‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 40 sur 85 · ÉLOGE DE LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA CAMPAGNE

A CaHlie.

AissoNS, ô mon aimable amie ! L'habitant d«s cités, en proie à ses désirs, S'agiter tristement et tourmenter sa vie, Pour se faire à grands frais d'insipides plaisirs. Les champs du vrai bonheur sont le riant asile : L'œil y voit sans regret naître et mourir le jour ; •Leur silence convient à la vertu tranquille. Au noble esprit qui pense, et surtout à l'amour.

Dis-moi, quand sous l'épais ombrage.

Tous deux assis, mon bras autour de toi passé, Nous entendons du ciel soudain fondre un nuage. Et la pluie, à grand bruit, inonder le feuillage Qui garantit ton front vainement menacé; Quand sous un antre frais que tapisse le lierre,

Les Amours. 143

D'un soleil accablant évitant la chaleur, Foible, les yeux remplis d'une tendre langueur, Sans vouloir sommeiller tu fermes ta paupière. Et viens nonchalamment reposer sur mon coeur, Conçois-tu des moments plus heureux pour ma flamme,

Et de plus douces voluptés ?

Regretterons-nous, ô mon âme I / Le fracas, Tair impur et l'ennui des cités?

Soit qu'errant le matin dans ce verger fertile, Dont les arbres touffus embarrassent tes pas. J'élève sur ta tête une branche indocile.

Ou qu'en la ramenant, à tes doigts délicats J'offre, esclave attentif, un prix doux et facile; Soit que, le jour tombant, à nos travaux chéris

La cornemuse nous rappelle; Que dispersant les grains que ta robe recèle. Ta voix se fesse entendre aux oiseaux de C)rpris;. Ou que sur l'herbe enfin, plus touchante et plus belle, Rangeant autour de toi tes sujets favoris.

Un lait pur à grands flots entre tes doigts ruisselle. Heureux qui peut dormir à l'ombre des forêts, Et sentir près de soi l'objet de sa tendresse ! Heureux qui, vers midi, par des détours secrets, Peut sur le bord des eaux égarer sa maîtresse ! Si le ruisseau, roulant sur un lit de gravier. Présente à son amour, au milieu du bocage.

Un endroit où le frêne et le souple alizier Se plaisent à mêler leur fraternel ombrage.

Quels vœux peut-il encor former?

Qu'il regarde; il est seul au monde; Tout l'invite à jouir, tout le presse d'aimer,

Ï44 Poésies de Berlin,

Le silence des bois, le murmure de l'onde,

La fraîcheur des gazons qui couronnent ses bords ;

Et le seul rossignol, témoin de ses transports,

Par ses chants redoublés lui-même les seconde.

O dieux ! ah I donnez-moi souvent un tel bonheur.

Et portez, j'y consens, des trésors à Tavare,

A l'esclave des cours une longue faveur.

Aux cœurs ambitieux le sceptre ou la tiare !

Mais quels éclats joyeux ! quel tumulteau hameau !

J'entends déjà crier le violon champêtre ;

Le vin coule; on se mêle, on danse sous l'ormeau :

Les travaux ont cessé ; tous les jeux vont renaître.

Vois-tu, dans ces prés verts que la faux a tondus.

En pyramides jaunissantes.

S'élever jusqu'aux cieux ces herbes odorantes , Et ces foins au soleil par trois fois étendus ? Vois- tu, sous la richesse à leur zèle promise,

Mes taureaux, contents de plier.

Vers la grange apporter d'une tête soumise Ces dons qu'un bras soigneux en faisceaux doit lier Tout le char disparoît sous la moisson traînante. Et, suivant à pas lents des sentiers mal tracés,

Laisse, dans sa marche tremblante.

De sa dépouille au loin les arbres hérissés.

Viens, descendons dans la prairie; Ces menions orgueilleux sont dressés pour l'amour. L'ombre croît ; hâtons-nous : donnons à la folie, Aux plaisirs innocents ce reste d'un beau jour. Qu'il est doux de gravir ces montagnes mobiles, De forcer dans nos jeux leurs flancs à s'écrouler, Et, vainqueurs arrivés aux sommets difficiles,

Les Autours. 145

Sur la verdure a.n loin de se laisser rouler I Doux jeux, plaisirs touchants, délicieuse ivresse. Et vous, Grfces, Amours, charme de l'univers. Tandis qu'il en est temps, entourez-moi sans cesse Embellissez mes jours, dictez mes derniers vers. La douce illusion ne sied qu'à la jeunesse;

Et déjà l'austère sagesse Vient tout bas m'avertir que j'ai vu trente hivers.

ELEGIE XXIII

C'est assez d'une foible lyre Tirer de timides accords ;

Cest assez du dieu qui m'inspire Dans de frivoles jeux dissiper les trésors.

Rentrez sous vos riants ombrages, Doux enfents de la Paix, voluptueux Amours; Cachez-vous; la Discorde a troublé nos rivages, Le soldat jusqu'aux cieux pousse des cris sauvages.

Et j'entends battre les tambours.

Quel demi-dieu, chéri des filles de Mémoire, Arraché tout sanglant aux assauts meurtriers. S'avance au bruit pompeux des instruments guerriers? Cest Achille ou d'Estaing *, qui, courbé sous sa gloire. Descend à pas tardifs de son char de victoire, Et pare un jeune roi de ses doubles lauriers.

I. Charles- Hector, comte d'Estaing (1729-1794), qui venait de s'emparer de Saint-Vincent et de la Grenade, et de lutter très honorablement contre l'amiral fiyron au combat du S juillet 1779.

Levons-nous, il est temps : qu'on apporte mes armes ; D'un large bouclier chargez mon foible bras I Oui, j'abjure, 6 Vénusl tes honteuses alarmes; Araour, perfide Amour, je renonce à tes charmes : C'en est fait; l'honneur parle, et je vole aux combats.

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