‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 3 sur 85 · I. Épitre à M, Des Forges-Boucher · texte numérisé non relu

I. Épitre à M, Des Forges-Boucher

a. Id, .

VI Notice sur la vie

jeune encore, VUemaienulle, vingt ans plus tard, son imagination lui en représentait encore avec une grande vivacité r éternel printemps et les magnifiques horizons. Seul peut-être des poètes de cette époque, même de ceux qui, comme Chabanon, Léonard, Parny, étaient nés sous les tropiques, il s'est souvenu, dans ses vers, des arbres, des fleurs, des sites de la terre natale, et en a parlé avec émo- > tion. Comme Bernardin de Saint- Pierre , son aîné de seize ans, et dont le Voyage à Tîle de France parut en 1773^ U délaisse parfois les paysages français pour ceux de rhémi^hère où. naissent le benjoin, la mangue sauvage, la jam-rosade, le palmier, le cocotier, le giroflier et les sombres bananiers. Cette veine de couleur locale n'est pas, il est vrai, continue, même chez lui, mais elle existe, et le distingue profondément de son ami et de son émule Parny, dont il est piquant de rapprocher le dédain railleur pour la nature tropicale. En cela, comme en tout, Bertin nous semble avoir donné une note plus sincère, plus franche, plus naturelle, et, même quand il nous offre plus tard, comme on le verra, un type accompli du jeune officier poète , poudré, musqué, faisant les délices de Versailles et de Trianon, avoir conservé beaucoup de la senteur du terroir. Sur ce point, le contraste est frappant entre lui et Parny, On en jugera par ce tableau, ou plutôt cette satire que celui-ci lui fait du climat de l'île Bourbon, dans une lettre qtien 1774 il adressait à Bertin, de cette colonie oii il avait fait un rapide séjour :

« Tu veux donc, mon ami, qtu je te fasse connaître ta patrie f tu veux que je te parle de ce pays ignoré, que tu chéris encore parce que, tu n'y es plus? Je vais tâcher de te sati^aire en peu de mots. L'air est ici très sain; la

Et les œuvres de Bénin. vu

plupart des maladies y sont totalement inconnues; la vie est douce, uniforme, et par conséquent fort ennuyeuse ; la nourriture est peu variée; nous n'avons qu'un petit nombre de fruits, mais ils sont excellents,

« Ici ma main dérobe à Toranger fleuri Ces pommes dont l'éclat séduisit Atalant«;

Ici l'ananas plus chéri Élève avec orgueil sa couronne brillante ; De tous les fruits ensemble il réunit l'odeur

Sur ce coteau Tatte pierreuse Livre à mon appétit une crème flatteuse ; La grenade plus loin s'entr'ouvre avec lenteur ; La banane jaunit sous sa feuille élargie ; La mangue me prépare une chair adoucie ; Un miel solide et dur pend au haut du dattier; La pèche croit aussi sur ce lointain rivage ; £t plus propice encor, Futile cocotier, Me prodigue à la fois le mets et le breuvage.

« VoUà tous les présents que nous fait PotHone : pour ¥ amante de Zéphire, elle ne visite qu'à r^et ces climats brûlants,

« Je ne sais pourquoi les poètes ne manquent jamais d* introduire un printemps éternel dans les pays qu'ils veulent rendre agréables ': rien déplus maladroit; la variété est la source de tous nos plaisirs; et le plaisir cesse de l'être quand il devient habitude. Vous ne voyez jamais ici la nature rajeunie; eUe est toujours la même; un vert triste et sombre vous donne toujours la même sensation. Ces orangers couverts en même temps de fruits et de fleurs fi ont pour moi rien d'intéressant, parce que jamais leurs branches dépouillées ne furent blanchies par

Yiii Notice sur la vie

Us frimas, y aime à voir lafeuiUe naissante briser son enveloppe légère; f aime à la voir croître, se développer, jaunir. et tomber. Le printemps plàiroit beaucoup moins ^il ne venait aprhs l'hiver.

< Oman ami! lorsque mon exil sera fini, avec quel plaisir je reverrai Feuillancour au mois de mail avec quelle avidité je jouirai de la naturel avec quelles délices je respirerai les parfums de la campagne! avec quelle volupté je foulerai le gazon fleuri! Les plaisirs perdus sont toujours les mieux sentis. Combien de fois nai-je pas regretté le chant du rossignol et de la fauvette! Nous fiavons ici que des oiseaux braillards, dont le cri importun attriste à la fois l'oreille et le comr. En comparant ta situation à la mienne, apprends, mon atni, à jouir de ce que tu possèdes.

« Nous avons, il est vrai, un ciel pur et serein; mais nous payons trop cher cet avantage. 2J esprit et le corps sont anéantis par la chaleur ; tous leurs ressorts se relâchent; Vàme est dans un assoupissement continuel; V énergie et la vigueur intérieure se dissipent par les pores. Il faut attendre le soir pour respirer; mais vous cherchez en vain des promenades.

« D'un côté mes yeux affligés N'ont pour se reposer qu'un vaste amphithéâtre De rochers escarpés que le temps a rongés.

De rares arbrisseaux, par les vents outragés,

Y croissent tristement sur la pierre rougeâtre,

Et des lataniers allongés

Y montrent loin à loin leur feuillage grisâtre. Trouvant leur sûreté dans leur peu de valeur, Là d'étiques perdreaux de leurs ailes bruyantes Rasent impimément les herbes jaunissantes.

Ei les auçres de Bertin, ix

£t s'exposent sans crainte au canon du chasseur. Du sommet des remparts dans les airs élancée , La cascade à grand bruit précipite ses flots , £t, roulant chez Thétis son onde courroucée, Du nègre infortuné renverse les travaux.

Ici, sur les confins des états de Neptune, Où jour et nuit son épouse importune Afflige les échos de longs mugissements,

Du milieu des sables brûlants

Sortent quelques toits de feuillage.

Rarement le zéphyr volage

Y rafraîchit l'air enflammé ; Sous les feux du soleil le corps inanimé

Reste sans force et sans courage '. »

La vie coloniale j si elle avait pour le jeune Bertin des avantages, aurait pu avoir aussi de graves inconvénients. Bernardin de Saint-Pierre, après avoir loue chez les Jeunes créoles, comme aurait pu le faire yean-Jacques Rousseau, une éducation plus rapprochée de la nature, ajoute que < les vices des négresses, qu'ils sucent avec le lait, et leurs fantaisies qi^ils exercent avec tyrannie, auraient une fâcheuse influence, si, pour remédier à ce mal, les gens aisés ne faisaient passer de Bonne heure leurs enfants en France * ». Parny,plus sévère encore pour sa patrie, dit à ce sujet, avec quelque, exagération sans doute: « Ici on abandonne les enfants aux mains des esclaves; ils prennent insensiblement les goûts et les moturs de ceux avec qui ils vivent: aussi, à la couleur près, très souvent le maître ressemble parfaitement à l'esclave» A sept ans.

I. Œuvres de Pamy, Paris, i8a<$, in-ia; t. I, p. aso. a. Voyage à Vile de France, Paris, 1848, p. 909,

X Notice sur la pie

quelque soldat ivrogne leur apprend à lire et leur enseigne les quatre premières règles de V arithmétique; alors l'éducation est complète ^ ».

Suivant l'usage des riches créoles, et destiné dt ailleurs à faire son chemin à la cour et dans tétai militaire^ Bertin touchait à sa neuvième année lorsque, vers 1761^ il fut envoyé en France pour y achever, ou plutôt y commencer son éducation.

Foible arbuste, à neuf ans, transplanté dans Paris ^

a*t'il dit lui-même. Si nous Ven croyons encore, cette séparation ru se fit pas sans larmes, et plus tard, se rappelant sa jeune douleur en quittant la terre natale, il s'écriait :

Toi, dont l'image en mon cœur est tracée Toi, qui reçus ma première pensée, Mes premiers pas sur ton sable imprimés.

Rivage heureux, tu n'es plus ma patrie!

O jour présent à mon âme attendrie, Où de ton sein, jeune encore, enlevé.

Aux doctes sœurs nourrisson réservé Sous d'autres cieux cherchant un autre monde J'ai vu tes bords s'enfuir au loin dans Tonde !

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