I. Voir TibuUe, liv. l, élégie vu
266 Poésies de Bertin.
Il n'y a pas un mot, comme vous le voyez, messieurs, dans ce petit rapprochement, qui ne soit pour moi un juste sujet de dépit, de honte ou de tristesse. Que tout a dû changer sur la route, depuis Fexpédition de Tibulle et de Messala dans l'Aquitaine, et le long du golfe de Biscaye ! Que de monuments détruits, de générations ensevelies ! Il ne reste peutêtre de ce temps-là que les chevaux qu'on attelle dans ce moment à ma voiture, et le postillon qui doit les conduire ; car je juge à leur extrême maigreur, et à leur figure moribonde, qu'ils peuvent fort bien être les mêmes qu'on donna, il y a environ deux mille ans, à nos aimables et illustres voyageurs. J'en ai fait la question à mon guide, en lui dépeignant de mon mieux les deux Romains ; et il s'en est si mal défendu, que ma conjecture est devenue presque une certitude.
Oh! quelle différence, mes chers amis, entre cette partie aride de la Saintonge et les belles provinces que j'ai coutume de parcourir tous les ans ! Où sont les riches plaines de l'Angoumois et du Poitou ? Où sont ces délicieux paysages de la Touraine et de l'Orléanois ? Vous jouissez, l'espace de vingt lieues, sur la Levée, d'un spectacle aussi agréable que magnifique. Les deux coteaux qui renferment la Loire, sans la gêner, sont couverts de bois et de verdure, de rochers habités, de villages et de châteaux qui dominent les deux rives. Tout cela est réfléchi sur les flots. Vous suivez le cours inconstant de la rivière : vous allez, vous venez, vous serpentez comme elle, mesurant sans cesse votre marche sur celle des voiles nombreuses qui vous accompagnent, et qui semblent
Poésies diverses, 26y
moins poursuivre leur route que disputer avec vous de vitesse et de légèreté. Ajoutez à cela les souvenirs sans nombre que réveille dans votre âme Taspect de ce beau pays. Le vin et le tabac y inspirèrent à Chapelle ses derniers couplets ; le goût seul et son génie, à Voltaire ses premiers beaux vers. Le sage Sully S le brave Maurice *, s'y étoient retirés, l'un avec toute sa vertu, et l'autre avec toute sa gloire. Ce fut enfin, sous trois règnes, le théâtre de la galanterie et de la valeur, de la dissimulation et de la tyrannie, des grands projets et des plans de conquêtes plus qu'inutiles. Ici rien ne parle à l'imagination. Tout est triste, sauvage, inanimé. Je plains surtout les gourmands engagés dans cette route : ils ne doivent point se flatter de rencontrer ici
Ces bons pâtés, ces truffes d'Angoulême, Ces fruits de Tours, ce joli vin des Grois Mûri plus loin, et la flatteuse crème Que fille active, aux environs de Blois, Légèrement fait mousser sous des doigts Dont la blancheur fait injiu-e au lait même.
Mauvaise chère et mauvais chemin, c'est la devise du canton. Quoi qu'il en soit, je serai ce soir à Rochefort. Je me propose bien d'examiner, dans le plus grand
I. Au château de SuIly-sur-Loire, où plus tard Voltaire écrivit les Nuits blanches de Sully, et quelques-unes de ses premières poésies légères.
3. Maurice, comte de Saxe, qui, après la victoire de Fontenoy, en 174$, reçut de Louis XV la donation du château de Chambord, où il mourut en 1750.
268 Poésies de Bénin.
détail^ tous les objets intéressants que peuvent ofirir le port et la rade, et de monter à bord des vaisseaux formidables qui sont dans ce moment sous voiles. Avec quel plaisir je reverrai la mer ! Avec quelles délices, assis sur un sable fin et humide, je prêterai Toreîlle au sourd et continuel mugissement des vagues, et peut-être m'exposerai-je tout entier à leur fureur impuissante et salutaire 1 C'est un bonheur dont je n'ai pas joui depuis mon enfance.
Adieu, mes chers amis, ne craignez pas que je m'arrête longtemps à la Rochelle et à Nantes. Je suis trop impatient de vous revoir et de serrer contre mon cœur ces deux frères que je chéris comme s'ils étoient les miens ; ces deux frères dont le cœur est si tendre et l'imagination si brillante ; enfin
Ces galants et parfaits modèles Des esprits les plus paresseux ; Des amis les plus précieux, Et des amants les moins fidèles ; Ces courtisans ingénieux, Courus des soupeurs et des belles ; Tous les soirs applaudis par eux, £t tous les soirs grondés par elles.