‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 10 sur 29 · LES POESIES AMOUREUSES · texte numérisé non relu

LES POESIES AMOUREUSES

La philosophie de Leopardi et l'idée d'amour. Contradictions. — Etude de II sogno ; ressemblance avec le Triomphe de la Mort de Pétrarque. — Les autres poésies ; impossibilité de concilier l'amour avec Y in félicita. Amore e Morte. — A se stcsso; triomphe de l'idée philosophique.

La philosophie de Leopardi et Vidée d'amour.

ans la conception philosophique de Leopardi, il n'y a pas de place pour l'amour, ou plutôt l'amour y doit être l'ennemi par essence du bonheur relatif que l'humanité peut trouver dans l'espérance de l'anéantissement. Aimer, c'est propager Y infélicité puisque c'est propager la vie. L'amour est une chimère, la plus riante peut-être, mais

I3O ESSAI SUR L F. Or A RDI.

aussi la plus redoutable qui puisse attarder le sage dans la poursuite du vrai bien, c'est-à-dire du non-être. Comme les modernes pessimistes allemands, c'est contre l'amour que Leopardi doit donc, s'il est logique, réserver le principal effort de sa dialectique. Il semble cependant qu'il n'en fasse rien. Il cherche même, par une étrange contradiction, adonner une place à l'amour dans son système et dans sa poésie. L'Histoire du genre bumain nous montre l'Amour, touché de compassion pour les misères des hommes, obtenant de Jupiter la permission d'aller, de temps à autre, visiter et consoler la terre, et, dans les poésies, l'Amour est frère de la Mort : loin de combattre le désir du néant, il en est l'auxiliaire le plus ingénieux et souvent le plus efficace. Mais ce ne sont là que de passagères tentatives du poète pour s'accorder avec le philosophe, et Leopardi, porté comme malgré lui vers cette source traditionnelle d'inspiration poétique, s'en écartera bientôt, non sans quelque regret, pour revenir à sa pensée intérieure, un instant voilée par les paradoxes aussi bizarres qu'éloquents de la canzone Amore e Morte, mais qui va enfin se glorifier tout entière dans la Ginestra.

On devine déjà qu'il chantera l'amour à peu près comme il a chanté la patrie et comme il eût chanté la religion, si la rapide éclosion de sa pensée lui en avait laissé le temps. 11 ne sera original

ESSAI SUR LEOPARD!.

que quand il sera lui-même, c'est-à-dire quand il célébrera sa pensée, inconciliable avec le sujet de ses poésies amoureuses, qui est emprunté à la tradition. Tant qu'il chantera l'amour comme on le chante, il sera banal ou médiocre, et il écrira trop comme tant d'autres ont écrit avant lui. Mais, à mesure qu'apparaîtra sa pensée, ses vers deviendront plus personnels, et d'autant plus beaux, d'autant plus touchants qu'ils deviendront plus philosophiques.

Toutefois, dans les poésies amoureuses, l'inspiration de Leopardi ne se transforme pas de la même manière que dans les poésies patriotiques. On y voit cette différence que cette transformation, qui a été rapide et visible dans les poésies patriotiques, est lente et parfois obscure dans les poésies amoureuses, de sorte qu'il serait possible de se faire plus longtemps d'illusion sur celles-ci et de ne pas voir tout d'abord combien elles sont creuses et fausses quand elles veulent exprimer l'amour comme on le conçoit et comme on l'a toujours conçu.

C'est peut-être que Leopardi a mis moins de temps à sentir le néant du patriotisme qu'à faire pénétrer dans son cœur cette idée que l'amour n'existe pas. Cependant sa raison, toujours rapide et sûre, n'avait guère hésité, et si nulle part, dans les œuvres morales, l'amour n'est proscrit nettement, le silence qui est gardé à l'endroit de ce

grand consolateur de l'humanité n'équivaut-il pas à une négation formelle, surtout dans une œuvre .où sont si curieusement examinés et déclarés faux tous les motifs que l'homme s'imagine avoir de croire ou d'espérer? Quant au rôle qui est prêté à l'amour dans la fantastique histoire du genre humain, ce rôle est en somme si petit, si insignifiant, cette intervention de l'amour est si rare et si courte quand elle se produit, que l'accès de bonté de Jupiter semble plutôt un accès d'ironie, comme pour mieux souligner l'humaine misère. D'ailleurs, si l'on y regarde de près, ce n'est pas de l'amour véritable qu'il s'agit, mais de Yamorelarva , le dernier survivant des fantômes que s'était forgé l'optimisme des mortels. Le sens de la conclusion allégorique de l'Histoire du genre humain, c'est donc que l'amour est la chimère que l'homme caresse le plus longtemps; mais, quel que soit le temps qu'on mette à s'en détacher, cette chimère n'est pas moins vaine que celles qu'on appelle la Patrie, la Religion, la Survivance de l'âme.

ESSAI SUR LEOTARDI J53

IL SOGXO.

La plus caractéristique des premières poésies amoureuses n'est, à notre avis, ni le Premier amour, ni la Vie solitaire, ni l'Épouvante nocturne, ni même ce gracieux Consahv où quelques-uns ont vu le chef-d'œuvre de Leopardi ; c'est le Songe, parce que c'est dans le Songe que se rencontrent les plus distinctes des deux, sources d'inspiration qui sollicitèrent le poète et le philosophe. On trouve dans ce poème, étrange et difficile à juger du premier coup, d'abord la tradition, c'est-à-dire Pétrarque, puis la négation très nette et très formelle des croyances qui dans Pétrarque donnent à l'amour sa raison d'être. Nous avons déjà analysé dans les poésies patriotiques cette inspiration complexe, souvent contradictoire, où la pensée personnelle de Leopardi dominait de plus en plus et finissait par écarter tout à fait l'élément factice et

15+ ESSAI SUR LEOPARD T.

traditionnel. Ici une semblable étude, si elle était poussée dans le détail, offrirait cet intérêt de plus que si Pétrarque inspire à Leopardi la partie affirmative de son poème, il lui inspire aussi, jusqu'à un certain point, la partie négative, et si, en lui parlant de sa Laure, il lui donne le désir de chanter l'amour, il réveille indirectement en lui son incrédulité, son amour du néant, et toutes les vues philosophiques qui sont la négation de l'amour.

En effet, l'idée première du Songe se trouve, à n'en pas douter, dans un poème dont le titre seul devait attirer Leopardi et évoquer ses rêveries les plus intimes, dans le Triomphe dé la mort, le plus beau peut-être et à coup sûr le plus ingénieux, non seulement des Triomphes, mais encore de tous les chants en l'honneur de Laure. On sait que dans les théories poétiques et religieuses de Pétrarque, l'amour humain va s'épurant, s'élevant peu à peu, jusqu'à ce qu'il atteigne à un degré céleste de perfection et qu'il se confonde dans l'amour divin. C'est là la conclusion de Canzouiere, comme c'est la conclusion de la vie mystique de Pétrarque. Or, dans les Triomphes, Pétrarque a voulu nous donner l'esprit de sa vie et de son œuvre amoureuse, et nous tracer l'histoire des évolutions successives de son être moi al. Voici d'abord l'amour humain : il s'empare de l'âme du chrétien et y règne : c'est le Triomphe de l'Amour. On peut se résigner à ce triomphe, puisque l'An-

tiquité* nous montre ses dieux et ses héros en proie à l'Amour. Mais ce triomphe doit être passager. Chez l'homme fort, la vertu l'emporte bientôt sur l'Amour, et c'est là le Triomphe de la Chasteté. Puis vient la Mort qui triomphe à la fois de la Chasteté et de l'Amour, ensuite la Gloire qui triomphe de la Mort, le Temps qui triomphe de la Gloire et enfin la Divinité qui triomphe de tout.

C'est Dieu qui préside à tous ces triomphes ; c'est Dieu, pour ainsi dire, qui les mène. Ces victoires successives de l'Amour, de la Chasteté, de la Mort, de la Gloire, du Temps, c'est Dieu qui les remporte. Laure n'a été qu'un instrument dans les mains divines pour éprouver, purifier, élever Pétrarque. Quand Pétrarque songe à Laure, il tient les yux naturellement tournés vers le ciel. Tous ces triomphes pourraient s'appeler le Triomphe de la Foi, le Triomphe de l'Espérance chrétienne.

Nous voilà bien loin du pessimisme de Leopardi. Mais pour glorifier les choses divines, Pétrarque a abaissé les choses humaines. Comme l'ont fait tous les moralistes chrétiens, comme plus tard le fera Pascal, Pétrarque a montré que cette vie n'avait point de prix, que tout n'était

* Rien n'est plus fréquent que ces arguments tirés, par les poètes religieux de la Renaissance, de la morale et de h religion païennes.

ici-bas que douleur, contrariété, illusion, chimère. Il a appelé la mort à grands cris : la mort est la grande libératrice, puisqu'elle nous fait passer d'une vie de misère à une vie de félicité. Or, un pessimiste ne peut-il pas trouver son compte dans ce chapitre de la philosophie chrétienne? Laissant de côté les affirmations de Pétrarque, il verra ses propres pensées dans la démonstration de la vanité des choses humaines. Et d'ailleurs, croit-on que tous les admirateurs des pensées de ce Pascal, auquel on songe malgré la diversité des doctrines quand on lit Leopardi, soient des chrétiens ou même des spiritualistes convaincus?' Sont-ils même bien nombreux, les dévots fervents qui se plaisent en sécurité à l'étude de Pascal? Ne craindraientils pas d'emporter d'une telle étude non pas un surcroit de grâce et de foi, mais cette conviction douloureuse de la réalité de l'humaine misère, capable, pour certains esprits, de tenir lieu de toute une philosophie ?

Quoi qu'il en soit, quand Pétrarque disait : « Depuis que sous le ciel j'ai vu que rien n'était stable ni ferme, tout éperdu, je me suis retourné et j'ai dit : Regarde; à quoi peux-tu croire? — Je me suis répondu : Au Seigneur, qui n'a jamais manqué de parole à qui se fie en lui.

Da poi che sotto '1 ciel co?a non viJi Stabile e ferma, tutto sbigottito

ESSAI SUR LEOPARD I. 13;

Mi voisi, e dissi : guarda ; in che ti fidi? Risposi : Kcl Signor che mai fallito Non ha promcssa a chi si fida in lui*. »

Leopardi n'écoutait pas la réponse ; il n'entendait que la question : In che ti fidi? et il trouvait des formes toutes prêtes pour son incrédulité dans des vers comme ceux-ci : « Malheureux qui place ses espérances dans une chose mortelle ! (mais qui ne les y place pas?), et si en fin de compte il se trouve trompé, il l'a bien mérité**... O humaines espérances fausses et aveugles *** !

Miser chi speme in cosa mortal pone !

(Ma chi non ve la pone?) e s' ci si trova Alla fine ingannato, è ben ragione.

O umane speranze cieche e falsc ! „

11 était même tellement frappé de la ressemblance de ces pensées avec les siennes que plus tard, dans son édition de Pétrarque, il inscrivait en tête du Triomphe de la Mort, à titre d'épigraphe explicative et au risque de trahir l'auteur qu'il commentait, ces trois vers du Triomphe même, si peu chrétiens si on les isole, et si orthodoxes et si

* Trionfo délia Divitiild,

** Trionfo délia Morte, S 5 - *** Ibid., 129.

15 'S LSSAI SUR LEO l'A RDI.

encourageants si on les lit en leur place : « O aveugles! à quoi bon vous donner tant de mal? Vous retournez tous à la grande mère antique et votre nom à peine se retrouve :

O ciechi, il tenta aflaticar che giova? Tutti tornate alla gran niadre antica, E il nome vostro appcna si ritrova*.

Mais ce n'est pas seulement l'écho de ces exclamations douloureuses que l'on retrouve dans le Songe de Leopardi : le sujet même, comme on va le voir, est emprunté au Triomphe de h: Mort.

Dans Pétrarque, Laure, morte depuis un jour, apparaît à son amant, le visage doucement coloré comme celui de l'Aurore, la tête couronnée de pierreries orientales, et entourée de tous les heureux du Paradis, resplendissants comme elle. Elle s'assied avec Pétrarque sur une rive ombragée d'un beau laurier et d'un hêtre, et une conversation s'engage entre ce vivant et cette élue sur leur amour que la mort semblait hier avoir interrompu. Cette conversation dont la beauté consiste dans les nuances les plus fines de la pensée et de la parole, il est également malaisé de l'analyser et de la traduire. Jamais l'amour chrétien n'a été exprimé avec plus de délicatesse et plus de précision. Jamais poète, si ce n'est Dante, n'a mêlé, en cette proportion exquise, les ardeurs humaines

* Trionfo délia Morle, 104-109.

ESSAI SUK LEOPARD I. 139

à la sérénité céleste. Laure est devenue un être divin sans cesser d'être une femme; elle a gardé au delà de cette vie cette beauté d'âme, cette pureté de cœur qui se laissaient voir dans ses yeux. Sans pédanterie, sans formules scholastiques, sans rien de cette subtilité qui nous fatigue parfois dans les sonnets, elle explique comment elle n'a, sur la terre, songé qu'à Dieu, sans cesser toutefois de songer à Pétrarque, ou, pour mieux dire, comment la pensée de Dieu et la pensée de Pétrarque se fondaient dans son âme en une seule et même pensée. Sauver Pétrarque et se sauver elle même, elle n'a pas eu d'autre but. Et comme son amant veut savoir quelle était la cause de ses froideurs, de ses dédains succédant, sans raison apparente, à d'aimables et accueillantes paroles, elle iui répond en souriant, que si parfois elle le traitait mal, c'était pour ne pas trop l'encourager à se distraire du ciel et à se perdre. Puis, quand elle le voyait vaincu par la douleur, elle tournait vers lui ses yeux doucement, « sauvant, dit-elle. ta vie et notre honneur. Et quand ta passion était trop violente, sur mon front et dans ma voix, en te saluant, je mis tantôt de la crainte, tantôt de la douleur. Tels furent avec toi mes ruses et mes artifices :

Poi se vinto te vidi dal dolore,

Drizzai 'n te gli occhi allor soavcmente, Salvando la tua vita e '1 nostro onore.

E se fu passion troppo possente, E la fronte e la voce a salutarti Mossi or timorosa cd or dolente.

ti fur teco mie' ingegni e mie' arti * ; »

que ne pouvant croire à tant de svmpaure lui rît entendre qu'elle l'aimait, mais avec une grâce pudique auprès de laquelle la réserve des plus chastes héroïnes de notre Racine parait presque de la hardiesse. Dante seul a de ces délicatesses infinies, et la seule Béatrice a eu aux lèvres ce sourire divin. » Homme de peu de foi! aujourd'hui (ne le sais-tu pas?) si ce n'était pas rai, pourquoi te le dirais-je?... Sur terre as-tu plu à mes yeux? là-dessus je me tais. Pourtant cette douce chaîne qui captivait ton cœur me plut beaucoup... et je n'ai jamais trouvé à redire dans ton amour que le manque de mesure :

Di poca fede ! or io, se no! sapessi,

Se non fosse ben ver, perche '1 direi ?. . .

S'al mondo tu piacesti agli occhi miei, Questo mi taccio ; pur qnel dolce nodo Mi piacque assai ch" intorno al cor a%-ei...

! 'n tuo amor richiesi altro che modo". ■

« Cela seul manqua; et tandis que dans des attitudes douloureuses tu voulais me montrer ce que

' Trionfo délia Morte, SS-94.

je voyais toujours, tu ouvris à tout le monde le secret de ton cœur ; de là mes froideurs, dont tu te consumes encore maintenant. Dans les autres choses, notre concorde était bien celle qu'établit l'amour quand la vertu le tempère :

Quel mancô solo ; e mentre in atti tristi Volei mostrarmi quel ch'io vedea sempre, Il tuo cor chiuso a tutto il mondo apresti.

Quinci '1 mio gelo, ond' ancor ti distempre : Che concordia era tal dell' altre cose, Quai giunge Amor, pur ch'onestate il tempre*. »

Enfin, sans embarras, en pur esprit, elle lui dit : « Elles furent presque égales en nous deux, les flammes amoureuses, du moins après que je me fus aperçue de ton feu ; mais l'un fit paraître son amour, l'autre le cacha.

Ma l'un l'appalesô, l'altro l'ascose**. »

Et elle rappelle, non sans ironie, combien Pétrarque fut indiscret à son sujet : « La douleur d'amour n'est pas moindre parce qu'on la cache, et elle n'est pas plus grande parce qu'on va se lamentant; la fiction ne grandit ni n'atténue la vérité. Mais, du moins, n'ai -je pas rompu tout voile, le jour où, seule avec toi, j'accueillis tes

* Trionfo délia Morte, v. 133-139.

**Ibid., v. 139-141.

paroles par ces mots de la chanson : En dire plus, notre amour n'ose ? Avec toi était mon cœur; mais je sus contenir mes veux, et tu te plains, comme d'un partage injuste, de ce que je t'ai donné le meilleur et le plus, t'enlevant le moins*... » 1:11e termine, pour ne pas laisser son amant « sans une conclusion qui lui soit agréable**», en lui disant qu'elle n'a eu qu'un ennui, qui a été d'être née dans un pays bien humble au prix de Florence, «le nid fleuri » de son amant, comme elle l'appelle, et d'avoir risqué, en naissant si loin de Pétrarque, de ne pas être aimée par lui. Elle disparait en lui disant qu'il restera encore loin d'elle sur la terre.

Tel est ce poème, œuvre d'un homme qui a aimé, qui a vécu, et à qui les années n'ont pas seulement donné la science de l'idéalisme chrétien, mais aussi, par des expériences personnelles, celle du cœur humain, dans ce qu'il a de plus intime et de plus vrai. Or Leopardi n'avait pas vingt ans quand il voulut, lui aussi, revoir sa maîtresse morte et avoir sa vision. 11 feignit qu'une ombre aimée lui apparaissait, et qu'ils s'entretenaient tous deux un instant, comme Laure et Pétrarque : « C'était le matin, et à travers les volets fermés, par le balcon, le soleil insinuait dans ma chambre

* Tiionfo délia Morte, v. 145-134.

"Ibid., v. 1C1.

sombre sa première blancheur, quand, au moment où le sommeil plus léger et plus suave ferme les paupières, se dressa près de moi et me regarda au visage le fantôme de celle qui la première m'enseigna l'amour, puis me laissa dans la plainte. Elle ne semblait pas morte, mais triste, et telle que nous paraissent les malheureux. Elle approcha sa droite de ma tête, et, soupirant : Tu vis, me dit-elle, et tu ne conserves aucun souvenir de nous? — D'où, répondis-je, et comment viens-tu, chère beauté?

Era il mattino, e tra le chiuse imposte Per lo balcone insinuava il Sole Nelk mia cieca stanza il primo albore ; Quando in sul tempo che più lieve il sonno E più soave le pupille adombra, Stettemi allato e riguardommi in viso Il simulacro di colei che amore Prima insegnommi, e poi lasciommi in piauto. Morta non mi parea, ma trista, e quale Degl' infelici è la sembianza. Al capo Appressommi la destra, e sospirando, Vivi, mi disse, e ricordanza alcuna Serbi di noi? Donde, risposi, e corne Vienî, o cara beltà? »

Ce début n'est-il pas d'un jeune homme, qui s'ignore et qui imite gauchement ? Pétrarque nous dit que Laure lui apparut « à l'heure où la nuit répandait par l'air la douce fraîcheur de l'été qui, avec la blanche amie de Tithon, ôte leur voile

aux songes confus, quand une femme, etc. » Il nous transporte dans un merveilleux mythologique, conforme au goût du temps; et, sans nous dire où nous sommes, sans faire ressortir par des détails topographiques l'invraisemblance de la merveille qu'il va conter, il évoque l'ombre de Laure. Leopardi nous mène dans sa chambre, nous prévient que les volets sont fermés, qu'il y fait nuit, que le soleil se glisse par le balcon, sans songer qu'il nous met ainsi en défiance contre le surnaturel, et tout cela parce que Pétrarque a placé son rêve le matin, et qu'il veut, en vrai élève, développer ces mots : Era il mattins. Aussi ne peut-il s'empêcher, tant l'apparition de sa dame est invraisemblable, de lui dire, ou à peu près, par oit cs-tu venue? au risque de faire sourire en une chose si sérieuse. Le souvenir obstiné de Pétrarque vient à chaque instant gâter le plaisir qu'on pourrait prendre à la lecture de cette pièce. Ainsi Pétrarque avait demandé à Laure si elle l'avait aimé pendant la vie, et les idées chrétiennes sur l'amour donnaient un grand intérêt à la réponse de Laure : Leopardi demande, lui aussi, à sa dame si elle l'a aimé, et la réponse de l'ombre évoquée ne nous intéresse guère, nous qui avons été rendus difficiles par les fines et angéliques théories de Laure au sujet de son amour pour Pétrarque et de son amour pour Dieu. N'estce pas aussi une réminiscence, et plus froide en-

core, quand il demande à l'Apparition de lui donner la main et que l'Apparition la lui donne? « Et cette main si désirée jadis, avait dit Pétrarque, elle me la tendit en parlant et en soupirant : d'où une éternelle douceur au cœur m'est née :

Ond' eterna dolcezza al cor m'è nata*. »

Dans Leopardi, cet incident est singulièrement développé : ce n'est qu'après d'instantes supplications de son amant que sa dame lui accorde cette faveur, et comme nous ne savons rien sur elle, comme nous ignorons jusqu'à quel point Leopardi a souffert de sa froideur, ou plutôt comme nous sentons qu'elle n'est qu'une abstraction poétique, nous' ne sommes guère touchés de ce serrement de mains, au lieu que, dans le Triomphe, nous savons que Pétrarque a été rebuté pendant de longues années, et cette amicale étreinte est comme le dénoûment humain de l'amoureuse histoire qui nous est racontée tout au long dans le Canzoniere. Mais c'est plus encore : c'est l'adieu de Laure aux sentiments terrestres : désormais ses paroles et son attitude seront toutes célestes, comme ses pensées et son être.

En somme, Laure nous intéresse parce qu'elle vit d'une vie supérieure, plus vraie et plus intense

1+6 ESSAI SUR LliOPARDI.

que la vie d'ici-bas. La dame de Leopardi nous laisse aussi froids que naguère sa personnification de l'Italie, parce qu'elle n'a jamais vécu, même dans le cœur du poète. Mais voici que Leopardi, par la bouche de ce fantôme, nie la vie future et proclame le néant, réfutant, par une négation sans réserve, les théories chrétiennes de Pétrarque : « Or, finalement adieu, dit-elle. Nos malheureuses âmes et nos chairs sont séparées pour l'éternité. Pour moi, tu ne vis plus et jamais tu ne vivras : déjà le destin a rompu la foi que tu m'as jurée :

Or finalmentc addio. Nostre misère mente e nostre salme Son digiunte in eterno. A me non vivi E mai più non vivrai : già ruppe il fato La fe die mi giurasti. »

Voilà des pensées personnelles et sincères. Mais que font-elles en cette pièce erotique, sinon de montrer la fausseté et le vide des amoureux propos qui précèdent ? Qu'est-ce que l'amour, s'il périt avec nous? X'eût-elle pas dû lui dire, à son poète, cette ombre adorée qui ne vit plus pour lui : L'amour est une chimère, pour qui vit comme toi en vue du néant? C'est une duperie que se forgent pour eux-mêmes de candides hypocrites afin de se distraire un instant de l'approche de cette mort où cependant se trouve la seule espérance, la seule félicité. Les esprits sincères et fiers

comme le tien n'ont pas besoin de ces jouets pour prendre patience. Ils laissent aux optimistes et aux versificateurs le soin de chanter cette banale et vaine illusion. — C'était bien d'ailleurs à peu près ce que le philosophe disait au poète, et il y eût eu là, pour un Leopardi plus détaché du désir de suivre ses devanciers, la matière d'un piquant dialogue, comme il les aimait, entre la Raison et la Muse. Mais telle était pour Leopardi la force de la tradition (et peut-être, quoi qu'il en eût, de la vérité) qu'il ne pouvait, comme poète, se résigner à croire que l'amour, glorifié par Dante et par Pétrarque, ne fût pas pour lui, de même que pour eux, la vraie source de la poésie. Si sa philosophie lui disait : Comment chanter ce qui n'existe pas ? ses souvenirs classiques, incessamment renouvelés par Tetude, lui montraient les sublimes figures de Béatrice et de Laure, et il essayait de laisser à la postérité une Nérine et une Sylvie, quand sa vraie maîtresse était sa pensée pessimiste, qui seule, dans ses poésies, est poétique, parce que seule elle est vraie. Qu'est-ce, en effet, que cette Nérine, qui apparaît à la fin des Ricordan^e, sinon une figure de convention, formée de traits empruntés à toutes les héroïnes de la poésie italienne? Qu'ont-ils de nouveau, ces regrets sur la mort d'une jeune fille aimée? Le printemps est revenu, et Leopardi n'a pas sa Nérine : elle s'en est allée dans la fleur de sa vie : « Si je vais en-

I48 ESSAI SUR I.EOPARDI.

core parfois aux fêtes et aux réunions, en moimême je me dis : O Xérine, aux fêtes et aux réunions tu ne te prépares plus, tu n'y vas plus. Si mai revient, si les amants vont porter aux jeunes filles des bouquets et des chants, je dis : Ma Xérine, pour toi jamais ne revient le printemps, jamais ne revient l'amour. Chaque jour serein, chaque plage fleurie que je vois, chaque plaisir que je sens, je dis : Xérine maintenant n'a plus de plaisirs; les champs, l'air, elle ne les voit plus :

Se a feste anco talvolta Se a raJunanze io movo, infra me stesso Dico : o Ncrina, a radunanze, a feste Tu non ti acconci più, tu più non movi. Se torna maggio, e ramoscelli e suoni Van gli araanti recando aile fanciulle, Dico : Nerina niia, per te non torna aruore. Ogni giorno sereno, ogni fiorita Piaggia ch'io miro, ogni goder ch'io sento, Dico : Kerina or più non gode; i campi, L'aria non mira. »

A qui veut-il faire illusion en exprimant, dans sa langue exquise et sobre, ces banalités amoureuses? Est-ce au lecteur? est-ce à lui-même? Et pourtant il est sincère en ses inconséquences. Il prétend chanter ses illusions d'autrefois, le jeune homme, l'adolescent qu'il était, quand son cœur battait pour Xérine. Ce fugitif instant, il ne dit pas comme Musset (et pour cause) qu'il fut toute

sa vie, cependant il y veut croire et il ne saurait l'oublier. Mais quelles réserves destructrices ne fait-il pas en passant ! « Fantômes, j'entends, sont la gloire et l'honneur; plaisirs et biens, purs désirs ; la vie n'a pas un fruit, inutile misère. Et bien que vides soient mes années, bien que désert, obscur soit mon état mortel, peu m'a enlevé la fortune, je le vois bien :

Fantasmi, intendo, Son la gloria e l'onor ; diletti e béni Mero desio ; non ha la vita un frutto, Inutile miseria. E sebben vôti Son gli anni miei, sebben deserto, oscuro Il mio stato mortal, poco mi toglie La fortuna, ben veggo. »

Ainsi la vie n'a pas un fruit, il le sait, il ne l'oublie pas, même dans les rêves dorés des souvenirs juvéniles. Une seule chose a du prix, c'est la douceur du jour fatal, la dolce^a del di fatal.

Il ne renonce pas cependant à chanter l'amour comme on le chante, et il renouvelle, sans doute à la même époque, dans le Risorgimento, avec un autre mètre, la tentative des Ricordan-e. Cette fois il s'agit de la joie délicate d'un cœur qui s'était cru mort et qui recommence, après un long engourdissement, à aimer et à souffrir. Mais à Pétrarque aussi le mal d'aimer avait été cher ; lui aussi, il avait craint, en des heures de sécheresse,

de ne plus connaître les nobles douleurs, et il avait éprouvé de l'allégresse en sentant s'allumer de nouveau en lui la flamme divine de l'amour. Souffrir, c'est vivre, et les plus atroces déchirements sont préférables, pour l'élite, à cette paix vide et morte d'un cœur que rien n'émeut plus. Plus d'une fois ces idées, fortifiées par le mysticisme chrétien, se retrouvent dans les controverses amoureuses où se complaisait la subtilité du moyen âge. Leopardi ne les a pas plus inventées que ne les ont inventées plus tard Victor Hugo et Musset. Mais les autres poètes du xixe siècle ont rajeuni ces sentiments antiques en les éprouvant de nouveau. Ils ont aimé, ils ont cru à l'amour, alors même qu'ils paraissaient ne guère croire aux autres sentiments, et ils nous ont convaincus quand ils nous ont dit : Aimer, souffrir, c'est quelque chose, et le reste n'est rien; tandis que ce n'est pas à l'amour que Leopardi prétend demander encore ses délicieuses souffrances, mais à l'ombre de l'amour, à un fantôme comme ceux dont il parlait dans les Ricordan^e. Ce qu'il appelle, ce n'est pas le retour d'un sentiment vrai, c'est une heureuse erreur, error beato, répétant par deux fois cette expression, crainte qu'on ne s'y méprenne, et revenant ainsi à sa philosophie, qui est son vrai amour. « Je sais, dit-il avec une brièveté éloquente, je sais que la nature est sourde, qu'elle ne sait pas avoir pitié, qu'elle ne

fut pas inquiète du bien, mais seulement d; l'être :

So che natura e sorda Che miserar non sa ; Che non del ben sollecita Fu, ma dell' esser solo. >

Page 1