‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 26 sur 85 · V::'^fv'e · texte numérisé non relu

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ÉLÉGIE XI

AINSI, lorsque, plongé dans ma douleur mortelle, Hier, en soupirant, j'appelois Eucharis, Elle parut soudain : « La voici, me dit-elle, Qui cherche son amant dans les murs de Paris. » O dieux ! qu'à son aspect mon âme fut ravie ! Je courus me jeter dans ses bras amoureux ; Jy demeurai longtemps; et, plein d'un trouble heureux, Je la nommais mon tout, ma lumière, ma vie.

Je ne me lassois point de contempler ses yeux.

Les ombres cependant enveloppoient les cieux; Eucharis, dans son char, me conduisit chez elle. O char propice, et toi réduit délicieux.

Vous savez si son cœur alors paya mon zèle I L'œil humide de joie, et d'amour enivrés.

Tête-à-tête à la fin tous les deux nous soupâmes; Je tenois ses genoux entre les miens serrés; Ce doux rapprochement sembloit unir nos âmes. Ciell que le moment fuit! que les plaisirs sont courts!

jo Poésies de Bénin.

Déjà la lune errante, aux deux tiers de son cours, Sous des nuages noirs se perdoit éclipsée :

L'airain sonnoît minuit, il fallut nous quitter. Il fut un temps, hélas I plus cher à ma pensée. Où, fescinant les yeux d'une foule insensée, Je pouvois jusqu'au jour impunément rester.

Aujourd'hui tout s'oppose à mon doux stratagème; Un beau-père inquiet', prêt à rentrer soudain, De mes nouveaux Argus la vigilance extrême, £t ce portier rôdant de la cour au jardin.

Mais qui peut arrêter l'impétueuse ivresse D'un cœur brûlant d'amour et que le plaisir presse? Trop certain des périls contre moi rassemblés. Je balançois encore; et mes regards troublés Attendoient mon arrêt des yeux de mon amante. Trois fois, d'un long baiser marquetant ses appas, Je m'éloignai ; trois fois je revins sur mes pas. Enfin, les yeux remplis d'une fureur charmante, La divine Eucharis, un mouchoir à la main.

Dans l'alcôve, en riant me poursuit et m'arrête, Et du bandeau nocturne environnant ma tête, « Le sort en est jeté, me dit-elle, et demain Nous verrons quels détours Vénus, que je réclame. Saura nous inspirer pour sortir d'embarras.

Aujourd'hui, cher amant, je te tiens dans mes bras; Je n'examine rien, je suis toute à ma flamme. Je brave et mes tyrans et leur affreux pouvoir; J'ai trop longtemps langui dans mon lit solitaire : Le ciel, après trois mois, me permet de te voir ; Que l'on découvre ou non ce fortuné mystère, Tu resteras. » O dieux, que j'aimois son courroux!

Elle vole à la porte, et ferme les verrouXi A me déshabiller m'enhardit la première^ Laisse tomber sa jupe, et souffle la lumière.

Cependant le vieillard arrive à petit bruit : De ma visite étrange aussitôt on l'instruit; Il monte suffoqué de colère et de rage.

A ce moment Êital, rappelant mon courage, Jinvoquaî tous les dieux en pareil cas surpris. Il vient, il heurte, il frappe, il appelle £ucharis. Ëucharis dans mes bras feignoit d'être endormie, Et n'osoit respirer, et ne répondoit rien :

Pour moi je l'avouerai, je goûtois quelque bien A sentir battre ainsi le cœur de mon amie.

Sans doute le barbare, à ma perte obstiné.

Feignant de prendre alors le parti le plus sage. N'en défendit que mieux l'escalier détourné.

Et crut plus sûrement me saisir au passage.

Il se trompoit ; l'Amour veilloit sur mon destin.

Quand la belle Ëucharis, un peu vers lé matin. De l'excès des plaisirs eut lassé ma tendresse, Je lui dis : « Lève-toi, mon aimable maîtresse; Si l'on me voit sortir, ton malheur est certain. Lève- toi, l'heure fuit, et le jour va renaître; Il faut tromper ton père et sauver ton amant : L'ombre nous sert encor, profitons du moment. Seconde mon audace. » Alors, tout doucement, De mes discrètes mains j'entr'ouvre la fenêtre. Deux draps encor brûlants de leur lit an-achés, Doux voiles réservés à des jeux plus paisibles, L'un à l'autre liés par des nœuds invincibles. Pendent le long du mur, au balcon attachés.

ja Poésies de Berlin.

Eucharis inquiète, en proie à ses alannes,

Refiisoit k ce prix de se justifier,

A ces liens douteux n'osoit me confier.

Et les cousant encor !es trempoit de ses lamues.

Enfin, le front couvert, un fer nu sous le bras.

Rassurant mille fois mon amante éperdue.

Je m'élance d'un saut, glisse le long des draps :

Le pavé retentit, et je suis dans la rue.

Amour, seul inventeur de ces heureux larcins. Tu dérobas ma fuite aux voleurs assassins.

Aux passants indiscrets, 1 la garde sévère I Non, l'amant, quel qu'il soit, n'a rien à redouter; Nul mortel it ses jours n'oseroit attenter :

C'est un dieu, qu'à genoux le monde entier révère!

ÉLÉGIE XII

A £uciarit.

UE peut demander aux dieux L'amant qui baise tes yeux £t qui fa donné sa vie? 9 H ne voit rien sous les deux Qu'il regrette ou qu'il envie.

Qu'un autre amasse en paix les épis jaunissants Que la Beauce nourrit dans ses fertiles plaines ; Qu'il range sous ses lois vingt troupeaux mugissants, Que la pourpre de Tyr abreuve enoor ses laines ; Longtemps y avant l'aube du jour.

Que l'avide marchand s'éveille, £t quitte sans pitié le maternel séjour.

Amoureux des travaux qu'il détestoit la veille; Qu'il brave et les sables brûlants.

Et les glaces hyperborées; Qu^il Êitigue les mers, qu'il enchaîne les vents,

34 Poésies de Bertin.

Pour boire le tokai dans des coupes dorées; Jaime mieux du soleil éviter les chaleurs Sous rhumble coudrier soumis à ma puissance.

Périssent les trésors, plutôt que mon absence, O ma chère Ëucharis, fasse couler tes pleurs ! Que me faut-il à moi ? des routes incertaines Sous un ombrage frais, de limpides fontaines, Un gazon toujours vert, des parfums et des fleurs.

Oui, ma divine maîtresse, Pourvu que sur mon cœur je presse tes appas.

Qu'importe que la gloire, accusant ma paresse. Agite le laurier qui m'attend sur ses pas ?

Loin du tumulte et des alarmes.

Je vivrois avec toi dans le fond des forêts : Ce bras n'a jusqu'ici manié que des armes ; Mais disciple, avec toi, de la blonde Cérès, Je ne rougirois pas de dételer moi-même

Des bœufs fumants sous l'aiguillon , De reprendre, le soir, un pénible sillon, £t de suivre, à pas lents, le soc de Triptolème. Je ne rougirois pas, sous mes doigts écumants , De presser avec toi le nectar des abeilles, D'écarter les voleurs et les oiseaux gourmands. Ou de compter les fruits qui rompent tes corbeilles.

Avec toi, d'un front plus riant, Jaccueillerois une aimable indigence.

Que si des dieux, sans toi, la barbare indulgence Mettoit à mes genoux l'Europe et l'Orient.

Que m'importe l'Ëuphrate et son luxe superbe ? Que m'importe Paris et son art dangereux.

Si, tous deux enfoncés dans l'épaisseur de l'herbe,

Ou dans ces blés flottants, dont l'or sur tes cheveux. Ornement importun, vient se courber en gerbe. Je te trouve plus belle, et moi plus amoureux? Abl loin des faux plaisirs dont la richesse abonde, Crois-moi, l'amant heureux, qui seul au fond du bois Te caresse au doux bruit et des vents et de l'onde. Est au-dessus des rois qui gouvernent le monde, Est au-dessus des dieux qui gouvernent les rois.

ÉLÉGIE XIII

A Eucharis.

SI les vents y la pluie et la foudre, La nuit; sous un ciel orageux, Menacent de réduire en poudre Nos toits ébranlés dans leurs jeux, Tu te rapproches, tu me presses, Je sens tes membres agités.

Et triste au sein des voluptés :

« De nos innombrables caresses, Les dieux, dis- tu, sont irrités. »

Eh! qu'importe à ces dieux paisibles, Nourris d'encens sur leurs autels.

L'amour de deux foibles mortels, Qu'eux même ils ont créés sensibles ?

Quel mal leur fait ce doux plaisir.

Chef-d'œuvre heureux de leur puissance.

Cet éclair de la jouissance Que l'on peut à peine saisir ?

Les Amours, yj

Les dieux ne sont point en colère ; Va, cesse enfin de l'alarmer; Rejette une erreur populaire, Crois-moi , dans la saison de plaire Le ciel ne défend point d'aimer.

Aimons, ô ma belle maîtresse!

Buvons nos vins délicieux ; Et que dans cette double ivresse, La mort, au sein de la paresse.

Vienne demain fermer nos yeux !

L'amour, par une pente aisée, La tête ceinte encor de fleurs, Loin du triste séjour des pleurs Te conduira dans l'Elysée.

Là, sous des berceaux toujours verts.

Au murmure de cent fontaines, On voit les ombres incertaines Danser, former des pas divers; Et l'écho des roches lointaines Redit les plus aimables vers.

C'est là que vont régner les belles Qui n'ont point trahi leurs serments :

C'est là qu'on place à côté d'elles Le nombre élu des vrais amants :

L'enfer est pour les infidèles Et pour les cœurs indiflérents.

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ELEGIE XIV

A un ami.

Ah! c'en est trop : crois-moi, TaiFreuse envie Se hâte en vain de nommer mon vainqueur : Le doux objet qui m'a repris son cœur Me Ta rendu ; c'est pour toute la vie I Je défierois et lés rois et les dieux De m'enlever désormais sa tendresse ; , L'éclat des rangs importune ses yeux, L'Olympe entier n'a rien qui l'intéresse; Mon Eucharis, aux titres orgueilleux, Préfère encor le nom de ma maîtresse.

Elle aime mieux, quand la rigueur du froid.

Durant la nuit, attriste la nature.

S'arranger même au bord d'un lit étroit, Et partager mon humble couverture.

Que de régner sur cent peuples divers, Ou d'étaler aux rives de la Seine Plus de palais, et de jardins ouverts.

Les Amours, jp

Que n'en eut Rhode, et Corinthe, et Mycène.

Son cœur enfin ne sauroit me tromper.

C'est pour moi seul qu'elle veut être belle, C'est toujours moi que l'on garde à- souper.

Mes fiers rivaux alors ont beau fiapper, Heurter, gémir, et la nommer cruelle; On n'ouvre point : je suis seul avec elle, Mourant d'amour, et d'orgueil enivré.

O mes amis, dans son temple sacré, Courons en foule adorer la déesse Qui des amants me décerne le prix !

Oui, c'en est fait; ma dernière vieillesse S'écoulera dans le sein d'Eucharis.

Mon Eucharis est à moi dès l'aurore ; Elle est h moi lorsque le jour s'enfuit :

Au crépuscule, et dans la vaste iiuit.

Mon Eucharis est à moi seul encore.

ÉLÉGIE XV

A Euekaris.

ui ? moi 1 j'ai pu d'un air Êtrcmche Te repousser dans mon ^nportement?

Jai pu meurtrir tes bras^ noircir ton cou charmant, Et blesser sans pitié les roses de ta bouche?

Punis ces dents qui font couler tes pleurs, Je m'ofire, sans défense, à ta juste colère; N'épargne pas mes yeux, imite mes fureurs :

Je conduirai tes coups si ta main délibère.

Mais pourquoi donc ce rival odieux Rôde-t-il sans cesse à ta porte ?

Pourquoi ces billets qu'on t'apporte Avec un soin mystérieux ?

Que veut cette foule idolâtre De papillons dorés, d'insectes orgueilleux Qui bourdonne à ta suite, et t'annonce en tous lieux ? Que feds-tu la dernière au sortir du théâtre?

Les Amours, 41

Que &is-tu la première au temple de nos dieux? Pardonne, ô ma jeune maîtresse I Mon cœur s'inquiète aisément.

Je l'avouerai , dans ma fougueuse ivresse, Je ne sais point aimer paisiblement.

L'oiseau qui dans ton sein repose mollement , Et de son bec saisit ta langue enchanteresse. D'un enfant au berceau l'innocente caresse, Un baiser de ta sœur alarme ma tendresse, Et désespère ton amant.

Je suis jaloux de l'ouvrier habile Qui de ton corps mesure les contours ; Je suis jaloux de ce marbre immobile, Qui tous les soirs te voit changer d'atours ; Je suis jaloux de toute la nature; Et malheureux, jour et nuit tourmenté, Je croîs voir un rival cactié dans ta ceinture. Et sous le tissu fin qui voile ta beauté.

Revenez, revenez, doux enfants de Cythère, Ramenez-nous la paix et les aimables jeux ; Cachez à mes rivaux mon crime involontaire, Couvrez ces vils combats des ombres du mystère ; Eucharis me sourit, ma grâce est dans ses yeux.

ÉLÉGIE XVI

OURQUOI reprocher à ma lyre De préluder toujours sur des tons amoureux?

Je ne saurois former dans mon foîble délire De plus mâles accords^ ni des chants plus heureux.

Laissons ; laissons d'un vol agile Uambitieux vaisseau fendre les flots am^rs ; D'un timide aviron ma nacelle fragile Doit raser humblement le rivage des mers.

Dans nos jours trop féconds en discordes rebelles. Qu'un autre en vers pompeux célèbre les combats ; Qu'il chante les héros; moi je chante les belles, De plus tendres fureurs et de plus doux ébats.

Enfant gâté de la paresse, C'est assez que Vénus me couronne de fleurs ; C'est assez que l'amant me lise à sa maîtresse, Qu'ils m'accordent ensemble un sourire ou des pleurs. Ah ! si d'un tendre amour la fille un jour éprise Me consulte en secret sur son trouble naissant,

Lts Amours. ^■.

Et vingt fois en sursaut par sa mère surprise X}ans son sein entt'ouvert me cache en rougissant.

Je ne veux point d'autre gloire ;

Chez nos neveux indulgents

On chérira ma mémoire;

Dieu listé des jeunes gens.

Dans mes amours négligents

Os trouveront leur histoire; Et si l'Europo aui immortels écrits Ne mêle point mes chansons périssables On daignera peut-être dans Paris Me mettre an rang des poètes aimables.

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