LE DÉPART
A la même.
NON, jamais peut-être à mes yeux Tu n'avois paru si charmante; Jamais de ta grâce piquante Mon cœur ne fut plus amoureux; Et cependant, ô ma maîtresse!
Il faut m'exiler de tes bras !
Malgré l'excès de ma tendresse.
Et le pouvoir de tes appas.
Il faut quitter ce doux rivage, Ce clair ruisseau, ce frais bocage.
Cent fois témoins de notre ardeur; Il Êtut laisser tout mon bonheur, Et n'emporter que son image.
Sous de funestes étendards
Les Amours, iji
Un devoir importun m'appelle :
Soldat poudreux, aux champs de Mars
Je cours, animé d'un beau zèle,
Dans l'art des Guesclins, des Ba3rards,
Et des Bourbons et des Césars,
Rejoindre et suivre mon modèle.
Oui, dans huit jours, sous d'autres cieux.
En proie aux tourments de l'absence.
Triste et pensif, à tous les dieux
Je demanderai ta présence.
Mais toi, de cent jeunes amants
Hélas ! à toute heure entourée,
De vœux et d'encens enivrée.
Dis-moi, tiendras-tu tes serments?
O peine! ô mortelles alarmes!
O triste et rigoureuse loi !
Périssent la gloire et les armes
Qui font toujours couler des larmes.
Et qui me séparent de toi I
ÉLÉGIE XIX
LES JARDINS DU PBTtT-TRIANON
'ai vu ce désert enchanté
Dont le goût même a tracé la peinture ; J'ai vu ce jardin si vanté Où Tart, en l'imitant, surpasse la nature.
O Trianon, puissiez- vous des hivers Ne ressentir jamais les glaces rigoureuses I Aimable Trianon, que de transports divers
Vous inspirez aux âmes amoureuses I J'ai cru voir, en entrant sous vos ombrages verts.
Le séjour- des ombres heureuses.
Quel magique pouvoir de sites gracieux A décoré soudain ces fertiles campagnes.
Et dans un cadre étroit, pour le plaisir des yeux, A creusé des vallons, élevé des montagnes.
Et fait naître un palais de leur front sourcilleux ?
Disparoissez, fabuleuses retraites
Les Amours, 133
D'Alcînoûs et de Sémiramis, Prodiges nés du cerveau des poètes, Et dans leurs vers menteurs jusques à nous transmis 1
Disparoissez, monuments du génie, Parcs, jardins immortels, que Le Nôtre a plantés! De vos dehors pompeux l'exacte symétrie Étonne vainement mes regards attristés.
J'aime bien mieux ce désordre bizarre.
Et la variété de ces riches tableaux Que disperse TAnglois d'une main moins avare. Du haut du belvéder mon œil au loin s'égare.
Et découvre les bois^ la verdure et les flots. Là, parmi des rochers de structure inégale, Que Neptune a produits d'un coup de son trident. Un torrent écumeux tombe, et roule en grondant. Et bientôt lac tranquille au pied des monts s'étale. Ce lac, ces monts sacrés sont au dieu de Délos. Voici le frais Hémus et le riant Ménale ; De ce nouveau Tempe le tortueux dédale Sert d^asile à l'enfant qui règne dans Paphos.
O vous, qui craignez son empire, Fuyez, fuyez ; l'Amour anime ces beaux lieux : Dans ce vallon délicieux C'est lui qu'avec l'air on respire.
De ces sentiers étroits la douce obscurité, Ces trônes de gazon, cet antre solitaire, Ces bosquets odorants qu'habite le mystère.
Tout parle de l'Amour, tout peint la volupté. Sous des lilas, dont la tige penchée Pu midi même amortit les chaleurs, Du haut des monts une source cachée
IJ4 Poésies de Berlin,
Tombe en cascade, et fiiit parmi les fleurs.
Japproche, quels objets ! L'herbe à demi couchée Des débris d'un bouquet étoit encor jonchée; Et deux chifires, plus loin sur le sable enlacés. Par le souffle des vents n'étoient point ef&cés. A cet aspect soudain, au murmure de Fonde, Qui seul de ces déserts trouble la paix profonde. Je me sentis tout d'un coup pénétré
D'une douce mélancolie;
Le souvenir de Catilie Vint resserrer mon cœur de plaisirs enivré.
Ah ! que ne puis-je, ô ma jeune maîtresse !
Parcourir avec toi ce fortuné séjour, Et dans ces bois toufiiis, au gré de ma tendresse, T'égarer doucement sur le soir d'un beau jour ! Dans les bois, dans les airs, sur le bord du rivage. Les oiseaux, deux à deux, se baisent devant moi : Seul ici, je languis dans un triste veuvage.
Faut-il sans toi fouler cette mousse sauvage ? Dans ces détours secrets faut-il errer sans toi?
Vois ce ruisseau qui, dans sa pente Mollement entraîné, murmure à petit bruit.
Se tait, murmure encor, se replie et serpente. Va, revient, disparoît, plus loin brille et S'enfuit,
Et, se jouant dans la prairie
Parmi le trèfle et les roseaux, Sépare à chaque instant ces bouquets d'arbrisseaux Qu'un pont officieux à chaque instant marie.
Quel art a rassemblé tous ces hôtes divers.
Nourrissons transplantés des bouts de l'univers :
La persicaire rembrunie
Les Amours, 135
En grappes suspendant ses fleurs ;
Le tulipier de Virginie, Étalant dans les airs les plus riches couleurs ; Le catappas de Tlnde, orgueilleux de son ombre, L'érable précieux, et le mélèze sombre,
Quj nourrit les tendres douleurs ?
De cent buissons fleuris chaque route bordée Conduit obliquement à des bosquets nouveaux.
Uécorce où pend la cire, et Tarbre de Judée, Le cèdre même y croit au milieu des ormeaux; Le cytise fragile y boit une onde pure ; Et le chêne étranger, sur des lits de verdure. Ploie en dais arrondi ses flexibles rameaux.
O champs aimés de Flore I ô douce promenade l Que vous flattez mon cœur, mon esprit et mes yeux I O champs aimés de Flore I ô douce promenade I Oui, vous êtes l'asile et l'ouvrage des dieux ! Mais, à travers ces bois religieux.
Quelle élégante colonnade En marbre blanchissant s'élève dans les cieux ? C'est le temple d'Amour, c'est l'enceinte sacrée Que réserve à son fils la reine de ces lieux. Deux saules chevelus en défendent l'entrée
A tout mortel audacieux.
De l'enfant sur l'autel respire la statue.
C'est lui-même ; on le voit foulant un bouclier. Et le casque d'Alcide et sa lance rompue, Courber en arc poU sa noueuse massue. Et d'un souris malin déjà nous défier.
A l'approche du sanctuaire,
Saisi d'un tremblement heureux,
1)6 Foiiiei dt Btriitt.
Trois fois du marbre taint j'ai baisé la poussière. Et bit fumer trois (bis tm encens précieux :
Fuis, couronnant ses beaux cheveux D'un feston de myrte et de liem.
Aux pieds du dieu channant j'ai déposé mes tocux. Et bit tout bu cette prière :
< Amour, Amour, éternise mes feux, Conserre-moi le coeur de Catilie; Fais qu'elle soit toujours belle à mes yeux, Et que je meure avant que je f oublie I >
ELEGIE XX
ADIEUX A UNE TERRE Qtion était sur U point de vendre.
L'aimable et doux printemps ouvre aujourd'hui les cieux. O mes champs, avec vous je veux encor renaître I Champs toujours plus aimés, jardins délicieux, Vénérables ormeaux qu'ont plantés mes aïeux, Pour la dernière fois recevez votre maître.
Prodiguez-moi vos fruits, vos parfums et vos fleurs; Cachez-moi tout entier dans votre enceinte sombre : O bois hospitaliers, mes rêveuses douleurs N'ont pas longtemps, hélas ! à jouir de votre ombre. Témoins de mes plaisirs dans des temps plus heureux. Vous passerez bientôt en des mains étrangères. Beaux lieux, il faut vous perdre ; un destin rigoureux Me condamne à céder des retraites si chères.
Que sert d'avoir vingt fois, dans mes travaux constants, Le fer en main, conduit une vigne indocile,
ijS Poésies de Berlin.
Retourné mes guérets, et d'un rameau fertile
Enrichi ces pommieri, la gloire du printemps ?
Un autre, en se jouant, de leur branche pendante
Détachera ces fruits qu'attendoient mes paniers.
De ces riches moissons remplira ses greniers,
Et rougira ces pieds d'une grappe abondante.
Je ne vous verrai plus, ô rivages fleuris,
Source pure, antres fhiis, lieux pour moi pleins de charmes !
Je ne vous verrai plus, mes pénates chéris.
Vous qui me consoliez du fracas de Paris,
Du service des cours, du tumulte des armes 1
Oui, dès demain, peut-être avant la fin du jour.
Il le faudra quitter, ce fortuné séjour.
En retournant vers vous des yeux mouillés de larmes.
D'un pied profane et dur un ingrat successeur
Foulera ces gazons, lits chers à ma tendresse;
Et, mutilant l'écorce où croissoit mon ardeur,
Eflacera ces noms qu'un soir, ô ma maîtresse I
Les sens encor troublés de plaisir et d'ivresse,
Tu m'aidas à graver de ta tremblante main.
Qui sait même, qui sait si le fer inhumain.
Retentissant au loin dans la forêt profonde.
N'abattra point ces pins, ces ormes vieillissants,
Ces chênes, dont nos pieds outragent les présents,
Immortels bienfaiteurs de l'enfance du monde?
Crédule, j'espérois sous leur abri sacré
Qu'un jour, las des erreurs dont je fus enivré ,
Tout entier à l'objet dont mon âme est ravie.
Tranquille, à ses genoux j'achèverois ma vie.
Riche de ses attraits, fier de ses seuls regards,
Tantôt comblé des soins de sa main caressante,
Les Amours, ijp
Tantôt prêtant l'oreille à sa voix séduisante,
Et cultivant Tamour, la nature et les arts.
La fortune a détruit ma plus chère espérance.
A mes dieux protecteurs il me faut recourir :
Je n'ai plus, désormais étranger dans la France,
De retraite où chanter, ni d'asile où mourir.
O tristesse I ô regrets I ô jours de mon enfance,
Hélas I un sort plus doux m'étoit alors promis.
Né dans ces beaux climats et sous les cieux amis
Qu'au sein des mers de l'Inde embrase le tropique,
élevé dans l'orgueil du luxe asiatique,
La pourpre, le satin, ces cotons précieux
Que lave aux bords du Gange un peuple industrieux.
Cet émail si brillant que la Chine colore ,
Ces tapis dont la Perse est plus jalouse encore.
Sous mes pieds étendus, insultés dans mes jeux,
De leur richesse à peine avoient frappé mes yeux.
Je croissois, jeune roi de ces rives fécondes;
Le roseau savoureux, fragile amant des ondes.
Le manguier parfumé, le d?ittier nourrissant,
L'arbre heureux où mûrit le café rougissant.
Des cocotiers enfin la race antique et fière.
Montrant au-dessus d'eux sa tête tout entière,
Comme autant de sujets attentifs à mes goûts.
Me portoient à l'envi les tributs les plus doux.
Pour moi d'épais troupeaux blanchissoient les campagnes,
Mille chevreaux erroient suspendus aux montagnes ;
Et l'océan, au loin se perdant sous les cieux,
Sembloit offrir encor, pour amuser mes yeux,
Dans leur cours différent cent barques passagères
Qu'emportoient ou la rame ou les voiles légères.
i^ Poésies de Bertin,
Que falloit-il de plus ? Dociles à ma voix.
Cent esclaves choisis entouroient ma jeunesse; £t mon père, éprouvé par trente ans de sagesse, Au créole orgueilleux dictant de justes lois, Chargé de maintenir l'autorité des rois, Sembloit dans ces beaux lieux égaler leur richesse. Tout s'est évanoui. Trésors, gloire, splendeur. Tout a fui, tel qu'un songe à l'aspect de l'aurore, Ou qu'un brouillard léger qui dans l'air s'évapore. A cet éclat d'un jour succède un long malheur. Mais les dieux attendris, pour charmer ma douleur, Ont daigné me laisser le cœur de Catilie.
Ah I je sens à ce nom qu'il existe un bonheur. Ce nom seul de ma peine adoucit la rigueur, Il répare mes maux, il m'attache à la vie :
Je suis aimé; mon sort est trop digne d'envie, Et la paix doit rentrer dans mon cœur éperdu. Cessez, tristes regrets; cessez, plainte importune! Revivez, luth heureux, trop longtemps suspendu l J'ai vu périr mes biens, mes honneurs, ma fortune; Mais son amour me reste, et je n'ai rien perdu.
ÉLÉGIE XXI
ES pleurs ne couloient plus; mes yeux Étoient enfin las d'en répandre :
Je n'ai fait que nommer les dieux ^ Et soudain je les vis des cieux.
Sans cortège, à ma voix descendre.
« C'est trop, ont-ils dit, l'éprouver.
Eh ! qui du sort injuste a plus senti l'outrage ? Empressons-nous de relever ^ Ce roseau courbé par l'orage.
Pour prix de ses tendres chansons.
Rendons-lui ses grottes chéries.
Son lac, ses riantes prairies, ^ Ses bois, ses vignes, ses moissons.
Ah! qu'il aime, qu'il aime encore.
Puisque ce sentiment est l'âme de ses jours ; Et qu'il chante encor ses amours Aux lieux qui les virent éclore. »
ELEGIE XXII