‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 46 sur 85 · X. On trouvera ces circonstances trôs agréablement ra · texte numérisé non relu

X. On trouvera ces circonstances trôs agréablement ra

la

178 Poésies de Berlin,

que et parmi les rochers d'Abrolhos ; ta relâche à Rio- Janeiro, ton menuet avec dona Theresa *, tes promenades solitaires au cap de Bonne-£spérance, et enfin ton arrivée à File de Bourbon. < C'est là, ajouta-t-il, qu'assis en ce moment à l'ombre des citronniers,

Il aime , il chante Éléonore :

Tant que le soleil luit , il lui parle d'amour ;

Et quand la nuit est de retour, Plus heureux, dans ses bras, il en reparle encore. Aimer, c'est tout son art; et tandis qu'à Paris, On voit tant d'auteurs secs, chargés de lourds écrits, Gravir, en haletant, au temple de Mémoire,

Lui, fameux par ses seuls loisirs.

Brillant de son bonheur, plein d'heureux souvenirs, Comme au sortir de table il arrive à la gloire,

£n chantant ses plaisirs.

Des climats qu'en son cours deux fois le soleil brûle, Tu le verras bientôt sur nos bords ramené.

Trop juste objet des pleurs d'une amante crédule ,

Entre Anacréon et Tibulle, S'asseoir , le front comme eux de myrtes couronné. Et toi, qui, de bonne heure introduit au Parnasse,

contées dans les lettres de Parny qui figurent dans ses Œuvres, Paris, 1826, t. I, p. 20$.

I . Dans sa lettre à son frère, écrite de Rio-Janeiro (septembre 1773, et non 177$, comme elle est datée à tort dans cette édition), le chevalier de Parny raconte ainsi cet aimable incident de son voyage : « Nous eûmes hier un joli concert suivi d'un bal. On ne connaît ici que le menuet. J'eus le plaisir d'en danser plusieurs avec une Portugaise charmante, de seize ans et demi : elle a une taille de nymphe, une physionomie piquante, et la grâce plus belle encore que la beauté : on la nomme dofia Theresa. »

Voyage de Bourgogne. 179

Le premier le. guidas dans ses sentiers déserts, ^

Et , nourri des leçons d'Horace , L'avertis qu'un peu d'art, loin de nuire à leur grâce, Embellit les aimables airs ; Vaincu par lui, dans la future race, Tu ne seras connu que par ses vers. »

Ces derniers mots firent couler de mes yeux des larmes de plaisir. Peu s'en fallut que dans les transports de ma joie je ne pressasse sa tête vénérable contre ma poitrine ; mais il en fut quitte pour la peur. Après l'avoir comblé de bénédictions et avoir reçu la sienne^ nous remontâmes en voiture^ tout occupés de ton prochain retour et de la fortune de tes jolis vers.

Dans cette idée, nous arrivâmes sur les cinq heures du soir à Brannay K Nous trouvâmes à la porte du château une vingtaine de paysans, armés de carabines antiques et rouillées, qui n'avoient point vu le jour depuis nos guerres civiles. Dès qu'ils nous virent paroître, ils se rangèrent en bataille, ayant le concierge et le garde-chasse à leur tête, et nous saluèrent d'une triple décharge de mousqueterie. Le seigneur nous attendoit sur le perron du vestibule. Il nous reçut avec cette politesse franche et libre que tu lui connois; et, après tous les compliments ordinaires, nous joi-^ gnîmes les dames qui, la ligne en main, assises le long du canal, prenoient le plaisir de la pêche. Elles jetèrent un cri en nous voyant, et nous firent deux 6u

I. Braûnay (Yonne), à 8 kilomètres de Sens. Le château de Brannay existe encore aujourd'hui.

i8o Poésies de Beriin,

trois questîonSi sans attendre la réponse, et puis cinq ou six autres

Sur les importantes querelles

Du Russe et du fier Ottoman ,

Sur le scandale de nos belles

Et les intrigues du moment,

Sur nos profondes bagatelles,

Nos modes et le Parlement,

Qui passe et qui revient comme elles.

Nous allions les satisfaire, et leur donner même le répertoire des pièces tombées, qu'elles ne' nous demandoient pas, lorsqu'un objet nouveau vint les distraire; et bientôt le soleil se couchant à travers les arbres, et l'air devenu plus froid, nous avertirent de regagner le salon, où nous reçûmes un bon nombre de visites et de compliments.

D'abord monsieur le sénéchal, A l'air capable, au maintien sage, Suivi du procureur fiscal Et des notables du village, Vint au manoir seigneurial Nous ennuyer, selon Tusage.

II fallut nous mordre les cinq doigts pour nous empêcher de rire de sa harangue et pour ne pas lui éclater au nez. La scène heureusement changea tout à coup. Les plus jolies filles du canton, proprement vêtues, nous offrirent toutes les fleurs et tous les fruits de l'automne étalés dans des corbeilles, et se retirèrent, en rougissant, très contentes et de nous et d'elles, c'est-à-dire applaudeis et embrassées.

Voyage de Bourgogne, i8i

Enfin les parties étoient arrangées, et Ton se mettoit au jeu, lorsqu'on annonça le curé, qui a toujours beaucoup de peine à arriver, même le dernier.

Ce pasteur, à bon droit goutteux, £t s'en accusant avec grâce, Est un de ces reclus heureux Qui n'ayant point reçu des cieux Le talent et le goût d'Horace, Plus frais que lui, digérant mieux, Buvant le Champagne à la glaoe.

Arrondissent leur sainteté Au fond d'un riche bénéfice.

Et, sans entendre leur office.

Gagnent gaiement l'éternité.

On continua de jouer, ou, pour mieux dire, on fit enrager le bon curé jusqu'au souper. On lui fit croire ensuite que la guerre étoit déclarée, et qu'il étoit fort question de lui dans le conclave ^. On se livra à toutes les folies d'une imagination échauffée par le malvoisie. On rit beaucoup, tout le monde fut aimable; et vers minuit on se sépara, en formant des projets pour le lendemain.

Se mettre au lit et à table de bonne heure, en sortir le plus tard qu'il nous est possible, nous promener et ne rien faire, voilà le doux emploi du temps, voilà notre unique occupation depuis, que nous sommes à Brannay ; et Dieu sait si j'en eus jamais

I. Le conclave pour donner à Clément XIV, mort le 32 septembre 1774, ^^ successeur, qui fut Pie VI, élu le 15 février 177J.

i82 Poésies de Berlin.

d'autres ! Parmi les divinités qui embellissent ces paisibles retraites, on distingue M"** de *** à sa taille élégante, à sa longue chevelure, mais surtout à Kesprit dont son œil étincelle ; et c'étoit précisément la seule qui ne fôt pas initiée dans nos mystères. Soit par légèreté, soit par caprice, sort que l'extrême désir que nous lui témoignions de les lui révéler combattît celui qu'elle avoit elle-même d'y être admise, elle affectoit pour eux la plus grande irrévérence. On avoit essayé plusieurs fois, à Paris, de la persuader : mais le moyen, je m'en rapporte à nos docteurs, de convertir une incrédule qui vous déconcerte par un bon mot ? Comme je lui donnois le bras au retour de la chasse : « Représentez-vous, lui dis-je. Madame, une douzaine de jeunes militaires, dont le plus âgé ne compte pas encore cinq lustres, transplantée la plupart d'un autre hémisphère, unis entre eux par la plus tendre sgmtié,. passionnés pour tous les arts et pour tous les talents, faisant de la musique, griffonnant quelquefois des vers, pare^eux, délicats, et voluptueux par excellence ; passant l'hiver à Paris, et la belle saison dans leur délicieuse vallée FeuiUancour^. L'un et l'autre asile, est nommé par. eux la Caserne. C'est là qu';»imant et. buvant tour à tour,. ils mettent en. pratique les leçons d'Aristippe et d'Épicure. Enfin,. Madame,, qu'on appelle cette société charmante l'ordre de la. Caserne ou de Feuillancour, le titre n'y fait rien; la chose est tout. C'est toujours l'ordre qui dispense le. bonheur, et les autres ne pro-

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