‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 44 sur 85 · I. Alors rue de la Harpe, aujourd'hui rue Montorgueil · texte numérisé non relu

I. Alors rue de la Harpe, aujourd'hui rue Montorgueil

i6o Poésies de Bénin,

A nos yeux , cependant, Laxare le découvre; L'honneur du premier coup est longtemps disputé : Mais Pamy s'en saisit; par l'obstacle irrité, Sous son acier tranchant il le presse, l'entr'ouvre; Et voilà par la brèche un faubourg emporté.

Aussitôt nous crions : « Victoire I »

Nos fronts rayonnent de gaieté.

Et pour célébrer notre gloire.

On lait jaillir les flots d'un nectar velouté Qu'aux pressoirs d'Haut-Brion l'on foule exprès pour boire

A l'ouverture d'un pâté.

Déjà d'un œil avide on sonde, l'on r^^arde.

Cher ami , quel plaisir nouveau !

Là, disparoit ime poularde

Sous deux couches de godiveau ;

Ici, le timide perdreau Se blottit, par instinct, sous sa coiffe de barde, Pour éviter encore et tromper le couteau.

Mais rien n'échappe à notre appétit indomptable. Dépourvus de fourchettes, et pressant du pouce une cuisse ou une aile de poulet sur un morceau de pain taillé en forme d'assiette, nous étions tous les trois à peindre. Nos spectateurs dévoient bien s'amuser de notre figure : nous étions loin de penser à eux, le pâté nous occupoit trop sérieusement.

La garniture est dévorée, On fouille dans tous ses recoins ; On mine les contours de sa croûte dorée :

Si l'on a beaucoup bu, l'on n'a pas mangé moins. Enfin j'entends gémir la cloison qui chancelle ; Les murs épais sont renversés, Les débris tombent dispersés ^

Voyage de Bourgogne, liSi

L'édifice s'écroule. O disgrâce mortelle!

Nos jeux et nos plaisirs avec lui sont passés I

Ces regrets amenèrent bientôt les réflexions. Nous tombâmes insensiblement dans la morale, comme c'est Tusage lorsqu'on digère ; et nous allions, à propos des débris d'un pâté, dire les choses du monde les plus philosophiques, lorsque M. de La G***, grand amateur de l'antiquité, observa qu'on ne manquoit jamais, chez les anciens, de faire, en pareil cas, des vœux à Vénus, pour obtenir une pleureuse navigation, et nous cita pour exemple l'hymne d'Horace, Sic te divapotens Cypri, etc. Nous promîmes donc, in petto, à la déesse de célébrer dans le port une orgie en son honneur; mais, en attendant, on crut devoir faire un sacrifice aux divinités de l'onde, pour nous les rendre Êtvorables. Il n'y avoit plus moyen de faire de libations ; nous y avions mis bon ordre : il fut donc résolu de livrer à la Seine toutes nos bouteilles vides. Jai tout lieu de croire que ce petit sacrifice ne lui déplut pas ; car ^ peine eurent-elles disparu sous les flots en Jes faisant tournoyer, que nous vîmes arriver du large plusieurs va^es décrites en demi-cercles,

£t sortir à moitié de Tonde Une jeune divinité, Qu'à son air plein de majesté , De douceur et de volupté, Moi le premier , tout transporté , Je pris pour la reine du monde.

Un voile d'argent et d'azur Partageoit son épaule ronde ;

i62 Poésies de Beriin,

 longs filets, un cristal pur

Dégouttoit de sa tresse blonde.

Ses grands yeux bleus, clairs et sereins,

Contemploient avec complaisance

Ses deux bords , cent châteaux voisins

Qu'elle embellit de sa présence ,

Ces monts, ces fertiles bassins

Oti le travail et l'abondance

De mille agréables jardins'

Ne forment qu'un jardin immense.

Sans orgueil, l'une de ses mains

Commande au reste de la France ;

L'autre aux jeux, aux plaisirs badins

S'abandonne avec négligence.

Et dans ce gracieux contour

Embrasse une nymphe timide,

Qui, pour voir le pompeux séjour

Où, de concert avec l'Amour^

La Mode, au front changeant, réside,

S'échappant de la grotte humide

Qui cachoit son enfance au jour.

Objet étranger à la cour,

Craint d'y parottre sans son guide,

L'embrasse, et la serre à son tour.

La première nous parut couronnée de lis; Fautre portoit un pampre négligemment entrelacé autour de ses cheveux. Derrière elles une foule de Tritons, la rame en main, conduisoit des radeaux,

Et portoit en tribut, aux remparts de Paris, Des melons savoureux, des pêches colorées,

Des monceaux de grappes dorées.

Et ces muscats si doux que septembre a mûris.

Tout le monde se trouva bientôt sur le pont pour

Voyage de Bourgogne, 163

les voir passer. Du plus loin qu'elles purent nous entendre^ ton frère les apostropha d'un ton assez familier,

£t leur cria : « Mesdemoiselles,

Vous courez sans doute à Paris ?

Daignez, messagères fidèles,

Porter un peu de nos nouvelles

A tous nos compagnons chéris,

Qui, pour tuer quelques perdrix

Aux brodequins rouges et gris,

Ou les voir partir à grands cris

En rasant l'herbe de leurs ailes.

N'ont pu du même zèle épris

Se résoudre à quitter leurs belles.

Ni s'exposer à des querelles

Qui pour nous auront tant de prix ;

A ces convives agréables

Qui, bien qu'au rang des beaux esprits.

N'en sont pas moins doux, sociables^

Auteurs de tant d'écrits aimables.

Plus aimables que leurs écrits I »

Il s'apprêtoit à leur donner sans façon la liste et l'adresse de tous ces messieurs, lorsque le patron Favertit de prendre un ton plus circonspect arec ces dames, attendu que Tune étoit la Seine, et l'autre ITonne, qui, s'étant rencontrées par hasard un peu au-dessus de Montereau, s'en alloient à la mer de compagnie. Mais la déesse, qui trouvoît peut-être atf contraire qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur en Fappelant Mademoiselle, répondit par un doux murmure; et nous crûmes voir tout d'un coup les flots s'entre -pousser pour caresser notre navire. Tout Féquipage en conçut un heureux augure; et, après

164 Poésies de Bertin.

avoir souhaité à ces daines beaucoup de plaisir sur leur route, nous poursuivîmes la nôtre.

Depuis trois heures, les vents ont changé^ et les nuages se sont dissipés. Je ne croyois pas que le soir d'un jour aussi triste dût être aussi beau.

Déjà dans nos riches campagnes

Tous les objets sont ranimés;

Le soleil dore les montagnes, Et brise dans les flots ses rayons enflammés.

Plein d'une ardem* impatiente,

Ce dieu, glacé par les frimas,

Court danç les bras de son amante Réchauffer jusqu'au jour ses membres délicats.

Secouant leur crinière humide, Ses dociles coursiers, par sa voix avertis,

S'élancent, et d'un pas rapide Précipitent son char au palais de Téthys.

A propos de coursiers, j'ai oublié de te dire que nous en avions quatre assez vigoureux pour nous traîner. Ils tirent le long du rivage une corde attadiée au grand mât ; et ce sont là nos vents les plus favorables. La galiote -prend ordinairement ses zéphyres dans le Limousin. Cette manœuvre grotesque m'offre de temps en temps un spectacle digne du pinceau de Vemet. Les chevaux s'arrêtent quelquefois, la corde traîne et disparoit soùs les flots. Qu'un coup de fouet bien appliqué les remette alors au grand trot, la corde se relève, et semble courir sur l'onde jaillissante comme le feu sur une traînée de poudre, et vous la voyez se tendre en froissant Cette peinture est d'une grande vérité, et je voudrois

Voyage de Bourgogne, 165

bien que le temps me permtt de la mettre en vers aussi exacts que la prose peut l'être; mais j'en suis détourné par un objet plus riant et plus facile.

Un essaim léger d'hirondelles,

Rasant la surface de l'eau, L'effleure obliquement du sommet de ses ailes , Se relève, et s'envole aux branches d'un ormeau. Aux beaux jours du printemps, là, sous ce vert portique,

Le rendez-vous fut indiqué ,

On vient tenir, au jour marqué.

Les états de la république.

On décide que les frimas

Ne tarderont point à parottre ; La peuplade s'exile en def plus doux climats. Et quitte en gémissant les champs qui l'ont vu naître. Vers les sables brûlants où s'impriment tes pas. Ami , l'oiseau prudent s'envolera peut-être ; Il verra ce beau ciel , ces vallons fortunés De mangues, de citrons, d'ananas couronnés.

Toi-même, il te verra sous un palmier sauvage Laissant couler pour moi les plus aimables vers.

Il te verroit dans son passage !...

Mon cœur est agité de mouvements divers ,

Je le suis encor dans les airs,

Et voudrois être du voyage !

La nuit nous surprit encore occupés de cette idée, et rêvant profondément à toi. Elle parut étaler, pour nous distraire, tout ce qui peut rendre son obscurité préférable au jour même. En effet son silence, qui n'étoit interrompu que par le murmure des vents et le doux bruit de la proue, le calme de la rivière, la lumière tremblante de la lune réfléchie sur sa surfisice, le sombre azur du ciel semé d'innombrables étoiles,

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et ces brillants météores qui sembloîent tout d'un coup se détacher du firmament pour se précipiter dans les flots^ tout cela formoit un spectacle que les yeux et l'imagination ne se lassoient point d'admirer, et bien fait pour enflammer des musiciens et des poètes. Aussi ton frère saisit-il bien vite sa guitare, et nous nous mîmes tous les trois à chanter :

O Nuit, que ta lumière est pure!

Que ton calme est majestueux!

Ton souffle rafraîchit les cieux, Et tu répares la nature.

L'infortuné dans tes pavots Boit l'oubli de sa peine et la douce espérance ; Le poète dans ton silence Médite ses accords nouveaux.

On n'entend plus aux forges de Lemnos Le fer qui bat le fer et retombe en cadence : Du noir Vulcain tu su^>ends les travaux, Et celui de Vénus commence.

Nous fûmes tout d'un coup interrompus par un bruit de cors qui se fit entendre dans la forêt de Fontainebleau, et par les aboiements d'une meute nombreuse qui sembloit tantôt s'éloigner, tantôt se rapprocher, mais toujours prête à saisir sa proie. On distinguoit les cris des chasseurs. Quelques gens du pays, qu'on mit à terre à Valvins, nous dirent que c'étoit l'ombre de Henri IV qui se plaisoit encore à parcourir ces lieux qu'il avoit tant aimés, et qui poursuivoit toujours Gabrielle, qui échappoit toujours à

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ses embrassements« Le nom seul de Fontainebleau rappela à ton gourmand de frère les matelotes d'Effondré S le sucre d'orge de Moret, et le délicieux chasselas de Thomery. Pour moi, je ne pus m'empècher de me dire tout bas à moi-même : < Ah ! si jamais le ciel me laisse le soin de régler ma destinée,

Champs de Fontainebleau, délicieux déserts, Qu'a seul rendus fiameux le cristal de vos ondes, J'irai m'ensevelir dans vos grottes profondes, Parmi vos noirs rochers, sous vos ombrages Verts, Et, solitaire ami des biches vagabondes.

Dans leur plus beau domaine oublier l'univers. Là, maître enfin de moi, sans soins et sans affidre. Dans un étroit enclos renfermant mes désirs.

Content de peu d'amis, d'une seule bergère.

Je mettrai mon bonheur à l'aimer, à lui plaire. Et mon orgueil peut-être à chanter nos plaisirs.

Ah ! que son cœur me soit fidèle.

Et je n'envierai point d'inutiles grandeurs : J'aurai toujours asses et de biens et d'honneurs.

Si je suis toujours aimé d'elle. ^

Le reste de la soirée ne nous ofifrit rien d'intéressant. Nous nous promenâmes sur le tillac jusqu'au souper, qui fut assez frugal, parce que nous étions bourrelés de remords d'estomac. Vers minuit, nous essayâmes de dormir; mais cela nous frit impossible. Nuit afi&^use, nuit épouvantable, qui me donnera des pinceaux pour te peindre des plus noires couleurs ? les hommes et les femmes étendus pêle-mêle sur des bancs dans l'entrepont; les dragons jurant et buvant

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