Poésies de Berlin
De mes aïeux cultiver rhéritage, Tondre ma vigne et labourer mes champs.
Dans mon foyer ma compagne fidèle, Mon Eucharis viendra donner des lois ; Le doux ramier reconnoitra sa voix.
Et mes agneaux bondiront autour d'elle.
Elle saura, dans la saison nouvelle, Porter des fleurs au jeune dieu des bois :
Elle saura, puissant fils de Sémèle, Toffiir les dons du plus riche des mois.
Et surcharger ta couronne immortelle D'un raisin mûr qui rougira ses doigts.
Mon Eucharis fermera ma paupière.
Oui, je mourrai dans ses embrassements ; Et là, sans pompe, un jour, la même pierre, Sous des cyprès unira deux amants. »
Je le disois. Quelle erreur insensée, Quel fol espoir enivroit ma pensée I Les vents, hélas ! en tourbillons fougueux Sur Tocéan ont emporté mes vœux.
Mon Eucharis est trompeuse et parjure.
Qu'ai-je donc fait ? Et quelle est son injure ? Ai-je un seul jour, négligeant ses attraits, A ses beaux yeux coûté de tristes larmes !
Ai-je, la nuit, dans des festins secrets.
Par mes clameurs ou mes chants indiscrets, En réveillant, excité ses alarmes?
Dans mon malheur si j'ai pu l'offenser, Je cours m'ofinr à sa main vengeresse :
De tout mon sang je suis près d'effacer Les pleurs jaloux qu'a versés sa tendresse.
Les Amours, 49
Mais tremble, ô toi qui ris de mon tourment!
Tremble; 1* Amour t'en réserve un terrible:
Censeur malin, crains cet arc invincible,
Qui d'un seul coup frappe et venge un amant.
Pour avoir ri des maux de la jeunesse,
A ses chagrins pour avoir insulté.
Que d'imprudents j'ai vus, dans leur vieillesse.
Tendre leurs mains aux fers de la beauté.
Balbutier un aveu ridicule.
Se parfumer, parer leurs cheveux blancs,
Et tout transis au pied d'un vestibule
De leur martyre amuser les passants !
Ah ! si je puis, revoyant l'inhumaine.
Seule un instant du moins l'entretenir; A ses genoux si le sort me ramène.
Peut-être, hélas ! mes tourments vont finir.
Mon Eucharis connoîtra ma tendresse, Elle craindra de me désespérer :
Heureux l'amant quitté de sa maîtresse, Qui la rencontre, et qu'elle voit pleurer !
ÉLÉGIE II
JE n'ai plus d'Eucharis, que m'importe la vie? O nuit, viens dans ton ombre ensevelir mes yeux I Je n'ai plus d'Eucharis; après sa perfidie, Je ne veux plus revoir la lumière des cieux.
Moi qui, près d'elle assis dans son char radieux, Marchois environné de la publique envie.
Mol qui, paisible roi, dans son âme asservie Eclipsois l'univers, efi^çois tous les dieux I De sa haine aujourd'hui monument déplorable.
Dans la foule importune esclave confondu.
Triste et mouillant de pleurs sa porte inexorable, Hélas 1 j'exhale en vain ma plainte misérable. Au milieu des frimas sur la pierre étendu.
Le voilà donc, le prix de ma longue tendresse ! Qui croira désormais à ses attraits menteurs ? Après sept ans ^ entiers de bonheur et d'ivresse,
I. Ailleurs encore Bertin parle de ces sept ans. Voir plus loin élégie X.
Les Amours, 51
Il faut me détacher de ses bras enchanteurs.
Je vais donc maintenant, tel qu'un ramier sauvage,
Qui, sur le rocher nu, lamente ses ennuis.
Seul dans un lit désert déplorant mon veuvage,
Mesurer tristement le cercle entier des nuits?
Du moins, l'amant trahi d'une beauté cruelle.
Qui, ne pouvant fléchir ses injustes mépris.
Se venge en l'imitant, forme une amour nouvelle.
D'un regret moins amer voit ses beaux jours flétris :
Mon sort à moi, mon sort, en perdant Eucharis,
Est de ne pouvoir plus aimer une autre qu'elle.
Employez l'artifice, étalez mille atours ;
Non, vous ne m'aurez point, orgueilleuses maîtresses !
Eucharîs a reça mes premières caresses,
Eucharis obtiendra mes dernières amours.
ÉLÉGIE III
A Eucharis.
ui, tout Paris sait ta noirceur, Tout Paris sait ta perfidie :
Va chercher maintenant, impie, Quelque stupide adorateur Pour exercer ta dure tjrrannie !
Je romps mes fers ; ingrate, je t'oublie, Le désespoir t'arrache de mon cœur.
Une autre au rang de ma maîtresse Va monter^ le front ceint d'un immortel feston Une autre jouira du glorieux renom
Que t'avoit promis ma tendresse.
Pour elle sur des tons divers Montant ma voix, dans mon juste délire Je veux des cordes de ma lyre Tirer les plus aimables airs, Et la célébrer dans des vers Si doux, qu'après soixante hivers,
Les Amours, 53
L'amant se plaise à les relire.
Pour tracer son portrait -brillant Je suivrai, s'il le faut, ma douce fantaisie :
L'aurore, au bord de l'orient, Aura paru moins belle aux peuples de l'Asie;
Tu pâliras en le voyant
De fureur et de jalousie...
Pardonne, pardonne,. Eucharis; N'en crois pas mes dédains, n'en crois pas ma colère : Nulle autre n'entrera dans mon lit solitaire. Nulle autre ne vivra dans mes derniers écrits. Avant que ta beauté sorte de ma mémoire.
Or verra l'eau suspendre et rebrousser son cours ; Le soleil oubliera de dispenser les jours, £t le peuple français de voler à la gloire.
Sois plus coupable encor, je t'aimerai toujours. Je t'aimerai : voilà ma destinée.
Oui, malgré ton crime odieux,
Je ne saurois haïr tes yeux, Ces yeux encor si chers à mon âme étonnée, Ces yeux, mes souverains, mes astres et mes dieux. Cent fois par eux, il m'en souvient, cruelle ! Tu m'as juré de me garder ta foi.
Jusqu'au tombeau d'être toujours à moi, Et de mourir amoureuse et fidèle.
Tu voulois que ces yeux charmants, Tout d'un coup détachés de leur double paupière. Punissent ton erreur, si jamais la première On te voyoit changer et trahir tes serments.
Et tu peux les lever encore Vers ce ciel outragé qu'indignent tes rigueurs !
54 Poésies de Bénin.
Et tu ne frémis pas d'armer ces dieux vengeurs Que ton impunité trop longtemps déshonore!
Dis-mot, qui te forçoit d'imiter la pUeur, Et de meurtrir ton sein de tes ongles barbares? Dis-moi, qui te forçoit; dans ta feinte douleur. De répandre à regret quelques larmes avares?
Fiez-Tous donc, tristes amants, Aux soupirs, aux &Teurs, aux transports de vos belles ! Ah 1 crojez-moi, saisissez les instants Qui TOUS sont accordés par elles :
Il n'est point d'amouis étemelles, n n'est point de plaisirs constants.
ÉLÉGIE IV
A Eucharis,
QUE me sert aujourd'hui dans des nuits plus heureuses D'avoir su te former aux combats de Vénus ?
Que me sert, en pressant tes lèvres amoureuses, De favoir révélé des secrets inconnus?
Je suis victime, hélas I de ma propre science ; Moi-même, à me trahir, j'instruisis ta beauté : Que je dois regretter ton aimable ignorance.
Ta craintive pudeur, et ta simplicité !
Quand ton cœur autrefois couronna ma tendresse, Tes mains savoient à peine agiter des verroux;' Je t'appris, le premier, par quelle heureuse adresse On peut, en les tournant, échapper aux jaloux : Je t'appris l'art, si cher à la jeune maîtresse. D'écarter de son lit un odieux époux.
Malheureux! en un mot, je t'appris comme on aime ! Ton orgueil s'enrichit de mes rares secrets.
Du suc brillant des fleurs j'embellis tes attraits.
56 Poésies de Bertin,
Et remis dans tes mains le fard de Vénus même.
Nulle amante bientôt ne sut mieux efl&cer
Le bleuâtre sillon que sur un cou d'albâtre
Imprime de ses dents un amant idolâtre,
Et ces doux souvenirs qu'on se plaît à tracer.
Quel prix de tant de soins a donc reçu ton maître ?
Un autre impunément jouit de mes leçons.
Le laboureur du moins recueille ses moissons,
Et goûte en paix les fruits que ses mains ont fait naître.
Un autre, un autre^ 6 ciel 1 conçois-tu mes soupçons ?
Conçois-tu les fureurs de mon âme offensée?
Oui, je te vois, ingrate 1 et ma triste pensée
Se figure déjà de combien de Êiçons
Le barbare te tient, sans pudeur, embrassée.
Peux-tu me préférer ce rival orgueilleuse,
Vil suivant de Plutus que l'intérêt dévore.
Et dont rinstinct grossier préfère à tes beaux yeux
Ces trésors criminels qu'aux bornes de l'aurore
A cachés vainement la prudence des dieux ?
Oses-tu bien presser de tes mains caressantes
Ce cœur inexorable aux travaux endurci.
Qui trois ou quatre fois, sous un ciel obscurci,
N'a pas craint d'affronter les deux mers frémissantes.
Et des chiens de Scylla les clameurs gémissantes.
Et ces gou£fres profonds tournoyants sous ses pas ?
Penses-tu qu'amoureux de son doux esclavage,
Désormais il renonce à quitter le rivage ?
On dit que l'inhumain, méprisant tes appas,
Déjà prêt à partir sur la foi d'une étoile.
Redemande des vents, fait déployer la voile.
Et de ton lit oiseux veut courir au trépas.
Que je plains ta douleur, amante infortunée I Combien tu pleureras ton fol égarement !
Malgré ton crime, hélas 1 de plaisirs couronnée. Puisses-tu ne jamais connoître le tounnent
D'aimer c
:t d'être abandonnée !
ELEGIE V
JE VOUS revois, ombrage solitaire, Lit de verdure impénétrable au jour, De mes plaisirs discret dépositaire, Temple charmant où j'ai connu TAmour.
O souvenir trop cher à ma tendresse !
J'entends l'écho des rochers d'alentour Redire encor le nom de ma maîtresse :
Je vous revois, délicieux séjour 1 Mais ces moments de bonheur et d'ivresse, Ces doux moments sont perdus sans retour.
C'est là, c'est là qu'au printemps de ma vie. En la voyant je me sentis brûler D'un feu soudain : je ne pus lui parler; Et la lumière à mes yeux fut ravie.
C'est là qu'un soir j'osai prendre sa main.
Et la baiser d'un air timide et sage ; C'est là qu'un soir j'osai bien davantage; Rapidement je fis battre son sein.
Et la rougeur colora son visage ;
Les Amours. 59
Cest là qu'un soir je la surpris au bain.
Je vois plus loin la grotte fortunée
Où dans mes bras, soumise, abandonnée.
Les nœuds déÊdts, et les cheveux épars,
De son vainqueur évitant les regards.
Mon Eucharis, heureuse et confondue,
Pleura longtemps sa liberté perdue.
Le lendemain> de ses doigts délicats
Elle pinçoit les cordes de sa Ijrre;
Et Tœil en feu, dans son nouveau délire,
Elle chantoit l'amour et ses combats.
A ses genoux, j'accompagnois tout bas
Ces airs touchants que l'amour même inspire,
Que malgré soi l'on se plaît à redire
L'instant d'après. Alors plus enflammé
Je m'écriois : « Non, Corinne, et Thémire,
Céphise, Aglaure, et la brune Zulmé
Qu'on vante tant, ne sont rien auprès d'elle !
Mon Eucharis est surtout plus fidèle;
Je suis bien sûr d'être toujours aimé ! »
La nuit survint : asile humble et champêtre.
Long corridor interdit aux jaloux,
Tu protégeas mes larcins les plus doux.
Combien de fois j'entrai par la fenêtre
Quand sa pudeur m'opposoit des verroux !
Combien de fois dans l'enceinte profonde
De ces ruisseaux en fuyant retenus.
Au jour baissant, je vis ses charmes nus
En se plongeant embrassés de leur onde,
Et sur les flots quelque temps soutenus !
Je croyois voir ou Diane, ou Vénus,
6o Poésies de Bertin.
Sortant des mers pour embellir le monde !
Combien de fois, au sein même des eaux
Qu'elle enti'ouvroit, me plongeant après elle,
Et la pressant sur un lit de roseaux,
Je découvris une source nouvelle
De voluptés dans ces antres nouveaux !
O voluptés, délices du bel âge,
Plaisirs, amours, qu'êtes-vous' devenus?
Je crois errer sur des bords inconnus,
Et ne retrouve ici que votre image.
Dans ce bois sombre en cyprès transformé.
Je n'entends plus qu'un triste et long murmure ;
Ce vallon frais, par les monts renfermé.
N'offre à mes yeux qu'une aride verdure ;
L'oiseau se tait, l'air est moins parfumé.
Et ce ruisseau roule une onde moins pure :
Tout est changé pour moi dans la nature :
Tout m'y déplaît ; je ne suis plus aimé.
ELEGIE VI
A un rival.
TU ris dans ta barbare ivresse, Des maux qu'endure mon amour :
Objet des caprices d'un jour, Triomphe, insulte à ma détresse ; Triomphe, crois-moi : le temps presse; Demain ta crédule tendresse Gémira peut-être à son tour.
Crois-tu déjà que l'infidèle Pour toi parfume ses cheveux?
On sait quel jeune ambitieux Est en secret préféré d'elle :
Tu n'es plus rien ; c'est à ses yeux Que l'ingrate veut être belle.
Tu ne connois pas les dédains De cette amante impérieuse.
Et sa colère impétueuse, Et ses caprices inhumains.
62 Poésies de Bertin,
La paille errante et passagère, Qui dans l'air tourne en s'élevant, La laine éparse au gré du vent, La feuille du tremble mouvant Est moins inconstante et légère.
Cent fois plus terrible en ses jeux Que la cascade vagabonde, Qui des Apennins orageux Se précipite, écume, gronde.
Et roule dans les champs &ngeux; Ou que la mer Adriatique, Quand des bords d'Europe et d'Afrique Deux vents déchaînés dans les airs.
Jusque dans le sein de Venise, Sur le dos de Neptune assise.
Font bouillonner les flots amers.
ÉLÉGIE VII
A Eucharis,
QUI f aimera jamais comme je f aime 1 Dans tes yeux seuls qui mettra son bonheur ?
Reviens, ô mon bien suprême; Entre mes bras abjure ton erreur.
Reviens, crois-moi, mon visage — N'est point si changé du temps :
Vois sur mon front ces cheveux bruns flottants, De la vieillesse ont-ils senti lk)utrage ?
Ne rougis point de mon âge; Je compte à peine un lustre après vingt ans.
Je suis cher à Vénus, cher au dieu de la Thrace; Au milieu des festins je bois le vin mousseux : Émule de Chapelle, et disciple d'Horace, Parfois son luth, avec grâce, A retenti sous mes doigts paresseux.
Qui sait mieux, à pas lents, dans une nuit obscure Chercher furtivement l'objet de ses désirs,
64 Poésies de Berlin,
Déposer des baisers sans le moindre murmure, £t varier^ suspendre ou hâter les plaisirs !
Tu pleureras un jour ta rigueur imprudente ; De mon amour, trop tard, tu connoîtras le prix : Dès demain, dès ce soir, mon âme indépendante Peut châtier tes superbes mépris.
Déjà, déjà vingt beautés dans Paris M'offrent leur cœur et briguent ma tendresse : Jen sais même une, ô ma belle maîtresse I Qui se vante tout haut d'être mon Eucharis.
Reviens, avant qu'une étrangère.
Près de moi, vers minuit, se glisse entre deux draps. Et sur mon lit défait, en chemise légère.
Le lendemain matin repose dans mes bras.
Oui, reviens; à ce prix, ma compagne adorable. Ton ami se soumet à la plus dure loi ;
Et si jamais il ose devant toi Louer, regarder même un seul objet aimable, Puissent, le jour entier, dans tes yeux menaçants. Ses yeux chercher en vain le pardon qu'il implore. Et ta porte, insensible à ses cris gémissants, Ne point "s'ouvrir avant l'aurore !
Songes-y bien ; la coupable beauté Que nul amant n'a pu trouver constante, Dans son automne expiant sa fierté.
Seule en un coin, plaintive et gémissante, A la lueur d'une lampe mourante, Conduit l'aiguille, ou d'une main tremblante Tourne un fuseau de ses pleurs humecté.
En la vo3rant, la maligne jeunesse Triomphe, et rit de sa douleur.
Des désirs impuissants tourmentent sa vieillesse : Elle implore Vénus; mais. la fière déesse Détourne ses regards, et lui répond sans cesse Qu'elle a mérité son malheur.
ELEGIE VIII
A M. le comte de Pamy^,
TOUT s'anime dans la nature; Doux Avril, tu descends des airs : Vénus détache sa ceinture ; Les fleurs émaillent la verdure, £t Toiseau reprend ses concerts.
Quittez le brouillard de la ville £t ses embarras indiscrets ; ^ Paisible habitant du Marais, Courez, dans ce vallon fertile* Qu'ont embelli Flore et Cérès, De la campagne renaissante Respirer les douces odeurs,