‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 45 sur 85 · I. Village près de Thomery (Seine-et-Marne · texte numérisé non relu

I. Village près de Thomery (Seine-et-Marne

i68 . Poésies de Berlin,

tottr à tonr, et entremêlant pieusement les psaumes-

de David aux cantiques de Gréoourt \ Morphée n'a

répandu ses pavots que sur les ivrognes ; il a dédaigné

la' cabane des. honnêtes gens : et puis dites en beaux

vers bucoliques que ce dieu descend dans les cabanes,

escorté de songes aimables et de Toubli plus aimable

encore de nos peines et de nos ennuis I Enfin sur les

quatre heures du matin on crie : Terre sur f avant!

L'ancre est jetée, et nous sommes dans le port de

Montereau. !

O toi, qui du naufrage Préservas nos beaux jotvs, Toi, qui dans un nuage Fis briller ton présage Et réglas notre cours ; Sur ces bords solitaires, Souris à nos mystères, Q reine des Amours 1 Les flambeaux étincellent Sous des myrtes fleuris; Déjà les vins ruissellent.

Les convives chancellent , On invoque Cypris ; Et du creux des vallées, Les forêts ébranlées Répondent à nos cris.

Tout cela, réduit en prose, signifie qu'arrivé» à Montereau, nous fîmes dans la plus mauvaise auberge de la ville un second souper, où il n'y eut, en vérité, rien de bon que le vin que nous avions apporté, et dont nous bûmes largement. Après avoir acquitté ainsi nos vœux dans le port, chacun se fit, avec sa serviette, un bonnet de nuit dans le goût de La Fare,

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et nous nous livrâmes au sommeil, étendus sur des chaises autour de la table.

Ce ^doux repos ne dura guère. Nous fûmes réveillés en sursaut par un grand bruit à la porte, et nous vîmes entrer en même temps un homme séc et décharné, à Tœil cave, au front chauve, afïiiblé d'un habit noir boutonné jusqu'à la ceinture et flottant au-dessous du jarret. « Messieurs, dit-il, après s'être incliné profondément, Messieurs... »

Moi, les yeux fermés à demi, Sans écouter le personnage, Sur un coude mal' affermi Laissant retomber mon visag8, Je lui dis, encore endormi :

« Par eau vous arrivez, je gage; Déposisz là votre bagage, Bonsoir, eoùchez-vous, mon titfi; Demain nous riron» du veiyû^ w

« Messieurs, r^rit-il, es Êdsant deux ou troî» autres révérences à se rompre . l'échiné, il ne s'agit pas de cela. Vous voulez sans doute voir la place où a été assassiné le duc de Bourgogne par le dauphin^ depuis Charles VII? Je vais vous y conduire. » On W remercia d'une commune voix, et on le pria de nous laisser dormir, en conseillant très énergîquement, et au duc de Bourgogne et à lui, d'en aller faire autant. A ces mots, nous vîmes tout d'un coup sa taille grandir d'un demi-pied ;

Sofr sourcil épais se fronça,

Son front t'ombragea d'an panache ;

i^O Poésies de Bertin,

Sous son nez romain se plaça Une double et noire moustache, Et son œil en feu menaça.

Au manteau de pourpre et d'hermine Qui sur ses épaules flottoit, A la Toison d'or qui brilloit Sous une énorme perle fine, Et qui de son cou descendoit Par vingt chaînons sur sa poitrine ; Au sang encor chaud qui sortoit A gros bouillons de sa blessure, Et qui d'un rouge noir teignoit L'acier luisant de son armure,

nous reconnûmes le duc de Bourgogne lui-même, qui, pour ne pas se trouver humilié par le plus petit prince d'Allemagne, avoît, après sa mort, la fantaisie de se parer d'un ordre qui ne fut institué que par son successeur, et qui depuis quatre cents ans étoit en possession d'étourdir tous les voyageurs de sa querelle. Il nous denianda si elle faisoit toujours beaucoup de bruit dans le monde, et si Ton ne songeoit pas enfin à le venger. Sur ce que nous lui répondîmes qu'il n'en étoit plus guère question que dans quelque grosse histoire de bénédictin, il se mit en devoir de nous la raconter ; et Dieu sait d'où il l'alloit reprendk^.

Quand Tun de nous, le tirant à l'écart, Et de plus près contemplant sa figure.

Se prit à rire, et, d'un ton goguenard.

Dit : a Monseigneur, vous venez un peu tard Nous raconter votre triste aventure ; Croire je veux que narrez avec art, Mais pour toucher, à vous parler sans fard.

Sentez par trop la vieille sépulture.

Voyage de Bourgogne, 171

Comment, d'aillem^, et sur qui vous venger?

Juger n'est rien : vraiment la chose est sûre (Je m'en rapporte à la magistrature) ; Mais, par malheur, faut avoir qui juger.

Point n'est prouvé dans authentique histoire Que Charles Sept, ce héros plein d'honneur.

Né pour l'amom*, le plaisir et la gloire, Père indulgent et modeste vainqueur, Se soit souillé d'une tache si noire ; Un tel forfait inspire trop d'horreur, Et tout François s'obstine à n'en rien croire. Puis raisonnons : quand sur ce pont fatal Qu'entre vos dents semblez encor maudire, Foible ennemi , par les coups d'un brutal Il seroit vrai qu'il vous eût fait occire ; Il auroit eu grand tort, assurément ; Mais il n'eût fait que suivre injustement L'exemple a&eux qu'aviez donné, beau sire.

En massacrant à la fleur de ses ans.

Après soupe, ce beau duc d'Orléans, Si cher aux siens, et plus cher à la reine.

Et s'il le fit, ami Jean, convenez {Mais c'est la chose impossible aux damnés) Que le bon Charle en porta bien la peine.

Vous le savez : en naissant rebuté.

Ses chers parents ne l'ont jamais gâté ; De tous ses droits dépouillé par sa mère.

Seul fils, du trône écarté par son père.

Par gens de lois contre les lois proscrit, Exil) afironts, besoins, tout il soufirit.

L'absence même en amour si cruelle.

Beauté touchante, et douce autant que belle, Ange envoyé pour charmer son malheur, Agnès enfin avoit rempli son cœur :

Il l'adoroit, et fut trahi par elle. »

Le Bourguignon se paya vraisemblablement de ces

172 Poésies de Beriin,

raisons, car il se radoucit peu à peu ; et, ayant repris S2^ première figure, il nous proposa de nous faire voir les autres curiosités de la ville. Nous le remerciâmes de sa courtoisie, et donnâmes à Son Altesse Royale un petit écu, dont elle parut extrêmement satisfaite, et qui vint, je croîs, fort à propos pour grossir son épargne.

Nous fûmes obligés de coucher à Montereau, parce que nous n'y trouvâmes point la voiture que M. de M*** avoit envoyée au-devant de nous, et qui devoit nous y attendre. Cette circonstance ne nous amusa guère. Il arriva, fort heureusement pour nous que dans une grange voisine,, des comédiens^ soi-disant françois, représentoient ce jour-là Alzire : il y avoit grande presse à la porte. Nous ne fûmes pas les derniers à sauter du parterre dans Tamphithéâtre, et de l'amphithéâtre dans le balcon : l'occasion étoit trop belle. Nous ne perdîmes pas du moins tout notre temps; car si nous pleurâmes médiocrement aux beaux vers qu'estropia Zamore, en revanche nous rîmes beaucoup de l'accent et du costume d'un acteur gascon qui joua le rôle de Montèze, en perruque à trois marteaux et en habit vert galonné en or. Notre voiture arriva cependant fort à point pendant la nuit, avec la pluie; et le lendemain matin nous nous mîmes en route pour Brannay, promettant bien aux dieux de ne plus voyager par le coche d'Auxerre pour nous instruire, et plus piqués encore d'avoir séjourné à Montereau, après que nous eûmes reconnu ses murailles au grand jour.

Nous fûmes cahotés pendant six heures dans un

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chemin assez étroit, et coupé dans toute sa longueur par cinq ou six ornières. Le soleil avoît reparu; et nous arrivâmes enfin à un endroit assez élevé, d'où l'on découvre, d'un côté les vignes champenoises, et de l'autre celles de Bourgone. Nous fûmes très embarnussés de savoir laquelle de ces deux provinces on salueroit la première dans son langage le plus familier, ou si on les salueroit toutes les deux ensemble, en réunissait les deux idiomes. Lazare nous prévint que nous avions décoififé à Montereau la dernière bouteille de vin de Champagne. Il Mut bien se tourner du côté de la Bourgogne, et soudain

D'un panier de pampres orné

On vit sortir une bouteille

D'un vin qui dans Beaune étoit né ;

L'acier, en spirale tourné) Qui dut parer les doigts du beau dieu de la treille ,

Dans son col étroit promené ^ En retire à grand bruit le liège emprisonné

Qui pressoit la liqueur vermeille, Ton frère» à ce doux bruit, saisi d'un saint transport, Dans la source prochaine a fait rincer son verre :

Le vin coule dans la fougère, Monte, écume, pétille, et s'échappe du bord.

Puis, tout entier à sa besogne « Chacun de ces messieurs , rompant de son côté

Le seul échantillon resté

D'un long saucisson de Boulogne Que noircissoit le poivre à foison incrusté.

Verre contre verre heurté , Cria trois fois : « Salut aux champs de la Bourgogne ! »

Pour moi , sourdement tourmenté

Par les souvenirs du pâté

Toujours maudit et regretté , : ...

174 Poésies de Berlin,

Je bus y non sans quelque vergogne , Fort tristement à ma santé Le tiers et plus, en vérité, D'un gros flacon d'eau de Cologne, Par qui fut mon mal augmenté.

J'essayai, mais en vain, de Tapaiser en avalant un grand verre d'eau à chaque maison que nous rencontrâmes sur la route; et je me donnai la question en pute perte. Je continuai de souf&ir, et ces messieurs de se donner en dormant de la tête contre les deux portières, jusqu'à l'entrée du village de Blaineux, où ils furent'éveillés en sursaut, et moi très agréablement distrait par le bruit et par les éclats de joie d'une troupe de vendangeurs rassemblés devant le pressoir, et occupés à chanter les louanges de Bacchus. Us formoient vraiment, par la manière dont ils étoient groupés, un petit tableau charmant dans le goût de Téniers. Les uns portant, à pas lents, dans des hottes^

Le tribut des coteaux voisins,

D'un doux poids en marchant gémissent ;

Sous un madrier qu'ils rougissent

D'autres écrasent les raisins :

Tandis que barbouillé de lie

Et du fruit sanglant des buissons,

Ivre d'amour et de folie,

Un essaim de jeunes garçons

Autour de la cuve fumante

Conduit par la main son amante,

£t danse au doux bruit des chansons.

Les voir, nous élancer par la portière, et tomber au milieu d'eux en cadence, fut pour nous la même

Voyage de Bourgogne. 17c

chose. Il n'y eut point de paysanne un peu jolie qui ne fût conduite à son tour par chacun de nous; et je crois que nous aurions fini par faire danser les mères, si notre inexorable postillon ne nous eût pressés de regagner la voiture. Nous nous éloignâmes donc en suivant encore longtemps des yeux cette petite fête champêtre, d'autant plus piquante qu'elle étoît tout à fait nouvelle pour nous. Un spectacle bien différent nous attendoit à l'autre extrémité du village. Nous entendîmes de longs gémissements, et lious vîmes ensuite beaucoup de monde rassemblé sous le portail d'une église à demi ruinée, et presque entièrement couverte par deux ormes, encore plus vieux qu'elle. Au milieu de la foule, une jeune femme de la plus rare beauté, qui, quelques jours auparavant,

Là, dans ces mêmes lieux en triomphe amenée, Heureuse, et le front ceint du bandeau d'Hyménée, Se donnoit tout entière à son joyeux amant.

Sur sa tombe, aujoxmiliui, tristement prosternée, Pâle, les yeux en pleurs, au trouble abandonnée, A grands cris Tappeloit, l'appèloit vainement.

Autour d'elle un peuple en alarmes La défendoit de sa propre douleur ;

Sa douleur augmentoit ses charmes :

Tous les fronts consternés imitent sa palexu*,

Tous les yeux répandent des larmes ,

Tous les coeurs sentent. son malheur.

Ce passage subit de la joie à la tristesse, cette image inattendue des choses de la vie et du retour étemel de nos plaisirs et de nos peines, nous plongea dans une profonde mélancolie. Notre postillon, qui

iy6 Poésies de Bertin.

Traisemblablement s'en aperçut, déploya aussitôt son fouet, et fit disparoitre le lieu d'une scène aussi triste. Nous n'en rencontrâmes que plus vite les parents et amis de la belle éplorée, qui alloient consulter V Ermite, et lui demander le remède à une douleur si vive. Sur ce qu'on nous raconta de ce saint personnage, nous ne pûmes nous défendre d'un peu de dévotion et de beaucoup de curiosité. Les représentations étemelles de noti*e guide furent encore inutiles. On le laissa gronder tout à son aise, et l'on se mit en devoir d^ suivre les pèlerins. L'entr^rise n'étoit pas fiicile; car^ bâti sur la cime

D'un roc penchant et fendu, La terreur du voisinage.

D'en bas l'agreste ermitage Aux cieux paroît suspendu :

Le passant qui l'envisage En a le collet tordu.

Nous vînmes cependant à bout d'y grimper, à l'aide de nos cannes et des paysans qui nous escortoient. Après avoir longtemps erré dans cette demeure déserte sans rencontrer les traces d'aucun être vivant, nous découvrîmes enfin au fond d'un jardin le bon solitaire

Assis au bord d'une onde pure, Qui doucement l'entretenoit De son cours et de son murmure; En main fer tranchant il tenoit , Dont prudemment il gouvemoit Les fleurs , les fruits et la verdure.

Son front chauve et ridé branloit

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Sous un noir capuchon de bure ; Sa blanche barbe se nouoit Dans les cordons de sa ceinture.

De ses yeux creusés par les ans Couloient des larmes étemelles; Enfin on Teût pris pour le Temps, S'il eût eu, comme lui, des ailes.

Il parut un peu surpris de notre visite ; mais il se remit bien vite : et nous feisant entrer dans une grotte voisine, sans proférer une seule parole, le saint vieillard,

D'abord en discrète personne Nous bénit tous au nom du ciel, Récite à la Sainte-Madone Le compliment gentil qui fut de Gabriel;

Puis nous fait asseoir, et nous donne Du pain bis, du beurre, et du miel Plus doux que celui de Narbonne.

Nous admirâmes, pendant qu'on le consultoit, les coquillages dont sa grotte est ornée, mais surtout la profondeur de sa sagesse. Il prédit aux uns de la pluie et du beau temps ; aux autres il révéla de grands secrets sur la culture des terres : et, après s'être longtemps recueilli, il annonça, d'un air inspiré, aux parents de la veuve, qu'elle se consoleroit. Notre tour vint ; et tu peux juger, mon cher ami, que notre premier soin fut de lui demander de tes nouvelles. Il nous raconta, de point en point, toutes les circonstances * de ton voyage; le danger que tu courus sur les côtes d'Afri-

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