LIVRE PREMIER
ÉLÉGIE I
JE chantois les combats : étranger au Parnasse, Peut-être ma jeunesse excusoit mon audace :
Sur deux lignes rangés, mes vers présomptueux Déployoient, en deux temps, six pieds majestueux. De ces vers nombreux et sublimes L'Amour se riant à l'écart, Sur mon papier mit la main au hasard, Retrancha quelques pieds, brouilla toutes les rimes De ce désordre heureux naquit un nouvel art.
6 Poésies de Berlin.
« Renonce, me dît-il, aux pénibles ouvrages ,
Cadence des mètres plus courts ;
Jeune imprudent, fuis pour toujours Cet Hélicon si fertile en orages;
Enfonce-toi sous ces ombrages ; Prends ce luth paresseux, et chante les Amours. »
Comment voulez-vous que je chante Des plaisirs ou des maux que je ne connais pas ? Pour sujet de mes vers, nulle beauté touchante, Nulle vierge à mes vœux n'ofïre encor ses appas. Je me plaignois : soudain, d'une main assurée, UAmour sur son genou courbe son arc vainqueur, Choisit dans son carquois une flèche dorée, Uajuste, et, me perçant de sa pointe acérée, f Tu peux chanter, dit-il, l'ouvrage est dans ton cœur.» Je cède, enfent terrible, à votre ordre suprême. Hélas I d'un feu brûlant je me sens consumer I Mais de rigueurs n'allez point vous armer :
Faites que dès ce soir on m'aime ; Ou si c'est trop, du moins que l'on se laisse aimer.
ELEGIE II
'en est fait, et mon âme émue Ne peut plus oublier ses traits victorieux.
Dieux ! quel objet ! Non^ jamais sous les cieux Rien de si doux ne s'of&it à ma vue.
Dans ce jardin si renommé, Où l'Amour vers le soir tient sa cour immortelle, De cent jeunes beautés elle étoit la plus belle. Elle efifaçoit l'éclat du couchant enflammé.
Un peuple adorateur, que ce spectacle appelle, S'ouvroit à son approche interdit et charmé : Elle marchoit> traînant tous les cœurs après elle, Et laissoit sur ses pas l'air au loin embaumé. Je voulus l'aborder : ô funeste présage 1 Ma voix, mon cœur, mes yeux parurent se troubler; La rougeur, malgré moi, colora mon visage.
Je sentis fuir mon âme, et mes genoux trembler. Cependant, entraîné dans la lice éclatante Où toutes nos beautés conduites par l'Amour De parure et d'attraits disputent tour à tour,
8 Poésies de Berlin,
Mes regards dévoroient et sa taille élégante, Et de son cou poli la blancheur ravissante.
Et sous la gaze transparente D'un sein voluptueux la forme et le contour.
Au murmure flatteur de sa robe ondoyante,
Je tressaillois ; et Taile des Zéphyrs, £n soulevant Técharpe à son côté flottante, Au milieu des parfums m'apportoit les désirs.
Que dis-je ? l'Amour, l'Amour même...
Quel enfant! Oui, j'ai cru le voir.
Se mêlant dans la foule à la faveur du soir, M'exciter, me pousser par un pouvoir suprême, Remplir mon cœur ému d'un séduisant espoir, Secouer son flambeau sur la nymphe qu'il aime, Et sous l'ombrage épais, dans un désordre extrême, A mes côtés enfin la forcer de s'asseoir.
O plaisirs ! ô transports ! ô moment plein de charmes !
Quel feu tendre animoit ses yeux !
Déjà d'un cœur timide, étonné de ses feux.
Son silence expliquoit les naïves alarmes ; Mais bientôt un soupir me les raconta mieux ; Et je sentis mes doigts humectés de ses larmes. Quel son de voix alors, touchant, délicieux.
Sortit de ses lèvres de rose !
Et quels discours I Zéphyr en retint quelque chose. Et le porta soudain à l'oreille des dieux.
Depuis ce temps je brûle : aucun pavot n'apaise Les douleurs d'un poison lent à me dévorer.
La nuit, sur le duvet, je me sens déchirer :
Le plus léger tapis m'importune et me pèse, Et mes yeux sont, hélas! toujours prêts à pleurer.
ELEGIE III
A Eucharis.
EUX fois j'ai pressé votre sein, Et vous m'avez deux fois repoussé sans colère.
Vous avez rougi du larcin :
Ne fait-on que rougir lorsqu'il a pu déplaire ?
Ah ! c'est assez : oui, je lis dans vos yeux,
Et ma victoire et votre trouble extrême.
Mortel, à vos genoux, je suis égal aux dieux; Vous m'aimez, je- le vois, autant que je vous aime,
Mais de vos bras laissez-moi m'arracher;
Il n'est pas temps de combler mon ivresse.
Unis trop tôt nos cœurs, ô ma belle maîtresse ! De leurs liens encor pourroient se détacher.
Faites que mon amour dure autant que ma vie ! Laissez-moi par des soins acheter vos &veurs. N'écoutez ni soupirs, ni prières, ni pleurs.
Combattez ma plus chère envie; A mon désespoir même opposez des rigueurs.
Poési
■ de Berlin.
Les longs hivers font les printemps durables, Les noirs frimas épurent les beaux jours; Et l'amant, asservi sous vos lois adorables.
Doit espérer longtemps pour vous aimer toujours.
ELEGIE IV
ELLE est à moi ! Divinités du Pinde, De vos lauriers ceignez mon fh)nt vainqueur.
Elle est à moi! que les maîtres de l'Inde Portent envie au maître de son cœur !
Sous ses rideaux j'ai surpris mon amante.
Quel fut mon trouble et mon ravissement !
Elle dormoit^ et sa tête charmante Sur ses deux mains reposoit mollement.
Pendant Tété, vous savez trop comment Des feux d'amour le feu des nuits s'augmente. Pour reposer on cherche alors le frais; La pudeur même^ aux mouvements discrets, Entre deux. draps s'agite^ se tourmente, Et de leur voile a&anchit ses attraits.
Sans le savoir, ainsi ma jeune amie S'exposoit nue aux yeux de son amant ; Et moi, saisi d'un doux frémissement, Dans cet état la trouvant endormie.
Je l'avouerai, j'oubliai mon serment.
12 Poésies de Bertin,
Oh ! qui pourroit, dans ces instants d'ivresse,
Se refuser un si léger larcin ?
Quel cœur glacé peut revoir sa maîtresse,
Ou la quitter, sans baiser son beau sein ?
Non, je n'ai point ce courage barbare;
L'amant aimé doit donner des plaisirs :
Uenfer attend ce possesseur avare,
Toujours brûlé d'inutiles désirs.
Puisse souvent la beauté que j'adore,
Nue à mes yeux imprudemment s'offrir !
Je veux encor de baisers la couvrir.
Quand je devrois la réveiller encore.
Dieux ! quel réveil ! mon cœur bat d'y songer.
Son œil troublé n'avoit rien de farouche;
Elle.sembloit quelquefois s'affliger,
Et le reproche expiroit sur sa bouche.
D^jà l'amour est prêt à nous unir;
J'essaye encor de me détacher d'elle.
De ses deux bras je me sens retenir :
On crie, on pleure, on me nomme infidèle;
A ce seul mot, il fallut revenin
« Ah! qu'as-tu feit, lui dis-je alors, mon âme.»*
Je meurs d'amour : cruelle, qu'as-tu fait?
De tes beaux yeux, de ces yeux pleins de flammes,
Voilà pourtant l'inévitable effet.
Pourquoi poser ta tête languissante
Contre ce cœur ému de tes accents ?
Pourquoi cent fois, de ta main caressante.
Au doux plaisir solliciter mes sens ?
Un seul baiser quand ta bouche vermeille
Le poseroit avec plus de douceur
Les Amours.
Que ne. le donne et le frère à la sœur, Et répoux tendre à son fils qui sommeille ; Un seul baiser de ta bouche vermeille Suffit, hélas 1 pour troubler ma raison.
Pourquoi mêler à son fatal poison Ce trait brûlant qui de mes sens dispose, Les feit renaître et mourir tour à tour, Ce trait caché dans tes lèvres de rose, £t sur tes dents aiguisé par Tamour?
Oui, je succombe à ma langueur extrême.
Je suis contraint de hâter mon bonheur ; Mais à tes pieds ton modeste vainqueur Veut fobtenir aujourd'hui de toi-même.
Viens, Eucharis, au nom de tous nos dieux, A ton amant livre-toi tout entière ; Dans ton alcôve un jour délicieux Répand sur nous et Tombre et la lumière :
Si tu rougis de céder la première.
Dis... Ne dis rien, et détourne les yeux. »
Elle se tut : ô fortuné présage !
L'Amour survint, la Pudeur s'envola.
Elle se tut; mais son regsurd parla; Du sentiment elle perdit l'usage :
Ses yeux mourants s'attachèrent sur moi.
« Ah ! me dit-elle, en couvrant son visage De ses deux mains, Eucharis est à toi. »
ÉLÉGIE V
A Eucharis.
DU nom qui pare mes écrits Ne soyez donc plus alarmée :
C'est vous que je nomme Eucharis, O vous, des beautés de Paris La plus belle et la mieux aimée.
Sous ce voile mystérieux Cachons nos voluptés secrètes; Dérobons-nous à tous les yeux ; Vous me ferez trop d'envieux Si Ton sait jamais qui vous êtes.
C'est vous que sous des noms divers Mes premiers chants ont célébrée; Eucharis dans mes derniers vers Restera seule consacrée.
Ah ! puissent nos deux noms tracés Sur l'agate blanche et polie, Par Vénus être un jour placés
Sous les ombrages d'Idalie,
Parmi les chifires enlacés
ËtdeTibulleetdeDéliel
Dans l'art de plaire et d'être heureux.
Ils nous ont servi de modèles;
Soyons encor plus amoureux.
Hélas I et surtout plus fidèles I
ELEGIE VI
OUI, que des dieux vengeurs Timplacable courroux Sur rinfemal rocher d'un nœud d'airain t'enchaîne, O toi qui, le premier, inventas les verroux, Et fis crier les gonds sous des portes de chêne ! On enferme Eucharis ; un injuste pouvoir Dérobe à mon amour sa beauté gémissante; Nuit et jour vainement je demande à la voir : Lorsque j'entends ses pleurs, on dit qu'elle est absente. Vous pleurez, Eucharis ; vous attestez les dieux, Car les dieux à l'amante ont pennis ce parjure : Vous pleurez, et peut-être un époux odieux Joint l'injure au reproche, et l'outrage à l'injure. Eh 1 qui sait si l'ingrat, de son bras rigoureux Saisissant la beauté dont je suis idolâtre, N'a pas d'un ongle impie arraché ses cheveux. Ou meurtri son beau sein plus poli que l'albâtre ? Tombez, coupables murs : dieux immortels, tonnez! Vengez-moi, vengez-vous de sa fureur extrême : Quiconque a pu frapper la maîtresse que j'aime
Les Amours. 17
Un jour, n'en doutez pas, à vos yeux étonnés, Sur vos autels détruits vous détruira vous-même. O ma chère Eucharis, ces dieux veillent sur nous. Ta beauté sur la terre est leur plus digne ouvrage Songe, songe du moins à tromper les jaloux; Il faut oser : Vénus seconde le courage ; Vénus instruit l'amante, au milieu de la nuit, A descendre en secret de sa couche paisible ; Vénus enseigne encor l'art de poser sans bruit Sur des parquets mouvants un pied sûr et flexible. Te souvient-il d'un soir, où dans des flots de vin Tu pris soin d'endormir ta vigilante escorte ? La déesse en sourit; et son pouvoir divin Entr^ouvrit tout à coup un battant de la porte Que ma juste colère injurioit en vain.
Tu parus, Eucharis, le front couvert d'un voile ,^ En long habit de lin, noué négligemment; Mais plus belle à mes yeux sous la modeste toile. Que sous l'éclat trompeur du plus riche ornement. Ehl qui, sous cet habit, ne t'auroit méconnue? Il sembloit étranger à nos tristes climats ; De mon bras amoureux tu marchois soutenue.
Et la terre fuyoit sous tes pieds délicats.
O toit rustique et pauvre, atelier solitaire. Par les plus vils travaux longtemps déshonoré, A des travaux plus doux aujourd'hui consacré, Tu couvris nos plaisirs des ombres du mystère I Est-il d'horribles lieux pour le coeur d'un amant ? Un lit étroit et dur, théâtre de ma gloire.
De ce temple nouveau formoit l'ameublement :
Eh bien I j'étois encOr dans ton boudoir charmant,
i8 Poésies de Berlin.
Sous tes plafonds dorés et tes rideaux de moire.
Un feu pâle et tremblant, mourant à nos côtés,
Par intervalle à peine éçlaircissoit les ombres :
Eh 1 que m^mporte à moi, si les nuits les plus sombres
Invitent tous mes sens aux molles voluptés ?
Je craignois, tu le sais, ô ma belle maltresse 1
Que ce lit rigoureux ne blessât tes attraits :
Joubliois que TAmour, propice à ma tendresse,
De ses heureuses mains Taplatit tout exprès.
Oh! combien, croyez-moi, sur ces lits âtvorables,
L'amant ingénieux invente de combats !
Là naissent les fureurs, les plaintes, les débats.
Les doux enlacements et les plaisirs durables.
Eucharis, par moi-même instruite à m'enflammer.
Pour la première fois sembloit encor se rendre;
Affectoit des rigueurs pour mieux se &ire aimer.
Et disoit toujours non, sans vouloir se défendre.
Le crépuscule seul interrompit nos jeux.
Le marteau sur Tairain avoit frappé trois heures,
Il fallut tristement regagner nos demeures :
La foudre alors grondoit sous un ciel orageux.
Loin de moi ces amants que Jupiter arrête.
Et qui courbent leur front sous ses coups redoublés \
D'un œil audacieux défiant la tempête,
Je menois fièrement ma superbe conquête.
Et j'aurois bravé seul tous les dieux assemblés.
Javançois cependant sous cet immense ombrage,
Qui couronne en jardins nos remparts orgueilleux;
La maison d'Eucharis frappa bientôt mes yeux.
Cet aspect, je l'avoue, abattit mon courage :
Eh I qui peut se résoudre à ces derniers adieux?
Vingt fois je m'éloignai saisi d'un trouble extrême. Et vingt fois a ses pieds je revins malgré moi. Je lui dtsois sans cesse : * O moitié de moi-même! Je veux mourir avant de cesser d'être à toi. > Après mille baisers, la matineuse aurore Nous surprit sous les murs de ce fatal séjour; Mes baisers, sur le seuil, k retenoient encore, Et je ne la rendis qu'aux premiers feux du jour.
ÉLÉGIE VII
A Euckaris,
NE crains pas qu'à mes côtés Une autre affaisse ta couche, Ni que ma coupable bouche Caresse d'autres beautés.
Tu me plais seule, ô mon âme I Oui| j'en atteste les dieux, Ce Paris si glorieux, Après toi, n'a plus de femme Qui puisse tenter ma flamme, Et qui soit belle à mes yeux.
La foule en tous lieux te presse Et murmure autour de toi ; Chacun brigue ta tendresse Et veut me ravir ta foi :
Plût au ciel que ma maîtresse Ne parût belle qu'à moi !
Pour moi seul ta tresse blonde
Devroit parer ces trésors Qu'elle embrassa de son onde :
Déplais au reste du monde.
Je serai tranquille alors.
Eh! que m'importe, ô ma vie!
Le vulgaire et ses discours ?
Ai-je besoin qu'il m'envie Des plaisirs déjà trop courts ?
Que Élit au bonheur suprême La gloire et son vain éclat?
Heureux l'amant délicat Qui le savoure en lui-même I Dans un désert, avec toi.
Mes jours couleroient paisibles ; Je dormirois, sans «f&oi.
Sur des rocs inaccessibles.
Eucharis, dans mes ennuis, Est le repos que j'implore; Eucharis est mon aurore Dans la sombre horreur des nuits :
Même dans la solitude, Où, libres d'inquiétude, Entre l'amour et l'étude Nous vivons seuls avec nous.
Occupés du soin si doux De nous aimer, de nous plaire, Eucharis sur mes genoux Est pour moi toute la terre.
ÉLÉGIE VIII
PORTRAIT D'BUCHARIS
REGARDEZ Eucharis, vous qui craignez d'aimer, Et vous voudrez mourir du feu qui me dévore; Vous dont le cœur éteint ne peut plus s'enflammer, Regardez Eucharis, vous aimerez encore.
Il faut brûler, quand de ses flots mouvants La plume ombrage, en dais, sa tête enorgueillie;
Il Êiut brûler, quand Thaleine des vents Disperse ses cheveux sur sa gorge embellie.
Un air de négligence, un air de volupté.
Le sourire ingénu, la pudeur rougissante.
Les diamants, les fleurs, Thermine éblouissante. Et la pourpre et l'azur, tout sied à sa beauté. Que j'aime à la presser, quand sa taille légère Emprunte du sérail les magiques atours; Ou qu'à mes sens ravis sa tunique étrangère D'un sein voluptueux dessine les contours !
L'amour même a poli sa main enchanteresse ; Ses bras semblent formés pour enlacer les dieux :
Soit qu'elle ferme ou qu'elle ouvre les yeux.
Les Amours, 23
Il faut mourir de langueur ou d'ivresse.
Il Êiut mourir^ lorsqu'au milieu de nous^ Eucharis, vers le soir, nouvelle Terpsichore, Danse, ou prenant sa harpe entre ses beaux genoux, Mêle à ce doux concert sa voix plus douce encore. Que de légèreté dans ses doigts délicats I Tout l'instrument frémit sous ses deux mains errantes ; Et le voile incertain des cordes transparentes. Même en les dérobant, embellit ses appas.
Tel brille un astre pur dans le mobile ombrage. Telle est Diane aux bains, ou telle on peint Cypris
Dans Âmathonte, à ses peuples chéris,
Se laissant voir à travers un nuage.
O vous^ qui disputez le prix.
Le prix divin des talents et des charmes.
Je n'ai qu'à montrer Eucharis ;
Vous rougirez, et vous rendrez les armes.
On parle de Théone, on vante tour à tour Euphrosine et Zulmé, ces deux sœurs de l'Amour, Âglaure, Issé, Corinne, et Glicère, et Julie, Et mille autres beautés, ornements de la cour; Eucharis est plus belle et cent fois plus jolie. Lorsqu'elle parut l'autre soir Dans le temple de Melpomène, On lui battit des mains, on la prit pour la reine. Et tout Paris charmé se leva pour la voir.
L'aimer, lui plaire enfin, est mon unique envie ; A posséder son cœur je borne tous mes vœux :
Et qui voudroit donner un seul de ses cheveux Pour tous les trésors de l'Asie ?
ÉLÉGIE IX
l'absence
L'astre brillant des nuits a fini sa carrière. Je n'entends plus de chars ni de sourdes clameurs; Le calme règne au loin dans la nature entière : Tout dort; le jaloux même a fermé sa paupière. Et moi, je veille^ et moi, je verse encor des pleurs. Voici Theure paisible où l'esclave fidèle Au chevet d'Eucharis me guidoit par la main ; Voici rheure où, trompant un époux inhumain, J'entr'ouvrois ses rideaux et me glissois près d'elle. En y songeant encore, immobile et tremblant.
J'écoute : un rien accroît ma frayeur attentive; Et pressant dans mes bras un oreiller brûlant, Je crois encor presser mon amante craintive.
Fantômes amoureux, pourquoi me trompez-vous?
Eucharis est absente, Eucharis m'est ravie; Eucharis loin de moi, vers un ciel en courroux. Lève un front suppliant, et déteste la vie.
On dit qu'en s'éloignant ses yeux pleins de langueur Redemandoîent aux dîbux Tobjet de sa tendresse : Périsse le premier dont l'injuste rigueur A séparé l'amant de sa jeune maîtresse 1 L'onde caresse en paix ses rivages chéris; Le lierre croît et meurt sur Técorce du chêne; L'ormeau ne quitte point la vigne qui l'enchaîne : Pourquoi faut-il toujours qu'on m'enlève Eucharis? Cher et et cruel objet de plaisirs et d'alarmes, Toi qu'un père autrefois me défendit d'aimer, Rappelle-toi combien tu m'as coûté de larmes ! Ahl garde-moi ton cœur; conserve-moi ces charmes Que l'amour pour moi seul se plaisoit à former, Et qu'un barbare, hélas 1 retient en sa puissance.
L'art d'écrire est, dit-on, l'art de tromper l'absence. Écris-moi ; tu le peux à la faveur des nuits. Peins-moi ton désespoir et tes mortels ennuis ; . Par le plus tendre amour que tes lignes tracées Arrêtent mes regards, de tes pleurs effacées. Crains d'oublier, surtout, en pliant le feuillet, Ce cercle ingénieux qu'inventa ma tendresse.
Ce cercle où mille fois ta bouche enchanteresse Déposa des baisers, qu'avec bien plus d'adresse. Tout entiers, loin de toi, la mienne recueilloit. Un jour, peut-être, un jour, ô ma tant douce amie ! Quand la fidèle Œnone ouvrira tes volets.
Et qu'un songe amoureux, te présentant mes traits, Fera couler l'espoir dans ton âme attendrie.
J'entrerai tout d'un coup sans me faire annoncer; Je paroîtrai tomber du céleste empyrée.
Du lit alors, pieds nus, légère à félancer
26 Poésies de Berlin.
Si, les cheveux épara, iacertaine, égarée.
Tu cours, les bras tendus, à mon cou fenlacer.
Mes vers du monde entier Rassurent les hommages ;
Vénus aura perdu ses honneurs immortels;
Et les amants en foule, embrassant tes autels.
De lilas et de fleurs orneront tes images.
ÉLÉGIE X
A £ucÂaris.
IL fut un temps où vos lettres fidèles Adoucissoient mon exil amoureux :
Ce temps n'est plus; un destin rigoureux, Dix jours entiers m'a déjà privé d'eUes.
Épargnez-vous des détours superflus Pour abuser ma crédule tendresse; Je le vois trop, je n'ai plus de maîtresse; Vous m'oubliez, et vous ne m'aimez plus.
Sans doute, hélas I un autre a su vous plaire. En m'arrachant l'objet de mes désirs.
L'ingrat jouit de ma triste colère ; Mon désespoir augmente ses plaisirs.
O bains de Spa, source impure et funeste, Puissent les vents et la flamme céleste Vous engloutir sous vos marbres rompus !
Aux tendres cœurs vous causez trop d'alarmes. Que d'amours vrais et de pudiques charmes,
Poésies de Berlin.
Dans leur saison, vos eaux ont corrompus !
Sans vous, hélas ! ma colombe timide, Mon Eucharis n'eût point trahi sa foi :
Elle a touché votre rive perfidey Ah 1 c'en est feît : elle n'est plus à moi.
Ji.Èi