‹ Poésies et lettres de MalherbeChapitre 21 sur 25 · MON.SIEUR · texte numérisé non relu

MON.SIEUR

AU MÊME

A Paris, ce 8 d'octobre i6i4-

Depuis ma dernière lett 3, que je crois que vous rccevrez par ce même porteur, il n est rien survenu, sinon que M. le maréchal d'Ancre est revenu chez lui. Je crois qu'il s'en est fallu fort peu que toute la cour ne se soit offerte à lui. M. de Guise et M. d'Espernon en ont fait de même, et peut-être pourcequ'ils croient qu'il y va de 1 intérêt du roi, et en partie pourceque, en la mort de M. le chevalier, M. de Longueville n'a rien écrit à M. de Guise , et se contenta de lui en faire dire quelque chose par un gentilhomme qu'il envoyoit ici. Davantage, M. de Guise se plaint que lorsque M. de Longueville vint trouver le roi à Orléans, il y vint vêtu de vert. Je ne sais ce que M. de Longueville répond là-dessus. Je vous avois écrit que l'on envoyoit le sieur de La Feuillade à Amiens; mais l'avis a été changé, et y a-t-on envoyé M. de La Curie. Nous attendons ici M. de Nevers pour la fin de cette semaine; je l'ai ainsi appris d'un gentilhomme qu'il a envoyé ici; et madame la princesse de Conti m'a dit de plus que M. du Maine s'en alloit à Soissons pour l'amener. M. de Bouillon vient aussi au premier jour, et M. de Vendôme aussi : il est guéri de sa petite -vérole. Je vous ai écrit dimanche que l'on sai-

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gnoit la reine; mais il n en fut rien : le chirurgien, qui s'appelle Boudot , que M. de Bassompierre lui avoit baUlé , et qui l'avoit autrefois saignée fort bien et fort à son gré , la piqua deux fois sans avoir trouvé la veine. Lundi et hier on regarda encore s'il y avoit moyen de la saigner; mais on n'osa s'y hasarder, de peur de lui accroître la douleur qu'on lui avoit faite au premier état, qui avoit été telle qu'elle s'en étoit mise au lit. Je demandois hier à madame la princesse de Conti s'il étoit vrai que M. le prince e4'deraanf^.é à M. le maréchal d'Ancre s'il étoit guisard; elle me dit qu'il etoit vrai, et qu'il avoit répondu que oui. Je Tavois déjà su d'ailleurs; mais pour en être plus assuré , je le voulus savoir de sa bouche. On ne voyoit point encore la reine hier ; je ne sais si aujourd'hui on la verra : le principal est qu'elle se porte bien; mais je crois que pour cette fois elle perdra l'envie de se faire saigner. Adieu, monsieur; je suis votre serviteur très humble et très affectionné.

Monsieur ,

AU MÊME

A Paris, ce 17 d'octobre 1614.

Il y a dix ou douze jours que M. de Fory-Puget s'en pensoit aller, et alors je le chargeai de deux paquets pour vous rendre. Depuis il lui arriva quelque brouillerie en son affaire qui l'a retenu jusqu'à cette heure ; de sorte qu'il faut ajouter aux nouvelles que je vous écrivois alors ce qui est arrivé depuis, qui n'est autre

DE MALllKRHIv [.r

choso que Tarrivée de M. de Nevers, qui fui lundi au soir, conibiiMi (|u'il eût uiandé qu'il ne viendroit que le mardi. La reine ne trouva pas bon que Ton allât audevant de lui jusqu'à ce qu'il eût vu le roi. Je crois qiie ce fut la cause qui le fit arriver inopinément. Le lendemain de son arrivée il vint au liOUvre,où il entraàcheval, accompagné de quarante ou cinquante gentilshommes, qui mirent pied à terie selon la coutume; ils étoient donc tous à pied à Tentour de lui : ce qui parut le plus furent dix à do^.ze pages très bien vêtus de capotes, jupes, et chausses de drap jaune, en broderie de blanc et noir, fort bien et fort richement; ils avoient tous des bonnets de velours à la façon de ces chapeaux d'Espagnols qui ont une pointe plate , et de fort grandes fraises, et tous des bas attachés, avec l'épée au côté. Il avoit aussi force valets de pied, qui avoient la même livrée. Il étoit au Louvre lorsque j'arrivai, tellement que je ne vis point la réception, et sans mentir je ne l'ai point demandée. Je le vis à la messe de la reine, où étoient M. de Guise et M. du Maine. A la fin delà messe je le saluai; il me fit cet honneur de m'embrasser; et lors je lui dis que j'étois bien aise de le voir là, et que j'eusse voulu qu'il n'en eût jamais bougé. Il se mit à rire ; mais ce discours ne fut point continué plus avant, à cause que la reine se leva de son agenouilloir, et s'en alla au cabinet, où il la suivit. Depuis qu'il est venu, et il me semble que ce fut le lendemain, son carrossier et celui de M. de Guise eurent quelque brouillerie pour prendre la place du carrosse de M. le prince qui venoit de partir, chacun d'eux estimant y avoir droit. L'écuyer de M. de Nevers , qui étoit en haut, descendit et prit la bride des chevaux

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du carrosse de M. de Guise, pour les ôter de leur place, et la bailler aux siens. L'écuyer de M. le prince de Join- A'ille, qui vit cette dispute, y arriva et s'attaqua à Técuyer de M. de Nevers. En cette contestation M. de Nevers descendit , qui tança ses gens, ayant appris que son carrossier avoit tort , si bien que cela se passa fort doucement. Le lendemain il y eut encore quelque commencement de brouillerie entre les pages de M. le prince et ceux de M. d'Espernon. Leur querelle étoit que les pages de M. le prince disoient que lem pages de M. de Guise étoient des poltrons , qu'ils avoient été appelés , et n'y étoient pas cJlés. Ceux de M. d'Espernon leur dirent qu'ils avoient menti. Là-dessus , tous les pages et laquais de part et d'autre eurent l'épée haute ; les écuyers d'un commun accord firent cesser ce tumulte , et promirent de fouetter les pages , et donner les étrivières aux laquais; ainsi n'y eut-il autre chose. Les valets de pied du roi et de la reine s'allèrent offrir à ceux de M. de Guise ; ce qui est plus à noter que le reste. M. de Mouchy, gentilhomme de Picardie , enseigne de la compagnie de feu M. le prince de Conti, se plaignit devant-hier au roi, sortant du conseil, de ce que un qu'il avoit fait condamner à avoir la tête tranchée, pour un assassinat qu'il lui avoit fait, venoit au Louvre sous l'appui de M. le prince, au mépris de l'autorité du roi et de la justice. Le roi tout-à-lheure rentra dans le cabinet , où étoient encore la reine, M. le prince, et le conseil, et le dit à la reine, les larmes aux yeux, tant il se sentit touché de ce mépris: l'on dit qu'il en vouloit parler lui-même à M. le prince, mais que la reine 1 en divertit, et lui promit de lui en parler. Le roi donc ressortit, et lors la reiae

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m parla ;"\ M. le prince, le priant de ne le faire plus, et ne donner point occasion an roi de se fâcher, pourceque, encore qu'il fût petit, il portoitfort impatiemment ce qui clioquoit son autorité. M. le j)rince s'en excusa, et puis dit ne le faire plus à l'avenir. Ti'on m'a dit que l'autre jour le roi, parlant de semblables choses, dit qu'il ne vouloit pas qu'on l'appelât Louis-le-Bègue , mais Louis-le- Juste; et certainement on m'a assuré que depuis peu de jours, quelqu'un lui faisant une plainte, le roi lui répondit : « Mou ami, je vous ai présenté une oreille; je (jarde l'autre pour votre partie. » Ce prince donne de très 'jrands témoijjnages qu'un jour il se saura faire obéir, et qu'il aimera la justice. Il a fait faire de nouveau un cabinet d'armes, où il est continuellement, au moins fort souvent. Il y a deux ou trois jours que, maniant une mèche allumée, il lui en vola une bluette à l'œil sans lui faire mal. Toutefois quelques uns qui étoient présents lui dirent qu'il ne devoit pas manier ces choses-là ; il leur répondit qu'il en auroit bien d'autres devant que de mourir. Madame la princesse est à Amboise, avec la petite-vérole : on avoit cru au commencement qu'elle n'en auroit que cinq ou six grains , mais enfin il lui en est tant venu qu'elle en est couverte de la tête jusqu'aux pieds: l'on ne sait si elle en sera marquée; tant y a que l'on espère qu'elle se portera bien, Dieu aidant. M. le prince en a montré un grand soin , et lui a envoyé un médecin et un apothicaire. M, de Vendôme , qui a eu la même maladie à Anet, pour être sorti trop tôt est tombé en fièvre. Madame de Mercœur, qui étoit revenue en cette ville, y est retournée ; l'on croit qu'il y a de la fâcherie d'esprit autant que d'autre chose. Il y en a qui tiennent que

Îi4 LETTT^ES

M. de Nevers s'en ira faire quelque voyage pour n'être pas à Touverture des états, et puis reviendra. M. de Longueville est à Amiens, tellement que sans contredit la place demeure à M. de Guise. Nous verrons ce qui en sera, et vous en manderai des nouvelles, Dieu aidant. Je vous avois écrit qu'il y avoit diverses leçons, en ce que Ton disoit que, lorsque M. le prince vint trouver le roi au cimetière Saint-Jean, il se mit à la portière du canosse, et y demeura seul. La vérité est que M. de La Roche-Guyon , qui y étoit avec M. de Courtenvaux, en sortit et monta à cheval; mais M. de Courtenvaux demeura auprès de M. le prince. Le marquis de Resnel, de la maison d'Aiidîoise, et qui avoit été avec M. de Nevers et tenu son parti, demanda, par Tintermission de madame de Montglas, d'avoir permission de saluer la reine. Il y vint donc amené par madame de Montglas : il étoit fort tard, et tout le monde étoit presque retiré du cabinet. Comme il salua la reine , elle se tourna vers madame de Montglas, et lui dit: « Madame de Montglas, les serviteurs du roi peuvent entrer ici à toutes heures; mais je nele trouve pas bien de ceux qui sont autres.» Elle demeura extrêmement étonnée, comme fut celui qu'elle avoit amené , et tout ce qui étoit là, qui étoient madame de Guise, madame la princesse de Conti, et quelques autres. M. de Sully arriva mardi, ce me semble; et le lendemain de matin il fut trouver le roi aux Tuileries, qui le reçut si bien qu'il ne se pouvoit mieux. Il le fit mettre dans son carrosse , et l'amena au Louvre , parlant toujours à lui par les chemins. La reine se coiffoit au cabinet du lit . le roi entra seul, et dit à la reine que M. de Sully étoit là. La reine commanda qu'il entrât, et alla

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ciiuj ou six pasaii-drvuiit tit; lui, (îtlui dit:« M. de Sully, vous soyez le hieuveuu , je suis bien aise de vous voir; » et lui répéta ces paroles plusieurs fois. Il u'y a ici personne qui ne soit bien aise de sa venue, et qui ne desire qu'il rentre au maniement des affaires. Il le reconnoît bien, et a un visa^je extrêniement joyeux. Voilà tout ce que vous aurez pour cette fois, et Dieu veuille que vous le puissiez lire: prenez-vous-en à M. de Valves, qui m'a averti trop tard. Adieu, monsieur; tenez-moi s'il vous plaît en vos bonnes grâces et en celles de M. le premier président.

Je ne me suis point mis en peine de vous rien mander des états, pourceque cela est du gibier de M. de Valves. L'on travaille fort à la salle de Bourbon; mais elle ne sera prête de quinze jours, car on la voûte. Les ecclésiastiques s'assemblent aux Augustins et la noblesse aussi; ils y auront chacun leur salle : le tiers-état sera à la maisonde-ville. Votre très humble et très obéissant serviteur.

AU MÊME

A Paris, ce 27 d'octobre 161 4-

Monsieur ,

Vous aurez ce mot en hâte, pourceque je suis sur le point de m'en aller à l'ouverture des états , qui se fait à Bourbon sur le midi. Hier nous vîmes la procession, qui ne fut du tout rien ; elle partit des Augustins, et s'en alla à Notre-Dame, où M. de Paris officia, et M. le cardinal

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de Sourdis prêcha; elle alla du long du quai des Augustins au bout du pont Saint-Michel, où madame Chrétienne et inadame Henriette étoient chez un tapissier à la voir passer; de là elle alla par la rue de la Harpe trouver la rue Saint-Séverin , d'où elle reprit à main gauche vers le pont Notre-Dame, et de là à l'église. Monsieur, et pour lui M. de Brèves , portoit au bout de derrière le côté de droite du poêle sous lequel étoit le Saint-Sacrement. M. le prince portoit à la main gauche, et devant portoient M. de Guise et M. le prince de Joinville. Le roi et la reine venoient derrière, lui à droite, et elle à gauche. M. du Maine, comme grand-chambellan, étoit derrière le roi; la reine avoit la queue de sa mante portée par madame de Guercheville. Madame étoit conduite par M. le comte de La Roche-Guyon ; la queue de sa mante étoit de gaze blanche, portée par un gentilhomme. Après suivoientmesdamesla princesse de Conti , comtesse de Soissons , à côté l'une de l'autre, celle-là à droite et celle-ci à gauche; puis madame d'Aumale , la duchesse de Montmorency,- la duchesse de Ventadour, et madame de La Boissière. Il me semble qu'il v avoit une duchesse entre madame de Montmorency et madame de Ventadour; mais il ne m'en souvient pas. M. de Valves vous mandera le reste; je ne vous ai mandé que ce qui étoit de la cour, le reste étoit peu de chose. Adieu, monsieur; excusez cette mauvaise lettre , elle est faite trop en hâte pour être bien : la prochaine sera plus ample, Dieu aidant. Votre très humble et très affectionné serviteur.

Je vous supplie derechef, monsieur, me faire ce plaisir de bailler à ma femme cinq cents livres, et je les ren-

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tirai par-deçà, selon votre ordonnance, 5i: suis nontcux de tant d'obli{;ations, mais je n'y saurois que faire, je ne sais ù qui demander de la courtoisie mieux qu'à vous, qui en êtes la source. M. de Houillon dîna hier à Claie, et devoit arriver au soir. M. de Nevers, à ce qui me fut dit, étoit allé au-devant de lui. Ce fut, comme vous jugez bien, pour éviter la dispute des rangs; il y en avoit qui avoient dit que M. de Nevers seroit à la procession, et MM. de Guise aux états. Je le demandai à madame de Guise , qui me dit que M. de Guise tiendroit son rang par-tout. On attendoit hier au soir madame de Nevers. Madame de Longueville a été quelque temps à Coulommiers; elle s'en va trouver monsieur son fds en Picardie.

Monsieur ,

AU MÊME

A Paris, ce 3 novembre 1614.

Je vous envoie un mémoire de ce peu que je sais de nouvelles. J'avois été en propos de ne vous rien écrire des états, et m'en remettre sur M. de Valves; mais, comme je me suis vu la main à la^plume, je me suis laissé aller. Vous y verrez encore quelque autre chose, mais sommairement et en hâte : comme je n'écris jamais presque autrement, vous m'excuserez, s'il vous plaît, à M. le premier président, si je ne lui écris point; je sais bien que vous lui faites part de tout ce que vous avez, et que d'ailleurs il est mieux averti qu'il ne sauroit être

4i8 LETTRES

de moi. Nous attendons ici vos députés; Ton avoit fait courir un bruit qu'ils avoient été noyés , et la chose en étoit venue si avant que M. Florence avoit eu Tarchevêché d' Aix ; mais Ton a depuis su qu'ils se portoient bien , et croit-on que demain ou mercredi ils arriveront. J'eusse volontiers écrit à M. le président de La Cépéde que j'ai reçu depuis trois ou quatre jours une lettre qu'il m'a écrite, et que je suis son très humble et très obligé serviteur; mais vous le lui direz, s'il vous plaît, et à M. du Vair aussi. Je vous envoie les requêtes faites au roi par les états de Bretagne, tenus à Nantes, et les réponses que le roi y a faites : c'est tout ce que je sais de nouveau. Adieu donc, monsieur; tenez-moi toujours pour votre très humble et très obligé serviteur.

Les états furent ouverts le lundi p,6 d'octobre , environ trois heures après midi ; sitôt que le roi fut entré , il harangua.

Il entra par une petite porte qui étoit sur l'échafaud même, et avec lui entrèrent la reine pMonsieur, et Mesdames.

La reine Marguerite étoit entrée par la grande porte quelque peu auparavant.

M. le prince entra par la même grande porte un peu après la reine Marges erite.

Il y eut quelques contentions pour les séances, mais il faudroit avoir vu les lieux pour entendre de quoi il étoit question.

Messieurs des états vouloient avoir leurs premiers bancs de côté et d'autre, devant messieurs du conseil, et l'emportèrent.

DE MALIIERliE. 419

I^e roi haranf[iia K; proinicr fort bien; INI. lo chancelier après; mais peu <le {;eiis l'ouïrent, <:ar il parloit e.vtrénienu'Mt has,

M. (le Lyon parla le troisième, fort au gré de tout le monde. M. Dupont 8aint-l*ierre, pour la noblesse, parla après lui; les uns approuvent tout-à-tait sa harangue, les autres avec quelques modifications.

M. le prévôt de Paris parla le dernier, pour le tiersétat, et parla à genoux fort bien aussi. Comme il eut parlé, on se retira.

Dimanche au soir, jour de la procession , 26 du passé, M. de Bouillon arriva. Le lundi, un peu devant qu'on allât aux états, il vint au Louvre, droit à la petite chambre du roi, où il n'y a aujourd'hui point de lit, pourceque l'on y tient le conseil des affaires.

Il demanda au sieur d'Armagnac, premier valet de chambre ' i roi, où étoit le roi; il lui dit qu'il étoit chez la reine : il dit qu'il l'attendroit pour lui faire la révérence.

Le roi, au même temps , sortit du cabinet de la reine pour s'en venir à cette petite chambre : quelqu'un lui dit que M. de Bouillon y étoit; il rentre chez la reine, et le lui dit. La reine lui répondit : « Eh bien ! allez; faites-lui bonne chère. » g

Il s'en vint donc : M. de Bouillon lui fit la révérence, et lui dit quelque chose de son affection à son service, et qu'il venoit pour Yen assurer. Le roi répondit : « Vous soyez le bien-venu, si vous venez avec de bonnes intentions. » Il répliqua là-dessus qu'il n'en avoit jamais eu d'autres, mais qu'il avoit des ennemis qui lui faisoient de mauvais offices. Le roi lui dit qu'il l'aimeroit, pourvu

qu'il fît mieux à Tavenir qu'il n'avoit fait par le passé, et se tourna d'un autre côté.

M. de Bouillon, sortant de là, rencontra M. de Souveray, qui y venoit, et lui dit qu'il venoit de saluer le roi, qui à la vérité lui avoit fait bon visage, mais lui avoit tenu des paroles fort rudes. M. de Souveray lui dit qu'il ne savoit ce que c'étoit. Il s'en alla chez la reine, à qui il fit la même plainte; la reine lui répondit que ce n'étoit rien que cela, et qu'il ne falloit pas qu'il y prît garde , et qu'il s'en vînt aux états , ce qu'il fit.

Madame de Nevers vint mardi au soir, sur les six heures, haiser les mains à la reine; la reine étoit lors au cahinet du conseil, debout, appuyée contre la table. Comme madame de Nevers fut à trois ou quatre pas de la reine , elle lui fit une grande révérence , et se tourna vers madame de Guise la douairière, qui étoit près de la reine, à son côté gauche, et lui en fit une ^^etite. S'étant approchée de la reine, elle lui en fit une autre, et lui baisa la robe , puis se relevap et lui dit quelque peu de chose, comme de la longueur de cinq ou six lignes. La reine lui répondit : « Vous soyez la bien-venue; » et continua encore quelque deux douzaines de paroles. A quoi madame de Nevers répondit; mais ce fut si bas que , encore que jeti'iisse tout joignant, et que je tendisse l'oreille fort attentivement, je n'en pus rien ouïr, ni de ce que la reine lui répliqua, hormis le dernier mot de la reine , qui fut qu'il continue en cette volonté. Madame de Nevers alors ne répondit plus rien que ces propres paroles : « Madame, il n'y manquera jamais. » Là-dessus la reine lui dit tout haut: « J'ai vu ce matin votre fils; » et elle lui dit : « Mon Dieu, madame, j'en suis si honteuse'

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car il est si mal appris, et puis il est si maigre, que rien plus, connue venant de faire deux cents lieues. » Et alors on s'assit.

Le roi a eu deux accès de fièvre tierce, mais au troisième accès elle a cessé. Il se porte fort bien, grâces à Dieu, et la reine aussi.

On avoit proposé de faire les trois premiers commis de l'épargne trésoriers des pensions, chacun en son année, à la charge qu'ils bailleroient deux cent millt^écus; mais les trésoriers ont pris le marché pour eux : ils prendront six deniers pour livre sur les pensionnaires.

Voilà tout ce que vous saurez pour cette heure.

AU MEME

A Paris, ce i4 <le novembre i6i4.

Monsieur ,

Ce mot n'est que pour tenir compagnie à un petit mémoire de nouvelles que je vous envoie, non pas de celles des états, car vous avez M. de Valves, qui en est témoin oculaire , mais de nos autres nigeries de cour , qui plaisent bien autant comme font les choses sérieuses. Je vous ai prié par mes précédentes de me faire ce bien de vouloir bailler à ma femme jusqu'à cinq cents livres, et me mander à qui vous voulez que je les rende par-deçà, et je le ferai tout aussitôt; je vous fais encore la même prière de tout mon cœur. Hier on fit le décri des pièces d'argent étrangères; je crois que c'est principalement pour celles de M. de Nevers et de M. de Bouillon , que

Ton dit être fort mauvaises : toutefois je crois que tout y est compris. Je ne sais encore rien de ce fait plus particulier que ce que j'en ai ouï dire ce soir à la reine. Madame la princesse de Conti ayant dit là-dessus que les pièces qu'elle faisoit battre étoient fort bonnes, j'ai pris occasion de lui en demander une, qu'elle m'a donnée tout aussitôt; vous la recevrez avec cette lettre. Elle en a en même temps donné une à la reine, et une à M. le commandeur de Sillery. Je n'ai point eu de nouvelles de l'abbé de Saint-Micbel, qui est celui d'où est venue la médaille que je vous ai envoyée; je crois que nous n'en aurons autre chose : tant y a qu'il n'a pas tenu à l'en solliciter, car en cela et par-tout ailleurs je prendrai toujours à grande faveur que vous reconnoissiez votre serviteur très humble et très affectionné.

A Paris , ce jeudi 4 décembre 16 14-

Monsieur ,

Vous n'aurez ce mot que pour vous remercier de la faveur que vous me faites de m'accorder ce dont je vous avois prié. Je fournirai par-deçà à M. Cramoisy, ou à qui bon vous semblera, ce que vous aurez baillé à ma femme. Nos nouvelles principales sont les affaires des états , que vous saurez par M. de Valves , qui y est assidu , et y fait des merveilles au gré de leurs majestés. Pour celles du palais, M. Ribiez en est bien mieux informé que nous ne sommes. Ainsi, s'il me reste quelque chose

DE M A Lin: H ME. 4?.:')

à vous dire, ce sont nos nigerics du Louvre, Madame de Lon{;u('vill(' arriva dimanche au soir, et lundi apr«;s dîner elle vint an cabinet, oîi elle fut, à ee que l'on n/a dit, très bien accueillie de la reine. J'arrivai incontinent après la réception; voilà pourquoi je n'en puis parler autrement. Madame la comtesse de Saint-Pol, mademoiselle de Longueville, y vinrent avec elle; madame de Nevers y vint un peu après, La reine, au bout d'une demiheure ou environ, s'en alla au conseil, et dit à ces princesses qu'elle reviendroit incontinent, ce qu'elle fit une heure après. J'attendois que, selon la coutume, lorsque la reine seroit partie, ces princesses se salueroient, mais elles n'en firent rien. Madame la princesse de Conti se trouva presque seule; n'ayant personne des siens, elle se tourna à sa main droite, et s'entretint avec madame de Chanvallon du bon accueil qu'avoit fait l'infante à mademoiselle d'Aumale. Mesdames les duchesses d'Auvergne , de Ventadour , et de La Trimouille , se méloient à ce discours; mais je pris garde que madame la princesse et madame de Longueville ne parloient jamais directement l'une à l'autre. La reine revint là-dessus, et s'en alla droit à un autre coin du cabinet, où madame la princesse de Conti alla quand et quand; madame de Ne vers un peu après. Quant à madame de Longueville, avec mesdemoiselles ses belles-sœurs et madame la comtesse de Saint-Pol, elles s'en allèrent sans rien dire. Je fus voir le lendemain madame de Longueville chez elle; elle fut toute l'après-dînée assiégée , à son logis, de compagnies qui la visitent , et entre autres de M, le prince. Elle me dit bien qu'elle ne croit pas que monsieur son fils prenne l'échange qu'on lui offre de la Normandie pouï

la Picardie, à cause de raffection dont ce peuple chérit leur maison ; et moi je crois que si la reine continue en cette volonté, l'affaire se fera : il est aisé aux rois de persuader sans être grands orateurs. Je vis hier après dîner arriver madame la princesse la mère au cabinet; elle étoit accompagnée de madame de La Trimouille et de madame la Grande : la reine lui fit très bonne chère, mais la reine sortit incontinent , et s'en alla acheter des étoffes. J'avois oublié à vous dire que , ce même lundi dernier, M. de Guise étant venu au cabinet, la reine lui dit, en présence du roi, qui y venoit d'arriver, qu'elle avoit eu ce jour-là des lettres d'Espagne , que le prince d'Espagne étoit si gaillard que rien plus, et que la reine sa belle-fille ( voilà comme elle la nomme ) étoit la plus agréable et la plus gentille qu'il se pouvoit désirer, et que le roi son père l'aimoit uniquement, et la faisoit assister, et le prince aussi , aux affaires ; et que , lorsque l'affaire de la frontière de Navarre avoit été proposée, elle y étoit, oii elle fit des merveilles pour la France. De sorte que le prince dit au roi leur père : « Monsieur, voyez comme elle est déjà toute françoise : « et certainement ils disent que cette belle petite reine aime la France et ce qui la touche avec une passion extrême ; aussi l'affaire fut terminée au contentement de celui qui l'étoit allé poursuivre. Notre petite reine , en une comédie qui s'est jouée en la cour d'Espagne, a récité un nombre infini de vers si bien qu'il ne se vit jamais rien de pareil: les Espagnols disent qu'elle est perdue tout-à-fait pour eux, et qu'aussi elle avoit récité comme reine de France, voulant dire que , comme infante d'Espagne , elle eût forfait contre la gravité , de réciter en une comédie. Sur

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ce propos, je vous dirai que Madame et madame Chrétienne, accompagnées de plusieurs autres filles jusqu'au nombre de seize, doivent danser un ballet à caremeprenant; ce sera quelque chose de beau , mais je ne vous en puis dire le dessein, pourcequ'il s'en est fait sept ou huit, et n'y a eu rien de résolu. Madame la princesse de Conti me commanda hier de l'aller trouver ce matin , pour en choisir un; j'y suis allé, mais elle étoit à je ne sais quel service de M. son mari, à l'abbaye de Saint -Germain ; ce sera ^lour demain, Dieu aidant. Je ne sais plus que vous dire. M. d'Espernon avoitété un peu enrhumé, et avoit gardé la chambre; mais ce matin il a été au Louvre. La reine l'a envoyé , durant son mal , visiter tous les jours. L'ambassadrice d'Angleterre, après avoir été long-temps malade , décéda hier au matin sur les deux heures après minuit; son m^ari en est au lit, affligé extraordinairement : la reine l'envoya visiter hier au matin. Madame la comtesse de Moret va perdre un œil sans rentède, à ce que disent les médecins; elle n'en voit déjà plus goutte, et les médecins disent que c'en est fait: ce sera une belle borgne ; Dieu veuille qu'elle ne soit point aveugle, car la chose n'est pas sans difficulté. Adieu, monsieur; je ne veux pas tourner le feuillet, car il ne me reste à vous dire sinon que je suis votre très humble et très obéissant serviteur à jamais.

Je ferai à M. Viassy tous les services qu'il me sera possible; tout ce qui vous touchera me sera toujours cher, comme il doit. Le jour qu'il harangua, je l'ouïs fort louer à la reine; je le vous dis sans cajolerie. On va mettre les pistoles à sept livres. Je vous ai envoyé, il

y a quelques jours , une pièce d'or de madame la princesse de Conti, et un peu auparavant je vous avois envoyé les articles de Bretagne. Mandez-moi, s'il vous plaît, si vous lesavez reçus. Jebaise très humblement les mains à M. le premier président et à M. le président de La Cépéde; Dieu sait comme j'ai ressenti son affection. Je lui écrirai par la première voie , mais celle-ci s'est présentée à moi inopinément.

A Paris, ce 26 décembre 1614.

Monsieur ,

Je me suis laissé surprendre au partement de ce messager : non que M. de Valves ne m'eût averti de bonne heure; mais, ou ma paresse, ou les compagnies que j'ai eues tout aujourd'hui chez moi, m'ont oté le loisir qu'il m'avoit donné. Une autre fois je vous écrirai plus amplement; par cette voie, je ne saurois vous rien dire qu'en désordre. On commence à n'espérer pas grand fruit de nos états, et certainement je me range de ce côté-là à la commune opinion; mais M. de Valves vous en dira davantage, comme celui qui en est un des arcshoutants. Je le dis sans raillerie, vous avez député tous honnêtes gens; mais le courage et la suffisance ne se rencontrent pas en tout le monde, comme en lui. Vous avez perdu le pauvre marquis des Arcs; celui qui est en sa place est d'une autre humeur, et, à en parler librement, je crois qu'il sera plus homme du monde. Pour

les autres occupations de cette cour, Ton est toujours après r('(liau{;e du {jouverneuicnt de Picardie à celui de INoruiaudie. M. de Lon{jueville, ni madame sa mère, jusqu'ici n'y ont voulu entendre, encore que Ton leur eût oITert le Pont-de-rArche , le château de Caeu , et deux cent mille écus. Par ce moyen, le gouvernenu^nt de Picardie en chel' demeurera à M. le maréchal d'Ancre. Madame de Longueville s'en alla lundi à Coulommiers, qui est une maison qu'elle a en Brie, à quatorze lieues de cette ville. ^^a reine ne lui donna congé que pour quatre jours. Je crois qu'après ces fêtes elle sera ici, et que, quelque bonne mine qu'elle fera , elle voudra enfin ce que voudra la reine. M. de Villeroi a été mal quelque quatre ou cinq jours, jusqu'à renvoyer les paquets à M. de Pisieux, et s'être retiré à Conflans; mais il est de retour, et crois que cette brouillerie est apaisée. La cour a ses flux et reflux comme la mer. M. de Roquelaure est maréchal de France en la place de M. le maréchal de La Châtre, et sénéchal de Guyenne en la place de M. de Merville, qui est mort depuis un mois ou six semaines. On m'a conté une chose que je vous vais dire, et puis je finirai; celui de qui je la tiens étoit présent à l'affaire. C'est qu'il y eut mardi huit jours que le roi, étant au conseil , ayant pris les placets qui étoient sur la table , et entre autres ceux que M. le prince y avoit apportés , il en trouva un où il y avoit, plaise au roi et à monseigneur le prince; il prit une plume, et raya ce mot de monseigneur le prince, et le lui rendit. En voilà assez pour cette fois; je vous écris toujours en hâte, mais certainement elle ne fut jamais précipitée comme à cette heure. J'oubliois à vous dire que M. du Maine et M. le Grand

sont réconciliés, et vont à la chasse ensemble j le même M. du Maine et le prince de Joinville partent à cette heure ensemble : voilà ce que c'est que de ce monde; il y naît des brouilleries, il y en meurt aussi; et, pai' ces vicissitudes qui ont toujours été et seront toujours, peuà-peu nous arrivons au dernier acte de la comédie. Je vous ai dit assez de fois que ce que je vous écrivois de nouveau étoit commun avec M. le premier président, je le vous répète encore à cette heure; sans cela je ne serois pas si long-temps sans lui écriie; car je suis et serai tant que je vivrai son serviteur et le vôtre très humble et très affectionné.

Nous avons ici une milliasse de petits livrets; mais je me remets à M. de Valves de les vous envoyer, car il y est très diligent.

AU MÊME

A Paris, ce 1 *•" de février 161 5.

Monsieur ,

Je ne vous écris guère que pour vous remercier; la dernière lettre de ma femme m'en a donné un nouveau sujet, par Tavis qu'elle m'a donné de l'argent que vous lui avez fait fournir par M. d'Agut et M. Califet : il ne reste que de me mander à qui il vous plaît que je le baille par-deçà; et s'il vous plaît lui fournir encore cinquante écus de quarts d'écu, qui feront cent soixante livres, vous me ferez un plaisir singulier; et je rendrai tout ensemble par-deçà: mais pour Thonneur de Dieu,

DE MAlJIi:nBE. 419

si cela vous est irnj)ortun, dites-le-moi librement, et je chercherai quelque autre voie. J'ai mis les nouvelles en un papier à part : elles ne sont pas grandes , au moins celles que je sais; mais M. de Valves suppléera au reste, et vous enverra tout ce qui s'est écrit de nouveau. Je ne prends pas tout ce que Ton m'apporte, pourcequ'il y a force sottises; je choisis seulement ce que je crois être moins mauvais, et encore avec tout cela je pense que j'en aurai deux gros volumes. Il y a deux jours qu'on m'apprit un excellent distique contre les grands amis de M. du Perrier; c'est tout ce que je vous enverrai de nouveau, avec des vers latins faits par un nommé Syrmond, que je trouve des plus beaux que je vis jamais. L'auteur me doit venir voir; je lui en demanderai un autre que je garderai, car certainement je ne les ai lus qu'une fois, mais je les trouve parfaits : il fait quelque chose en françois , mais non passibus œguis. Il est neveu du P. Syrmond, jésuite, de sorte que je ne crois pas qu'il soit auteur du distique ; le voici :

Arcum Dola dédit , dédit illis aima sagittam Gallia : quis funem quem meruêre dabit ?

Pour l'entendre, il faut savoir que ceux de Dôle, en la Franche-Comté, ont donné aux jésuites une maison qui s'appelle VAjx; le feu roi leur donna la Flèche.

Quelqu'un ne trouvant pas cet aima à propos, on m'a dit que M. Servin y met stulta; pour moi, je dirois :

Arcum Dola dédit, dédit his malè cauta sagittam Gallia, etc.

On y peut aussi mettre malè sana.

43o LETTRES

Je vous supplie baiser très humblement les mains de ma part à M. le premier président, et Fassurer que je suis toujours de tout mon cœur son très humble serviteur. Je lui rendrai cet office moi-même par la première commodité , Dieu aidant. Votre très humble et très obligé serviteur.

iy2.

AU MÊME

A Paris, ce i3 février i6i5.

Monsieur ,

M. de Gordes, qui partit hier, m'a ôté tous moyens de vous entretenir de nouvelles; et quand il en seroit arrivé depuis son partement, je ne vous saurois rien écrire par ce porteur qui ne fût vieux quand il sera en Provence. Il vous aura dit le bruit qu'a fait ici un livret nommé le Financier; on est fort en peine d'en savoir l'auteur. C'est à la vérité le plus galant de tous ceux que ces états nous ont fait naître, à mon gré. Quiconque il soit, s'il n'est du pays oii l'on appelle le pain pain, et les figues /ï^Me5, il en est de l'humeur. Il s'est fait un Diortè/ie/7anco«s, mais ridicule et impertinent; et hormis trois ou quatre mots où il contrefait le baragouin d'un certain homme , et bouffonne sur la physionomie d'un autre , je n'en donneiois pas un clou à soufflet. Je vous avois parlé dernièrement de certains vers faits par un nommé Syrmond, sur la statue du Pont-Neuf. Il me vint hier voir, et m'en apporta une couple que je vous envoie, l'un pour vous , l'autre pour M. le premier président. Je ne

DE MALIlKHIiF. 43r

lui orris point , ni tic lui ('crirai t[ue je ne lui envoie quelque chose du mien : ce sera, s'il plaît à Dieu, à rentrée de ce carême, que nous serons hors du hallct de Madame. Tenez moi en ses hoiuies{jraces; j'en estime la possession à ce qu'elle vaut : j'en dis de même des vôtres ; conservezles-moi donc s'il vous plaît, connue à celui qui sera toute sa vie votre très humble et très affectionné serviteur.

M. de Gordes vous aura conté ce qui s'est passé il y a quelques jours au Louvre entre la reine et M. le prince. Les choses sont encore aux mêmes termes. M. de Rochefort est à Saint-Maur pour se garantir de la prise de corps. M. le prince n'est point allé depuis au Louvre. Tout cela s'apaisera. M. le prince fait un ballet avec douze conseillers du parlement; il l'a toujours répété jusqu'à cette heure : toutefois il semble que l'ardeur s'en attiédisse. Si M. de Gordes a oublié à vous dire un bon mot que lui dit M. de Sully, je le vous dirai. M. le prince avoit convié plusieurs gentilshommes à son ballet; mais ils s'en excusèrent; si par faute d'argent , ou pour autres considérations , c'est à vous à le deviner : tant y a qu'ayant parlé à M. de Sully, afin que M. le marquis de Rosny voulût être de la partie, et M. de Sully lui ayant dit que son fils étoit marié et avoit des enfants , que ce n'étoit plus à lui à danser, M. le prince lui répliqua : « Je vois bien ce que c'est, vous voulez faire de mon ballet une affaire d'état. » « Nullement, monsieur, lui répondit M. de Sully; tout au contraire, je tiens vos affaires d'état pour des ballets. »

Pour le Financie7% il dit beaucoup de choses des affaires du monde ; mais pour l'affaire du mariage de la fille

if32 LETTRES

(ie M. le marquis d'Ancre , il en parle en homme qui n'est pas du Louvre. J'ai voulu savoir le fond de cette affaire d'une personne qui la sait très bien ; mais elle m'a dit qu'il ne s'en est jamais parlé, et que ce bruit n'a autre fondement que ce que dit un jour M. le marquis d'Ancre , « qu'il n'y avoit aucun homme à la cour plus à son gré que M. de La Valette. » L'on me vient de dire qu'il se parle d'elle et de M. le chevalier de Vendôme, pour obliger l'affection du roi, que l'on croit porté à aimer ce jeune prince. Nous verrons, si nous vivons, ce qui en sera , et les changements des cabales qu'apportera cette alliance.

Vous ne me dites point en vos dernières à qui vous voulez que je rende les trois cent vingt -neuf livres huit sous que vous avez baillés à ma femme : vous m'obligerez de me tirer de cette peine.

Monsieur .

AU MÊME

A Paris, ce 23 mars i6i5.

Il vous faudroit bien une longue lettre pour vous remplacer cette longue intermission que j'ai faite devons écrire; mais puisque vous en avez fait de même, ce sera plus tôt fait, sans plainte ni d'une part ni d'autre, de nous faire un pardon réciproque. Je laisserai donc les cérémonies qu'il y faudroit apporter, pour vous parler de notre ballet. Il fut dansé jeudi dernier, et redonné hier au soir, toujours avec admiration des machines, mutations de

DE MALHERHl!:. 433

scènes, et dispositions des danseurs, maiSj plus que do nulle autn- eliose,de la bonne {jrace de Madame, qui fit émerveiller toute rasscmhh'-e, et particulièrement Tambassadeur d'Espagne, (pii, à tout propos, regrettoit que tout cela ne se fit en présence du prince d'Espagne. M. de Valves vous envoie un petit livret, où la description de toiu ce qui s'y passa est assez particulière; et si quelque chose y défaut, il l'y ajoutera, comme très bien informé. Il le vit jeudi fort bien , mais ce fut d'assez loin. Hier nous le vîmes ensemble d'une place que nous choisîmes nous-mêmes, étant entrés les premiers dans la salle, pour éviter les presses et incommodités qui ont été souffertes en ces occasions par des personnes des plus grandes qualités de cette cour. La reine Marguerite commence à se porter mieux; et, comme elle a été hors d'espérar ^c , on la tient aujourd'hui hors de crainte. L'on tient que si sa guérison s'achève, la reine lui fera voir le ballet. Si j'eusse été aujourd'hui au Louvre , je vous en dirois de plus certaines nouvelles; mais la longue veille d'hier au soir m'a tenu si endormi ce matin, que je ne suis point sorti du logis. Il y a trois ou quatre joiu's qu'il vint un courrier d'Espagne qui a apporté à la reine, de la part du roi d'Espagne, tout je qu'elle pouvoit désirer de contentement; il fait la reine juge des différents d'Allemagne et de Savoie, si bien que l'on fait conipte de se mettre en chemin pour le voyage de Bayonne à la fin de ce mois d'août prochain. Tous ceux qui écrivent d'Espagne content des merveilles de 7iotre petite reine, de sa beauté, sagesse, amour au roi, et affection à la France. Elle porte continuellement le bracelet qui lui a été envoyé d'ici. L'on disoit que

M, le commandeur de Sillery ne Tavoit pas porté, toutefois il se trouve que si a. Je ne sais s'il l'emporta quand il partit, ou si depuis on le lui a envoyé; pour moi, je crois qu'il l'emporta quand et lui, mais qu'il avoit commandement de ne le bailler qu'en cas qu d vît les affaires en bon train, et que par cette occasion on ne vouloit pas que l'on sût qu'il en fût chargé. Pour les autres affaires de cette cour, je n'y vois point de changement, sinon l'agitation ordinaire. L'on bruit que M. de Bullion est destiné chancelier de la petite reine; et M. le premier chevalier, chancelier de Monsieur. Quelqu'un parlant à Conchine pour M. de Champigny, il répondit que véritablement il étoit galant homme, mais que sa femme l'avoit donné à M. le premier chevalier. M. l'ambassadeur d'Espagne , qui vit danser le ballet à Madame, n'y trouva qu'un point à redire, c^ li est que Madame n'étoit menée par le roi. Beaucoup d'autres que lui firent la même observation; mais ce n'est pas l'humeur du roi de se parer; si l'âge et l'amour ne changent son inclination, il ne sera curieux que de ce qui est solide : ceux qui vivront verront ce qui en sera; pour moi, j'ai opinion que ce sera un très grand et très bon roi. Si nous aVr»ns passé le temps à Paris, M. de Longueville a fait à Amiens ce qu'il a pu pour ne s'ennuyer point. Il a été fort accompagné de noblesse durant tout ce carême-prenant, à laquelle il a fait passer le temps à toutes sortes d'exercices, comme courses de bagues et de faquins, qui se faisoient sur la contrescarpe de la citadelle d'Amiens, pour la commodité du lieu. L'on dit qu'il avoit fait faire un faquin du tout semblable au marquis Conchine. Quand vous serez de retour à Aix, je serai

DE MAMIKUHK. 435

plus ciiriciiv (le s;ivoir des nouvelles pour vous écrire; mais je vous tiens quasi hors du nionde ù Hoquebrune. Je ne vous dirai doue pour cette heurt; siuou que je suis toujours , monsieur, votre serviteur très liuudjle et très obéissant.

Je sui;4^oujours attendant que vous me mandiez à qui A'ous desirez que je rende ce que vous avez fourni pardelà à ma femme. S'il vous plaît lui fournir encore cinquante écus, pourvu que vous le puissiez faire sans vous incommoder, vous m'obligerez, et je rendrai le tout ensemble par-deçà selon Tordre que vous me donnerez.

Monsieur,

AU MÊME

A Paris, ce 28 de mars 161 5.

Puisque vous êtes de retour de ce désert de Roquebrune , je renouvellerai ma diligence à vous écrire , que votre éloignement m'avoit fait interrompre. Je vous écrivis, il y a quatre ou cinq jours, par une voie que m'offrit M. Ycart ; celle-ci est par un messager de pied qui, à mon avis, ne sera pas à Aix que les nouvelles qu'il vous portera ne soient surani-^es. Je ne vous diiai donc autre chose que le retour de M. de Longueville : je ne l'ai point encore vu; voilà pourquoi je ne vous puis rien écrire de cette affaire-là. Nous attendons ]M. le commandeur de Sillery cette semaine prochaine ; il devoit partir le 18 de ce mois : ce que je vous en dis ,

je le tiens de M. Desmarais, fjenclre de M. le chancelier, (jui m'a dit aussi qu'il s'en va en Angleterre incontinent après Pâques,' où il se promet de faire des merveilles. Nous avons ici des gens qui font fort les échauffés pour aller en Savoie; mais la reine les menace fort et ferme; et un appelé Montaret, qui y est allé, si la reine ne s'apaise, aura perdu huit cents éc^s de pension qu'il avoit. La reine dit qu'elle a en main de quoi contenter M. de Savoie, et que dans quatre mois la paix sera faite. L'on parle de faire le voyage de Bayonne au mois de juin; et certainement, pour être revenu devant l'hiver, il faut hien partir à cette heure-là. J'oubliois à vous dire que la reine Marguerite mourut hier au soir à onze heures. M. de 'Valves a été la voir; pour moi , je la tiens pour vue , car il y a une presse aussi grande qu'à un ballet, et n'y a pas tant de plaisir. La reine a dit qu'elle veutpayer ce que légitimement elle devra; et que si elle ne le faisoit, elle auroit peur qu'elle ne la vînt tourmenter de nuit. Elle fait cas que les dettes n'iront qu'à quatre cent mille livres ; mais l'on tient qu'elle doit plus de deux cent mille écus. Ce ma^n, la chambre de la reine étoit si pleine de ses créanciers, que l'on ne s'y pouvoit tourner. Le roi, la reine , Monsieur, Mesdames, et toute la cour, porteront le deuil. L'on parle du voyage de Fontainebleau; mais il n'est pas encore bien résolu. A propos, ou hors d«* propos, il faut que je vous dise qu'il y a sept ou huit jours, comme l'on parloit du voyage de Bayonne , la reine demanda à Madame ce qu'elle feroit si, lorsqu'elle sera en Espagne, le père la vouloit épouser, au lieu du fils, comme avoit fait Philippe II do madame Elisabeth, qu'il prit pour lui, encore

DE MAF.ilKHIJE. 43;

qu'elle eût été menée [)()iir le prince Charles; elle répondit qn'ellt! ne le vouloit point, pourceqne ses enfants ne seroient pus rois, et qu'elle vonloit qu'ils le fussent. Voilà , monsieur, tout ce que je vous dirai pour cette heure, qui n'est qu'un petit supplément à ce de quoi M. de Valves ne se souviendra pas. Votre très humble et très obligé serviteur.

AU MÊME

A Paris, ce 28 avril 161 5.

Monsieur,

M. de Montmeillan sC n est retourné, qui vous dira toutes nos nouvelles : il pourra être long sur les autres occurrences; mais sur ce qu'ils ont fait aux états, il le vous pourra dire en un mot. Je suis en peine de n'avoir point de nouvelles de ma femme , et certainement ce m'est un trouble qui me guide autant de vous écrire que nulle autre chose. Je vous fais une gazette, que vous aurez quand j'aurai l'esprit plus libre; les nouvelles qui y seront les premières seront vieilles quand j'y mettrai les dernières, mais peut-être y aura -t -il des particularités que vous n'aurez point encore entendues. Hier au matin le sieur Cramoisy me vint voir, avec une lettre, à qui je rendis les trois cent vingt-neuf livres huit sous que vous avez baillés à ma femme, comme je crois qu'il le vous a écrit. Vous me ferez l'honneur, s'il vous plaît, de lui bailler encore cinquante écus, et je les rendrai tout de même ou au sieur Cramoisy

ou à celui que vous m'ordonnerez. La principauté de madame la princesse de Conti s'appelle Château- Renaud, à deux lieues de Sedan, et autant de Mézières; c'est un vieux château ruiné , où Ton voit encore la tour de Maugis et Tétable de Bayard. Le domaine est de dix mille écus de revenu : sa justice souveraine est à Paris, par permission du roi. Pour récompenser cette courte lettre, vous aurez, Dieu aidant, au premier jovir une relation que fait exprès pour moi un de mes amis qui a été en Espagne au voyage de M. le commandeur de Sillery. Adieu , monsieur; je suis toujours votre serviteur très humble et très affectionné.

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