‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 36 sur 85 · LES BAISERS · texte numérisé non relu

LES BAISERS

DIEUX I que ta bouche est parfumée I Donne-moi donc vite un baiser.

Encore un, ô ma bien-aimée !

De quel feu dévorant je me sens embraser !

— Prends ! sois heureux: en voilà vingt, Bathyle ; En voilà trente; en voilà cent en stis. Est-ce assez ? — Non. — Je fen donne encor mille. Es-tu content? — 'Las ! je brûle encor plusl — Et combien donc, ingrat, pour apaiser ta flamme, Te faut-il aujourd'hui de baisers amoureux?

— Autant, répondis-je, ô mon âme !

Que septembre mûrit, sur les coteaux pierreux De Pomard ou d'Arbois, de raisins savoureux; Autant qu'on voit d'épis jaunissants dans la plaine. Ou de grains entassés dans le sable des mers ; Autant qu'on voit briller dans une nuit sereine D'étoiles, de soleils et de mondes divers.

loo Poésies de Berlin.

Quand tu m'en donneroîs dès la naissante aurore. Quand tu m'en doanerois jusqu'au déclin du jour. Plus altéré le soir, le soir, mourant d'amour. Je f en demanderois encore. >

ÉLÉGIE VII

A Catilie.

UAND ton ami se désespère,

Ingrate, au lit oiseux qui peut te retenir?

Il est minuit, tout dort ; je n'entends plus ta mère ;

Tous les feux sont éteints; qu'attends-tu pour venir? Sous tes doigts ma porte docile Est prête à s'ouvrir mollement ;

J'ai pris soin d'affranchir ce loquet difficile

Que ton amour déteste, et qui fait mon tourment. Est-ce ainsi qu'on tient sa promesse?

Est-ce ainsi qu'on abuse un malheureux amant? I^erfide, hélas I en ce moment, Tranquille au sein de la mollesse, Tu dors peut-être impunément.

Et moi, je veille I et moi, je sèche dans l'attente !

Inquiet, agité, consumé de désirs,

Je me roule aux deux bords de ma couche brûlante.

Et poursuis tristement l'image des plaisirs.

I02 Poésies de Berlin.

Quelquefois ma tendresse active S'imagine te voir au milieu de la nuit^ Suspendant sur l'orteil une jambe craintive, Tes deux mains en avant, chercher le mur qui fuit : J'écoute alors, j'écoute; et si le moindre bruit

Frappe mon oreille attentive,

Je crois, sous tes pieds délicats, Entendre à mon côté le parquet qui résonne.

Soudain mon cœur palpite, et tout mon corps frissonne; Crédule, je m'élance, en étendant les bras ; Je te cherche dans l'ombre, et te nomme tout bas. Vaines illusions ! Déjà la nuit s'avance, Et l'astre du matin blanchit l'azur des cieux. C'en est fait, le jour croît; je n'ai plus d'espérance; Les esclaves en foule ont inondé ces lieux.

Et tu ne crains pas ma vengeance?

Que diras-tu pour ta défense >

Demain, en t'ofirant à mes yeux?

Est-ce ainsi, réponds-moi,- beauté vaine et frivole, Qu'on outrage l'Amour, qu'on insulte à Cypris ?

De ce temps, hélas ! qui s'envole.

Un jour tu connoîtras le prix.

Lorsque le printemps passe, et qu'on n'est plus jolie, Que de regrets cuisants, de repentirs amers!

Combien tu pleureras ton orgueil, ta folie !

Que tii voudras, ô Catilie !

Racheter chèrement cette nuit que tu perds !

ELEGIE VIII

A m fnêtnê»

ME voici dans le froid séjour De Tartifice et de la haine; Occupé de mon seul amour, Et sur le papier, nuit et jour, Tristement déposant ma peine.

Depuis nos funestes adieux J'ai vu quarante jours éclore :

Combien s'écouleront encore Avant qu'on te rende à mes yeux!

Te me demandes, à toute heure.

Ce que fait ton fidèle amant ?

Tu le devines aisément :

Il soupire, il gémit, il pleure.

Il te rappelle incessamment.

Unique objet de mon hommage, De mon encens et de mes vœux.

Cent fois j'adore ton image.

I04 Poésies de Bertin,

Cent fois je baîse tes cheveux ; Et, dans ce palais Êistueux, Tandis que la foule importune Fatigue l'aveugle Fortune De mille cris ambitieux/ Moi, sans désir et sans envie, Libre de soins, content des cieux, Et presque étranger dans ces lieux, Hélas I je ne demande aux dieux Que d'être aimé de Catilie.

Mais toi, comptes-^tu'les moments Que je trahie dans les alarmes?

As-tu ressenti mes tourments?

Et, loin de moi, tes yeux charmants Ont-ils répandu quelques larmes?

L'air triste, et les regards baissés.

Vas-tu, rêveuse et solitaire.

Sous ces tilleuls entrelacés.

Dont l'ombre invite au doux mystère, Ou dans ce bois dépositaire De nos plaisirs trop tôt passés, Loin d'une mère vigilante Relire encore mes écrits.

Et sur la poussière inconstante Tracer le nom que tu chéris?

Oh I de mon pénible esclavage Quand pourrai-je à la fin sortir?

Quand verrai-je le doux rivage Où, dans la fleur du plus bel âge, J'ai reçu ton premier soupir?

Qu'il est cruel dans sa folie

Lts Amours,

L'amant de âreurs enivré,

Qui) libre de passer sa vie

Aux pieds d'un objet adoré,

Trop épris de Féclat fnvole

Des biens, des honneurs et des rangs,

Court, sous des lambris tnutsparents

Où resplendit l'or du Pactole,

Du Tu^iaire encenser l'idole

Et ramper fa la cour des grands I

ÉLÉGIE IX

A l'Amour.

SI j'ai su quelquefois dans mes vers séducteurs Instruire à tes larcins la timide ignorance ; Si j'ai chahté la crainte et la douce espérance^ Tes combats, tes plaisirs et tes soins enchanteurs; Si dans tes jours sacrés, aux autels de ta mère J'ai porté, jeune encor, mon encens et mes vœux,

Et couronné tes beaux cheveux

De la guirlande qui t'est chère :

Amour, saisis ton arc, à tes pieds détendu; Descends du mont Éryx; abandonne Cythère; Viens, vole : je f attends. Va dire à ma bergère Que ce jour doit me rendre à son cœur éperdu.

Tu pares même une infidèle

Aux yeux d'un amant irrité; Amour, donne à ses traits une grâce nouvelle, A tous ses mouvements un air de volupté;

De ton haleine pure ou du vent de ton aile, Rafraîchis cet éclat dont brille sa beauté ; D'un regard languissant, d'un séduisant caprice, D'un refus enchanteur montre-lui le pouvoir ; Dis ce qu'on peut donner, ce qu'il faut qu'on ravisse, Ce que tu veux qu'on cache, ou qu'on laisse entrevoir. D'une aimable rougeur que son fi*ont s'embellisse, £t que je croie encor surmonter son devoir !

Vois-tu la vigne tortueuse Embrasser les ormeaux et ramper autour d'eux? Que plus tendre, ce soir, ou plus voluptueuse, Catilie, à l'instant qui nous joindra tous deux, M'enlace de ses bras, m'entoure de leurs nœuds. Et que sa dent légère, en redoublant mes feux. Imprime sur ma bouche une marque amoureuse.

ÉLÉGIE X

A EucAaris.

ST-CE bien vous qui m'écrivez.

Vous, qui seule avez fait ma peine, Et dont mes tristes yeux, de larmes abreuvés, N'ont pu longtemps fléchir ni désarmer la haine?

Dieux ! quels funestes souvenirs Ces traits jadis si chers réveillent dans son âme ! O douce illusion de ma première flamme I O tendre emportement de mes premiers plaisirs !

Et quelle est donc votre espérance?

Vous semblez revenir à moi ; Après quatre ans entiers d'erreurs et d'inconstance, Vous qui m'avez trahi, vous réclamez ma foi I

Il n'est plus temps : une autre a ma tendresse, Et m'a fait oublier votre injuste rigueur.

Aussi belle que vous, incapable d'adresse, Son modeste maintien, ses yeux pleins de douceur. Son cœur simple et naïf, sa docile jeunesse.

Les Amours, 109

Tout promet à mes feu3^ un retour moins trompeur. C'en est ^t, Ëucharis, je ne peux plus vous suivre. L'amour ne renaît point; il est mort entre nous. Mais le nœud qui nous reste est encore assez doux; A l'amour qui n'est plus l'amitié doit survivre.

L'amitié vous rendra toujours

Présente et chère à ma mémoire;

Et quand de ces instants si courts.

Remplis par mon bonheur^ mais perdus pour ma gloire^

La mort viendra trancher le cours; Quand mes plus chers amis environnant ma couche Pour me cacher leurs pleurs détourneront leurs jeux, Et, retenant mon âme errante sur ma bouche,

Recevront mes derniers adieux.

Alors peut-être, alors la tendre Catilie,

En proie au plus cruel chagrin, .

Ses longs cheveux épars, d'un froid mortel saisie, Pour la dernière fois permettra, sans envie.

Que votre main tremblante, aidant sa faible main, Soutienne sur son cœur ma tête appesantie.

Mes yeux prêts à la perdre, hélas I et sans retour. Chercheront pour la voir un reste de lumière; Et sa main que j'aimois, au doux éclat du jour. Sa main seule, Eucharis, fermera ma paupière.

Vous fûtes ma première amour,

Mais elle sefa la dernière.

ÉLÉGIE XI

A M. le vicomte de Bourbtm-Bnssêt^.

TANDIS qu'au séjour du tonnerre, Dressant ton vol audacieux, Loin des limites de la terre Tu chantes la paix et la guerre.

Assis à la table des dieux; Moi, dans les bosquets d'Amathonte Malgré moi ramené toujours.

Hélas I à célébrer ma honte Je perds les plus beaux de mes jours !

Souvent j'ai dit à ma maîtresse :

« Cest trop languir dans la paresse, J'en rougis... Tiens, séparons-nous;

1. Probablement Artus-Charles-Timoléon, vicomte de Bourbon-Busset, né à Paris le 21 septembre izss, l'un des sept enfants de Louis-François-Antoine de Bourbon, comte de Busset, premier gentilhomme de la chambre du comte d'Artois, et de Catherine-Gaspardine de Clermont-Tonnerre.

Les Amours.

Va-t'en. > Soudain l'enchanteresse Vient se placer sur mes genoux.

Des deux mains à mon Cou s'enlace.

Et me donne, en versant des pleurs. Mille baisers pleins de douceurs.

De ma constance déjà lasse Trop sûrs, trop aimables vainqueurs.

Je cède, et, reprenant ma lyre.

Qu'elle court me chercher soudain.

Je chante son regard divin.

Son doui parler, son doux sourire, Les jeux, les amours, et le vin.

ÉLÉGIE XII

sus LE MARIAGE DE CATILIB

tl

OJouR af&eux I ô fatal hyménée !

Pleurez, Vénus; pleurez, tendres Amours!

Celle que j'aime, à Tautel entraînée, Court en tremblant, victime couronnée.

Sous d'autres lois s'enchaîner pour toujours. C'en est donc fait, ma chère Catilie?

Quand j'ai ton cœur, un autre aura ta foi!

Ce nouveau nœud rompt le nœud qui nous lie :

C'en est donc fait; et tu n'es plus à moi I Pour ton ami désormais étrangère.

Tes yeux si doux de rigueur vont s'armer; En te parlant, du nom de ma bergère Je ne dois plus tendrement te nommer, n &ut cesser de te voir à toute heure.

De te chercher, de te suivre en tous lieux ; £t^ séparés par cent murs odieux.

Jamais, hélas I dans la même demeure

Le doux sommeil ne fermera nos yeux.

Qu'est devenu ce temps, cet heureux âge

Où les mortels/ n'ayant reçu des cieux

Qu'un champ fertile, un corps laborieux,

Des fruits, des fleurs, et des bois en partage.

Près d'une eau pure, exempts de tristes soins

A peu de fiais contentoient leurs besoins ;

Et deux -à deux, sous des toits de feuillage,

Goûtôient en paix de fortunés loisirs,

Pauvres d'argent et riches de plaisirs ?

Dans ces beaux jours, hélas I dignes d'envie,

Ta voix d'un père eût fléchi les rigueurs;

Amant comblé des plus douces faveurs,

A .tes genoux j'aurois passé ma vie,

Et la mort seule eût désuni nos cœuHs.

L'or aujourd'hui règne en dieu sur la terre;

Il faut un char, de superbes atours :

L'or aux plaisirs a déclaré la guerre.

Et foule aux pieds les plus tendres amours;

L'or t'a livrée à l'objet de ta haine.

D'un riche époux tu vas suivre les lois;

Et moi, réduit, pour distraire ma peine;

A la chanter d'une mourante voix.

Je traîne, hélas 1 ma fortune incertaine

Aux champs de Mars et dans la cour des rois.

Oublions-nous quand le ciel nous sépare!

Le ciel lui-même a reçu tes serments :

Il puniroit... Pardonne, je m'égare :

Non, non, crois-moi, le ciel n'est point barbare ;

Il permet tout aux malheureux amants.

Il a voulu que l'amante éplorée,

114 Poésies de Berlin,

Qu'un sort impie ou qu'une injuste loi

Force à donner sa main désespérée,

£t qu'à Tautel on traîne malgré soi,

Pût oublier impunément la foi

Que sa foiblesse ou sa crainte a jurée.

C'est moi, c'est moi qui d'un soin enchanteur

Dès ton aurore ai su remplir ton âme;

Je suis l'objet de ta première flamme,

Dans l'art d'aimer ton premier précepteur.

Ton cœur sensible est mon heureux ouvrage;

Tu m'appartiens : c'est moi seul qu'on outrage,

Et ton époux est un usurpateur.

Quoi I je verrai son insolente ivresse !

Quoi I j'omend son triomphe odieux 1

Ah I s'il est vrai que ta vive tendresse

Me redemande aux pieds même des dieux;

Si mon amour à ce point t'intéresse,

S'il t'est plus cher que la clarté des deux,

Ne souflre point, ô ma belle maîtresse,.

Que devant moi le barbare te presse

Contre son cœur, et t'embrasse à mes yeux I

Je me connois : à mes yeux s'il t'embrasse.

S'il cueille un prix qui n'est dû qu'à ma- foi,

Je me déclare ; entre sa bouche et toi

J'étends la main, je préviens ma disgrâce.

Et je lui dis : « Ces baisers sont à moi. »

La nuit, hélas I de ses plaisirs coupables

Viendra trop tôt annoncer le moment :

Que les faveurs, les caresses aimables,

Le jour entier, soient du moins pour l'amant I

Regarde-moi ; que ces yeux que j'adore

l Sur moi fixés expriment tes douleurs; En se baissant qu'ils me cherchent encore, £t quelquefois se remplissent de pleurs !

Si tu me joins au milieu de la danse, Sois prompte alors à me serrer la main; Si tu me fuis, sans rompre la cadence, Dis-moi tout bas : < Nous nous verrons demain. » Mais, ô douleur I ô contrainte funeste!

Quand sous un dais de guirlandes paré.

Nouvelle épouse, au banquet préparé, Tu marcheras d'un air triste et modeste.

De tes côtés exilé sans pitié.

Je me croirai par ton cœur oublié.

Pour consoler ma jalouse tendresse.

Donne à ton front un secret démenti ; Et que mon pied, deux fois, avec adresse, Soit par ton pied doucement averti.

Ah! près de toi, malgré la loi sévère, Je me tiendrai du moins pour te servir :

Des plus doux vins je remplirai ton verre; C'est un bonheur qu'on ne peut me ravir.

Seul, après toi, que ton ami l'obtienne :

Dans ce cristal m' enivrant de plaisir, Ma bouche avide aura soin de choisir Les bords heureux qu'aura pressés la tienne.

Infortuné ! que sert de te dicter Des soins, hélas I tout à l'heure inutiles Avant minuit, il faudra nous quitter.

Et regagner nos demeures tranquilles.

Avant minuit, un odieux époux Au lit fatal entraînera tes charmes :

ii6 Poésies de Berlin,

Moi, jusqu'au seuil où veille un dieu jaloux, Je te suivrai les yeux baignés de larmes ; Et j'entendrai, pour dernières alarmes, Sur toi soudain se fermer les verroux.

Alors, alors, tu deviendras sa proie; Il ravira cent baisers amoureux.

Que dis-je? hélas ! dans ces moments affireux Des baisers seuls combleront-ils sa joie? Combats du moins dans ce pressant danger; Pleure, gémis, et détourne la bouche :

N'accorde rien, fuis au bord de ta couche.

Et vends-lui cher un bonheur mensonger.

Ah I si le ciel, ce ciel qui m'abandonne.

Entend mes vœux, il ne souffiira pas Que l'inhumain, profanant tant d'appas, Ait du plaisir... ou du moins qu'il t'en donne. Mais, quel que soit pour mon cœur éperdu L'indigne arrêt du destin qui m'opprime, Songe demain à me nier ton crime.

Et soutiens-moi que je n'ai rien peitlu.

ÉLÉGIE XIII

A CaHlie.

ANS la contrainte et leis alarmes Je vois s'envoler nos beaux jours La douleur a flétri vos cliarmes, £t mes yeux à verser des larmes Semblent condamnés pour toujours.

O la plus belle des maîtresses I Mon bonheur s'est évanoui :

Je perds vos touchantes caresses, Hélas 1 et de ces biens, dont j'ai trop peu joui,

Il ne me reste que ma flamme, Vos lettres, mes regrets, mes désirs superflus. Et la triste douceur de nourrir dans mon âme L'étemel souvenir d'un bonheur qui n'est plus. Tout brûle autour de moi, tout aime, Tout s'enivre de voluptés ; Deux à deux vers le bien suprême

Ii8 Poésies de Bertin,

Je Tok tons les cœurs emportés.

Sans crainte à la ville, au TÎllage, On forme des liens charmants; Et Tunirers n'est qu'un bocage Peuplé de fortunés amants.

L'Amour, d'une douce folie Prend soin de remplir leurs moments ; Nous seuls, ma chère Catilie, Nous seuls éprouTons ses tourments.

Sans témoin, une loi sévère Me défend de vous approcher; A rœil d'un époux ou d'un père.

Toujours soigneux de me cacher.

Depuis une semaine entière.

Je n'ai pu seulement toucher La main et si douce et si chère, Où, sans exciter leur colère.

Du mortel le moins téméraire La bouche a droit de s'attacher.

A table, aux jeux, on nous sépare; Nos Argus veillent en tous lieux, £t, recherchant d'un œil avare Les pleurs qui roulent dans vos yeux, Ils se font un plaisir barbare De troubler jusqu'à nos adieux.

Mais ne craignez point, ô mon âme !

Que leur inflexible rigueur Éteigne ou lasse mon ardeur!

Mes chagrins même et leur fureur Vous rendent plus chère à ma flamme.

A& ! si, malgré leurs soins jaloux.

Mon cœur se feit entendre au vôtre.

Mon sort est encore assez doux I J'aime mieux soufirir avec vous.

Que d'être heureux avec une autre.

ÉLÉGIE XIV

A la même.

DU fracas de la ville et des jeux du théâtre. Lorsqu'aux champs tout mûrit, c'est assez f occuper

Aux vœux d'une foule idolâtre, Ta corbeille à la main, il est temps d'échapper.

Déjà, secouant sa crinière.

Le Lion enflammé s'élance dans les cieux.

Et le soleil rapide au haut de sa carrière.

Nageant dans des flots de lumière.

Retourne à l'équateur d'un pas victorieux; Déjà le cou penché, sans force et sans courage.

Et le pasteur et les troupeaux Des bois silencieux cherchent le doux ombrage, Et le zéphyr plus rare, et la fraîcheur des eaux.

Viens, conduis sous mes toits rustiques Ces demi-dieux enfants qui ne te quittent plus : Je n'ai point à t'offnr de superbes portiques.

Les Amours, 121

Ni de marbres vivants, ni ces lacs magnifiques

Qui creusent les jardins des nouveaux Lucullus.

Mais, ô touchant objet de ma dernière flamme

(Car nulle autre après toi ne charmera mes yeux)

Je te promets des jours aussi purs que ton âme,

Et des bois à midi sombres, délicieux ;

Je te promets, le soir, des grottes solitaires,

Un bain rafraîchissant dans des eaux salutaires.

Les fruits que tu chéris, un vin pur et vermeil.

Des essaims bourdonnants dans le creux des vieux chênes.

Et le concert flatteur de vingt sources prochaines.

Dont le murmure invite aux douceurs du sommeil.

Là, cachés prudemment dans mon enclos fertile.

Nous passerons en paix la saison des chaleurs ;

Là, mollement couchés sous un tremble mobile,

Jomerai tes cheveux de guirlandes de fleurs ;

Et de ce prix divin dont ta bouche est avare.

Payant mes tendres soins, le cou penché sur moi.

Sans craindre désormais que la nuit nous sépare.

Tu chanteras sur ta guitare Nos plaisirs et les vers que j'aurai faits pour toi.

ELEGIE XV

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