‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 49 sur 85 · A M. DES FORGES-BOUCHER · texte numérisé non relu

A M. DES FORGES-BOUCHER

Ancien gouverneur général des îles de France et de Bourbon ^

OUI, c'est assez qu'aux bornes de l'Afrique, Au sein des mers qu'échauffe le tropique.

On vous ait vu donner de justes lois, Et soutenir la majesté des rois :

Si la fortune en des mains étrangères A transporté vos grandeurs passagères.

Epargnez-vous de coupables regrets.

De vains désirs ou des vœux indiscrets ; Le vrai bonheur est dans la solitude.

C'est là, qu'épris des charmes de l'étude, Fuyant le monde après l'avoir servi, Des seuls beaux arts le vrai sage suivi

I. L'ancienne rue de Paris, à 111e Maurice, porte aujourd'hui le nom de rue Des Forges, qui lui a été donné par l'administration anglaise.

ij^, Poésies de Berlin,

Foule à ses pieds Timportune mémoire De ses plaisirs, et même de sa gloire.

Le sage, instruit à régler ses penchants, Vit à la cour; mais il meurt dans les champs.

Moi-même, hélas ! qui, dans la fleur de l'âge, N'ai point d'orgueil ni le temps d'être sage. Plus d'une fois, loin du bruit de la cour.

Cherchant l'abri des bois de Feuillancour, Je préférois aux rives de la Seine Ces bords fleuris qu'une simple fontaine Mord sourdement d'un flot tranquille et pur.

Ce beau vallon me plaît mieux que Tibur.

Là, le premier, sous l'herbe renaissante.

Je viens cueillir la fraise rougissante.

Et du rameau détache, le dernier.

Ces dons mûris qui rompent le panier.

Au seul hiver nous cédons nos retraites.

L'affreux hiver, fortunés que vous êtes I A- t-il jamais, dans vos riants climats.

Blanchi la terre et durci les frimats ?

Pour vous deux fois le printemps se couronne, Deux fois Cérès vous ramène Pomone, Et le soleil vous verse, dans son cours.

De belles nuits et d'éternels beaux jours.

Toi dont l'image en mon cœur est tracée, Toi, qui reçus ma première pensée.

Les premiers sons que ma bouche a formés, Mes premiers pas sur ton sable imprimés.

Rivage heureux, tu n'es plus ma patrie I

Poésies diverses. ipj

O jour présent à mon âme attendrie, Où de ton sein, jeune encore, enlevé.

Aux doctes sœurs nourrisson réservé, Sous d'autres deux cherchant un autre monde.

J'ai vu tes bords s'enfuir au loin dans Fonde I Que de regrets ont suivi mes adieux I Combien de pleurs coulèrent de mes yeux !

Que j'aime encore, après quinze ans d'abseâce, Ce Gol S témoin des jeux de mon enfimce I

Sur le penchant d'un fertile coteau, Il m'en souvient, s'élève le château; L'art a mêlé, sous son riche portique, Le goût françois au luxe asiatique ; £t j'admirois ces tapis précieux Que brode en Perse un peuple industrieux, Ces fins tissvs d'un écorce docile, Et cet émail transparent et fragile, Qu'au Fleuve- Jaune a pétri le Chinois, Vases brillants, arrondis sous ses doigts.

Or, dites-moi, quand, des mers du Bengale, La Chine antique et sa fière rivale, L'Inde, en tribut vous portent leurs trésors; Quand dans vos bois, sur vos fertiles bords.

Tout s'embellit; quand vous buvez, à table, D^un vin du Cap la sève délectable.

Ou ce café qui porte un feu nouveau

I. Magnifique chflteau de M. Des Forges, illle de Bontbon. {Note de Bertiu.)

l^ Poésies- de Bertin,

Dans tous les sens, chatouille le cerveau :

Qu'importe alors qu'au joug de la Tamise Howe^ ait rangé TAmérique soumise.

Ou qu'il ait fui sons les murs de Boston?

Que. dans Paris le MtoIc Agathon, Sans nul dessein courant la ville entière, Danse au Waux-Hall' et soupe à la barrière?

Qu'im traîneau peint sur nos remparts glacés Laisse, en fuyant, de longs sillons tracés?

Ou qu'à la course un beau cheval de race Dont les aïeux ont vaincu dans la Thrace, Emporte au but le jockey noir ou blanc Qui rend la bride et lui serre le flanc?

Laissez Paris étaler ses miracles.

Son Colisée' et ses trente spectacles, Et ses tournois dont il est jaloux :

Oui, la nature a des aspects plus doux. .

f . William Howe (i72$-i8i4), qui avait été forcé d'évacoer Boston, le 17 mars 1776.

3. Etablissement pablic, ouvert sar le boulevard du Temple, vers 1768, par l'artificier Torré. C'était une réunion de salles de bal, de cafés, de boutiques de modes, où le public était admis deux fois par semaine, depuis cinq jusqu'à dix heures du soir, moyennant 50 sous par tête. Les Vauxhalls se multiplièrent bientôt à Paris ; il y en eut un à la foire Saint-Germain. Voir Geimm, Corresp, littér., édit. Toumeux, t. IX, p. 350.

3. Cet établissement, construit d'après les plans de Le Camus de Mézières sur l'emplacement qui s'étend depuis le rond-point actuel des Champs-Elysées jusqu'aux mes de Matignon et^du.Colisée, et dont les dépenses s'étaient élevées à près de 2 millions, avait été ouvert le 23 mai .1771. Après

De Vos jardins > la mer calme et tranquille Paroît au loin un cristal immobile ; Et quelquefois au bord de l'horizon, Quand Tair du soir rafraîchit le gazon, Uœil, abusé de ses propres images, Voit des vaisseaux errant dans les nuages.

Veut-on soudain qu'au gré du spectateur, Sans le secours d'un peintre ou d'un acteur, La scène étonne, intéresse, remue ?

Le vent s'élève, et, mollement émue.

L'onde blanchit sous l'effort des rameurs :

Déjà l'air siffle, et de sourdes clameurs Ont retenti dans la forêt profonde; A coups pressés la foudre éclate et gronde.

Des mers en feu le courroux impuissant S'élance, roule, et laisse, en frémissant.

Un sel plus pur dans ces moissons superbes.

Dont il couroit ensevelir les gerbes.

Champs fortunés, ombrages toujours verts.

Ah ! que ne puis-je, oubliant l'univers, Dans votre sein couler des jours prospères !

J'irai, j'irai sous le toit de mes pères.

J'irai revoir mes pénates chéris.

Oui, c'en est fait; j'abandonne Paris.

Qu'un peuple aimable, y couronnant sa tête,

de nombreuses vicissitudes^ il fut fermé en 1778, et démoli en 1780. Voir la Correspondance littéraire de Grimm, édition Tourneux, t. IX, p. 331, et Le Rouge, Description du Cotisée . 1771. in-i2.

ij)g Poésies de Bertin,

Change Faiinée en un long jour de jGIte; Pour moi, je pars... Où sont les matelots?

Venez, montez, et sillonnez les flots; Au doux zéph3rr abandonnez la voile, Et de Vénus interrogeons Tétoile. Qui trouveroit sous son astre amoureux Une onde calme ou des vents rigoureux?

Je vous revois, palais simple et rustique, De mon berœau dépositaire antique !

O doux moment à mon cœur éperdu !

Je vous revois; et toi, qui m'es rendu.

Toi qu'en s'ouvrant mes yeux virent éclore Des doux baisers de Vertumne et de Flore O compagnon cher à mes premiers ans, Jeune arbrisseau * qui distilles l'encens , Retiens tes pleurs, quand le sort nous rassemble ! Te souvient-il que nous croissions ensemble?

Ah! si mon bras, moins débile aujourd'hui.

Fit de bonne heure, en t'of&ant son appui, De l'amitié le doux apprentissage, Étends sur moi ton fraternel ombrage :

L'éclat du jour importune mes yeux*

Quel ambre pur s'exhale dans les cieux !

Peuple innocent, chéri de la nature.

Quel dieu pour toi fait ployer sans culture Le bananier sous son riche ferdeau,

j . Le benfoin. (Note de Bertin»)

Poésies diverses, ipp

Et dans tes champs errer le melon d'eau ; Ck)uvre de pleurs la mangue savoureuse \ Suspend Torange à sa branche épineuse^ Et fait jaunir Tananas fortuné, D'un long feuillage au sommet couronné La pourpre même enrichit la grenade ; Plus belle encor, la simple jam-rosade *, Reine des fruits, a les vives couleurs, Le doux parfum de la reine des fleurs.

Mais comment peindre ou compter tes richesses, Ces fruits, du Gange orgueilleuses largesses, Qui, sans honneur étonnés de vieillir, Cèdent aux mains qui daignent les cueillir I Ce luxe heureux est ton moindre partage. O liberté ! noble et vain héritage.

Germe écrasé sous les pieds des t3rrans, Mon cœur ici, sous des traits différents.

Retrouve au moins ton image adorée !

Vois ces palmiers, dont la sève égarée Impunément s'élève ou s'arrondit :

A ses écarts la nature applaudit.

Esclave en France, esclave au bord du Tibre, L'arbre af&anchi dans ces lieux est donc libre !

I. Fruit excellent, dont la peau est couverte d'une espèce de gomme résineuse. (Note de Bertin.)

9. La jam-rosade ou jam-rôse est, à peu près, de la grosseur et de la forme d'un abricot. La chair en est blanche, son coloris et son parfum sont prédsément ceux de la rose; c'est ce qui l'a fait nommer, par les Portugais-Indiens, îam-rosade ou jam-rùsadi, c'est-à-dire, fruit rose. (7^.)

200 Poésies de Bertin.

Jamais un rustre, armé d'un long ciseau , S'efforça-t-il de ployer en berceau Du cannelier l'écorce aromatique, Ou d'asservir au cordeau symétrique Ces tamarins qui peuplent vos déserts.

Et le coton blanchissant dans les airs?

Vit-on jamais dans le creux des vallées Un fer impie aux branches çiutilées Donner deux fois un époux étranger?

Vit-on jamais le pudique oranger, Pleurant deux fois ce joug involontaire, Porter les fruits d'iin hymen adultère?

Son front fertile, à l'abri des chaleurs, Croît de lui-même, et se couvre de fleurs.

Le cocotier * prête une ombre plus rare.

Loin de nos mains en vain sa tige avare Court dans les cieux suspendre son trésor; Le nègre agile a déjà pris l'essor :

Sur l'arbre uni signalant son adresse, Des deux genoux, des deux mains il le presse. Monte et revient, superbe ravisseur.

D'un chanvre utile arrachant l'épaisseur.

Faire à sa proie une heureuse blessure.

I. Cet arbre, dont la tige droite et unie s'élève communément à plus de soixante pieds, ne se couronne que de cinq à six feuilles extrêmement longues et larges. Son fruit énorme est suspendu au sommet par grappes. Il est enveloppé d'une espèce de chanvre dont on fait des cordages. Sa feuille sert ï couvrir les maisons. 11 fournit, à la fois, le mets, le breuvage, et même la tasse qui doit le contenir. {Note de Bertin,)

Poésies diverses, 201

Le lait jaillit, et ruisselle, et murmure ; D'une chair blanche au dedans couronné, Le noyau s'ouvre, en coupes façonné.

Qu'on vante encor la coupable industrie Qui, dans la Flandre et l'humide Neustrie, Sut préparer en perfides boissons Le jus des fruits et le suc des moissons !

Quels doux roseaux ^ dans ces plaines jaunissent ? J'entends au loin cent pressoirs qui gémissent : Du jonc noueux le nectar exprimé Brille à mes yeux, en sucre transformé.

Ou, pétillant dans sa mousse légère.

Monte, frémit, et s'échappe du verre.

C'est là qu'au bord, d'un ruisseau transparent De Bornéo le girofle odorant *, Heureux larcin d'un mortel intrépide.

Lève, en secret, son front jeune et timide.

Ah I protégez cet arbuste naissant I Craignez pour lui le troupeau bondissant.

Les vents fougueux, et la jalouse rage D'un peuple armé pour venger son outrage !

1. Les cannes à sucre. Outre le sirop et le sucre, on en exprime encore un vin très agréable, nommé, par les créoles, Frangourin ou vin de cannes. {Note de Berlin,)

2. Tout le monde connoit l'heureuse témérité de M. Prevot de Lacroix, chevalier de Saint-Louis, qui entreprit d'enrichir les lies de France et de Bourbon de la' culture de la muscade et du girofle, et qui en rapporta les premiers plants des possessions hollandoises. (Note de Bertin.)

joa Poésies de Bertin,

Je vois d^à le Batave inhumain Trayerser Fonde, et, la flamme à la main.

De ces noyers où mûrit la muscade Exterminer l'innocente peuplade.

Je vois, je vois les rameaux renversés.

Et leurs débris en cendres dispersés.

Peuples, volez, embrassez sa défense; Au fer cruel dérobez son enfance.

Un jour, un jour, l'arbuste infortuné Se souviendra qu'à périr condamné, Sans vous, hélas I opprobre du bocage, Jamais la fleur n'eût blanchi son feuillage; Et, loin des yeux prudemment élevé.

Enrichira les mains qui l'ont sauvé.

Je sais très bien qu'au lever de Julie Tous ces objets sont traités de folie.

Là, pour tout livre, un souvenir doré Offiie à son œil, d'un jour doux éclairé.

Le plan du soir, et retrace à merveille Tous les projets qu'elle oublia la veille.

La beUe doit briller à l'Opéra :

On veut savoir si la Reine y viendra.

Si Legros * chante; on ne s'informe guères, Si, travaillé par cent mains étrangères.

Le tissu frais, dont son lit est orné.

Fut dans Pékin lentement dessiné.

< Ah ! dans vos bois je sens bien qu'il faut vivre ;

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