je les ai cru bons

Premièrement je donne et lègue

A ma femme, qui n'est pas bègue,

Pouvoir de se remarier,

Sans aucun dessein pallier,

De crainte d'un plus grand désordre ;

Mais pour moi je crois que cet ordre

De ma dernière volonté

Sera le mieux exécuté :

Car il est vrai, malgré moi-même,

Je lui ai fait faire un carême

Qui la doit mettre en appétit ;

Qu'elle en use donc un petit,

Et que sa sage politique

N'use pas du paralytique,

Mais qu'elle jouisse des biens

Que permettent les sacrés liens,

Mais, si quelqu'autre époux l'approche

Qu'elle ne fasse point de reproche

Des vertus du premier mari,

Pour rendre le second marri.

Du reste, selon la coutume,

Si dieu m'envoyait un posthume

Quelque temps après mon trépas,

Ce que pourtant je ne crois pas,

Soit à neveux, soit à nièces,

Lors je révoque mes largesses,

Idem, à mon ami Loret

Je donne un muid de vin clairet,

Qui m'a cent fois sauvé la vie,

Pour boire à sa première envie,

Se souvenir du bon Scarron,

En faisant rôtir le marron ;

Ma pie des mieux caquette,

Aussi pour joindre à sa gazette

Item, par libéralité,

Cinq cent livres de gravité

A l'un et à l'autre Corneille,

Pendant qu'ils chanteront merveille ;

Et mon jardin sur l'hélicon,

Qui rapporte en fruit bel et bon,

Semé des plus belles pensées

Que Phébus ait jamais tracées.

Item, au sieur de Boisrobert,

Que l'on ne prend jamais sans vers,

Cent livres de galanteries,

Et quatre cents de menteries,

Et les secrets prodigieux

Que notre art produit en tous lieux.

Comme par les eaux de jouvence

Remettre les vieux en enfance,

Donner une vive beauté

A l'affreuse difformité,

Faire un Louvre d'une cabane,

D'une coureuse une Suzanne,

D'un folâtre en faire un Caton, Et d'un gros âne un Cicéron :

Quelque chose de plus encore,

Peser le vent, blanchir un Maure, D'une farce en faire un sermon, Et canoniser un démon, Prédire les choses futures, Grossir, ou moindrir les figures, Faire un nouveau calendrier, Et d'une buse un épervier, Faire un libéral d'un avare, Comme d'un sot un homme rare, Un Alexandre d'un poltron, Et d'un petit nain un Tiphon.

Item, au sieur de Benserade Quatre cents livres de pommade, Avec quatorze quintaux De sonnets et de madrigaux, Et la plus belle mélodie Qu'ait jamais inventé Thalie ; Epigrammes, odes, ballets, Epithalames, triolets.

A Molière le cocuage Au gros Saint-Amant du fromage,

A prendre sur le Milanois,

Le parmesan ou modénois ;

Et pour sa Borne ridicule

Une très favorable bulle.

Item, je lègue au sieur Quinault

Sur le trésorier Guénégault,

Six cents livres d'enthousiasme,

Avec la doctrine d'Erasme ;

La fierté des vers ampoulés,

Dans des actes bien enrôlés

Et comme un esprit charitable

Doit assister un misérable,

Je donne au poète crotté,

Deux cents livres de vanité,

Pour contenter sa passion

Une feinte approbation

De ses plus ridicules œuvres ;

Car il avale des couleuvres

Autant qu'on lui reprend de vers,

Tant il a l'esprit à l'envers,

Mais je ne fais qu'un don funeste

A cette épouvantable peste,

Au satyrique hors de propos,

Et perturbateur du repos,

Empoisonneur d'eau d'hipocrène,

Je donne et lègus la gangrène,

La fièvre- quarte, le haut mal,

Le farcin même du cheval,

Et, comme à moi, gouttes bien rudes,

Qui tourmentent les fous et prudes ;

Ma chaise et mon infect bassin,

Au fort ignorant médecin,

Avecque tous les maux encore

De cette boîte de Pandore,

D'un jaloux le fâcheux tourment

Qui le rcige éternellement.

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