‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 11 sur 29 · AMORE E MORTE · texte numérisé non relu

AMORE E MORTE

Toutefois, si l'amour est vain, si dans les yeux des femmes « ne brille aucune affection inconnue et intime, si cette blanche poitrine ne renferme en elle aucune flamme », si rien de réel ne répond à ces paroles d'amour que Leopardi a voulu prononcer, à l'imitation des grands poètes, n'est-il pas possible d'élever ce sentiment vanté, quel qu'il soit, si haut dans sa pensée qu'il devienne comme un idéal inaccessible et pourtant consolateur et poétique? Sans doute les femmes ne sont pas plus belles qu'elles ne sont aimables. L'amour est un

mensonge. Ne peut-on cependant chanter, sous le nom de beauté, non pas quelque chose qui existe dans un au delà inconnu, puisqu'il n'y a point d'au delà, mais du moins cet ensemble d'émotions vagues et délicieuses, cette élévation de l'âme accompagnée d'un intime frémissement, ce je ne sais quoi qui fait qu'on pleure, qu'on tressaille et qu'on est un instant un homme plus vivant dans la souffrance et dans la joie? Et si c'est encore donner trop de réalité à ce qui n'est pas, cette lueur fugitive laissée dans l'âme par la croyance, aussitôt disparue, à la réalité d'un fantôme charmant, ou par la contagion des émotions d'autrui, de ce Pétrarque ou de ce Dante que l'on relit chaque jour, cette lueur qui tremble et qui va s'éteindre, pourquoi ne pas l'entretenir pieusement, et tout en regrettant qu'elle ne soit qu'une apparence, pourquoi ne pas la faire servir à éclairer, à transfigurer tout le monde de la pensée? Quoi qu'il en soit, Leopardi s'apprête, dans le Pensiero dominante, à chanter la beauté. Après tout, de toutes ses illusions, c'est la seule qui lui ait été fidèle. Il n'}' croit plus, mais il veut l'aimer, il veut la glorifier, et il l'aime, et il la glorifie. Cette fois, il est ému, et nous sommes émus avec lui. Plus de contrainte, plus de contradictions, plus de réminiscences des maîtres. Il est libre, vrai, original. On est ravi de ces accents dédaigneux sans mélancolie, avec lesquels il célèbre sa

pensée intime et méprise les hypocrites qui nient cette pensée ou les médiocres qui ne la comprennent pas. Le style est net et fort comme l'idée. Ces strophes légères et ces sentiments graves ne doivent rien à la tradition ni à Pétrarque : on dirait que l'âme de notre poète, si longtemps obscurcie par la rouille de l'imitation, s'est enfin dégagée et ouverte, offrant aux yeux tout le trésor si neuf de ses idées intimes. On a le plaisir d'admirer sans restriction, sans arrière-pensée, sans scrupule, une poésie aussi franche et aussi ingénue qu'elle est neuve et fine, quand on lit des vers comme ceux-ci, beaux et purs comme ceux des plus grands maîtres : « Toujours les couards et les âmes non généreuses et abjectes, je les ai eus en mépris. A présent tout acte indigne blesse soudain mes sens ; mon âme à tout exemple de l'humaine vileté s'émeut soudain pour l'indignation. Cet âge superbe, qui de vides espérances se nourrit, épris de riens et ennemi de la vertu, sot qui réclame l'utile et ne voit pas que la vie devient toujours plus inutile ; — je me sens plus grand que lui. Je méprise les jugements humains; et le vulgaire inconstant, ennemi des belles pensées, et ton digne contempteur (ô ma pensée), je le foule aux pieds :

Scmpre i codardi, e l'aime

Ingenerose, abbiette

Ebbi in dispregio. Or punge ogni atto indegno

Subito i sensi miei ;

Move l'aima ogni esempio

Dell'umana viltà subito a sdegno.

Di questa età superba,

Che di vote speranze si nutrica,

Vaga di ciance, e di virtù nemica ;

Stolta, che l'util chiede,

E inutile la vita

Quindi più sempre divenir non vede ;

Maggior mi sento. A scherno

Ho gli umani giudizi ; et il vario volgo

A'bei pensieri infesto,

E degno tuo disprezzator, calpesto *. »

Leopardi ne puise pas seulement dans les sentiments dont il parle en ces termes le mépris, tour à tour serein et indigné, des bassesses d'autrui : il y trouve la joie, la paix, la tranquille et complète possession de lui-même. La vie même, cette ennemie odieuse dont il lui tarde tant d'être délivré, lui parait un instant presque supportable : « La vie n'a pas de prix, la vie n'a pas de raison d'être sinon par elle (par cette pensée), par elle qui pour l'homme est tout : seule elle disculpe le destin qui nous a mis sur terre, nous autres mortels, pour souffrir tant, sans aucun fruit : par elle seule quelquefois, non pour les sottes gens, mais pour

* Comparer les odes de Parini : le même accent de fierté s'y retrouve plus d'une fois. Leopardi doit beaucoup à l'auteur du Giorno.

ESSAI SUR LEOPARD I. iyy

les cœurs nobles, la vie est plus belle que la mort :

Pregio non ha, non ha ragion la vita Se non per lui, per lui ch'aU' uomo è tutto : Sola discolpa al fato, Che noi mortali in terra Pose a tanto patir senz' altro frutto ; Solo per qui talvolta, Non alla gente stolta, al cor non vile La vita délia morte è più gentile. »

Et quelle est donc cette douce pensée, dolce pensiero, qui rétablit un moment l'équilibre et l'harmonie dans l'âme du poète? Il nous l'a dit : c'est Yangelica leltade, c'est cette chimère, cette ombre d'un rien, qui, toute vaine qu'elle est, s'attache à nous opiniâtrement et « nous suit jusqu'à la tombe ». Mais quoi? ce quelque choie d'indéfinissable et qu'en effet nous tentions vainement de définir tout à l'heure, qui n'est pas l'amour, puisque ce n'est qu'un fantôme, et qui n'est pas une idée innée, puisqu'il n'y a de vrai que le néant, ce mensonge aurait pu inspirer ces beaux vers? Cet éloquent dédain et cette allégresse superbe viendraient d'une idée fausse et que le poète lui-même proclame fausse? Étrange poème dont l'idée inspiratrice est une erreur avouée, et où cependant vit la plus vivante des poésies ! La raison de cette singularité est que Leopardi a dit et s'est dit qu'il allait chanter la Beauté, sous le

nom de pensée dominante, mais qu'en réalité c'est encore une fois sa pensée à lui qu'il a chantée. Dans les autres poésies, il finissait toujours par y venir, à cette pensée toute-puissante, mais après des détours et par d'obscures transitions. Cette fois sa méprise a été complète. Il a senti dans son âme un élan et un enthousiasme bien réels, analogues à l'émotion qu'il avait trouvée dans les poésies des trécentistes, et il s'est dit : « Voilà peut-être l'amour, voilà peut-être la beauté. » Et il a été inspiré, non par l'amour ni par la beauté, mais par cette pensée philosophique qui maintenant, non seulement le possède, mais ne souffre plus, même poétiquement, ces chimères et ces illusions inconciliables avec la théorie de Yinfelicità. La certitude et le plaisir de posséder la vérité, et non pas la vue de la beauté, inspirent au poète ces dédains du vulgaire et lui rendent un moment la vie supportable. C'est que rien ne nous rend si heureux, rien n'ouvre au dedans de nous les sources secrètes de la poésie, comme de nous sentir enfin subjugués par une pensée bien à nous , si négatrice qu'elle puisse être de tout bonheur et de toute poésie. L'homme qui a ainsi mis une fois l'ordre et l'unité dans son âme, en soumettant cette âme tout entière à une pensée dominante, ressent quelque chose de la volupté de ceux qui aiment : il peut, comme Leopardi, prendre sa pensée pour

une maîtresse et la glorifier comme on glorifie la beauté. D'ailleurs, n'est-ce pas aimer que d'aimer sa pensée, et, pour un Leopardi, n'est-ce pas le vrai, le seul amour?

L'autre amour, l'amour comme on l'entend, devait pourtant lui inspirer un second poème, le plus bizarre et le plus faux de tous, l'Amour et la Mort, souvent cité et admiré, mais, à notre avis, inintelligible, si on ne le considère pas comme une tentative suprême faite par Leopardi pour concilier sa philosophie avec les sujets habituels de la poésie. Pourquoi, pessimiste, a-t-il chanté l'amour? Parce que l'amour et la mort sont frères. Aimer, c'est désirer de mourir*. La preuve, c'est que, lorsqu'on commence à aimer on voudrait ne plus

* Aucun poète , aucun philosophe n'a tenté d'associer ainsi l'amour et la mort. Il faut chercher dans les sophismes éloquents de Proudhon pour rencontrer des pensées analogues, et encore qui ne voit, par cette citation-ci, que le point de vue de Proudhon n'est pas celui de Leopardi, bien que les expressions soient presque les mêmes?

« Soit donc que je considère la mort du point de vue de la nature, soit que je l'envisage à celui de la justice, elle m'apparait comme la consommation de mon être, et plus je consulte mon cœur, plus je m'aperçois que loin de la fuir avec effroi j'y aspire avec enthousiasme...

« La mort, dans le vœu de la nature, est adéquate à la félicité : la mort, c'est l'amour...

« Celui qui aime, veut mourir. »

(De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, t. II, p. 125-126.)

vivre : « Quand nouvellement naît dans le cœur profond une amoureuse passion, en même temps qu'elle, dans le coeur languissant et fatigué, un désir de mourir se fait sentir. Comment? je ne

sais. Mais tel est le premier eiïet de l'amour vrai et puissant :

Quando novellamcnte

Kasce nel cor profondo

Un amoroso affetto,

Languido e stanco insieme con csso in petto

Un desiderio di morir si sente :

Corne, non so : ma taie

D'amor vero e possente è il primo effetto. »

Quand la nature tout entière ne protesterait pas contre cette affirmation, Leopardi ne s'était-il pas réfuté d'avance lui-même? N'avait-il pas dit dans maint endroit qu'aimer c'était vivre? N'avait-il pas écrit dans le Risorgimen/o, au moment où il croyait aimer de nouveau : « Avec moi recommencent à vivre la plage, le bois, la montagne; la fontaine parle à mon cœur, la mer s'entretient avec moi?

Meco ritorna a vivere La piaggia, il bosco, il monte ; Parla al mio core il fonte, Meco favella il mar. »

Aussi s'aperçoit-il qu'il a besoin de faits pour prouver que l'amour et le désir de mourir naissent

en même temps dans l'âme et sont frères. Il va sans dire qu'il n'en trouve pas, pas plus dans son expérience que dans celle d'autrui. Mais ayant remarqué que le mal d'aimer menai: parfois au suicide, il s'appuie, pour justifier son dire, sur les morts volontaires provoquées par l'amour. Mainte femme n'a pas craint de se tuer quand elle aimait : donc aimer, c'est vouloir mourir : « Même la jeune fille timide et réservée, qui d'ordinaire au nom de la mort sent se dresser ses cheveux, ose sur la tombe et les voiles funèbres affermir son regard plein de constance ; elle ose méditer longuement le fer et le poison, et dans son âme ignorante elle comprend la douceur de mourir :

Fin la donzella timidetta e schiva,

Che già di morte al nome

Senti rizzar le chiome,

Osa alla tomba, aile funeree bende

Fermar lo sguardo di costanza pieno,

Osa ferro e veleno

Meditar lungamente,

E nell'indotta mente

La gentilezza del morir comprende. »

Ainsi l'ouvrière qui allume un réchaud n'est pas réduite au désespoir par l'infidélité ou la froideur de son amant, mais elle a compris subitement que tout était vain dans cette vie et que le néant seul était quelque chose. D'où vient alors que l'amour heureux n'a poussé personne au suicide? — Mais

IÔO ESSAI SUR LEOPAKDT.

à quoi bon insister? Plein de son pessimisme, Leopardi voit partout le désir de la mort, et pour s'accorder avec sa philosophie, sa poésie fausse la nature et invente des faits. L'incomparable pureté du style et l'harmonie des vers ne peuvent nous faire prendre au sérieux ces sophismes inconcevables, auxquels Leopardi lui-même ne s'attarde pas longtemps. L'Amour et la Mort n'est qu'un caprice de sa fantaisie, ou, pour mieux dire, c'est la crise suprême dans laquelle son génie poétique rompt tout à fait avec les derniers liens qui l'attachaient à la tradition et à la convention. Le voici, à la page suivante, qui donne enfin congé, et pour jamais, à ces chimères et à ces jeux d'esprit qui l'ont retenu trop longtemps en dehors de sa pensée. C'est une pièce courte*, concise, presque sèche à force de brièveté, mais pourtant éloquente et dramatique à sa manière, parce qu'elle marque que Leopardi veut enfin être lui et rien que lui, et que dans sa poésie comme dans sa philosophie, il n'y aura plus d'autre sentiment qu'un entier désespoir. Point de mélancolie, à cette heure décisive : de la sérénité, presque de l'orgueil. 11 faut citer toute cette poésie, si peu remarquée d'ordinaire, et pourtant si originale, si caractéristique. Elle résume et elle confirme tout ce que nous avons dit sur la vanité de l'inspiration amoureuse dans l'œuvre de Leopardi :

* A se slciso.

ESSAI SUR LEOPARDI. j6l

« Maintenant tu te reposeras pour toujours, mon cœur fatigué. Elle a péri, l'erreur suprême que j'ai crue éternelle pour moi. Elle a péri. Je sens bien qu'en nous des chères erreurs non seulement l'espoir, mais le désir est éteint. Repose-toi pour toujours. Tu as assez palpité. Aucune chose ne mérite tes battements, et de tes soupirs la terre n'est pas digne. Amertume et ennui, voilà la vie : elle n'est rien d'autre, le monde n'est que fange. Repose-toi désormais. Désespère à jamais. A notre race le destin n'a donné que de mourir. Méprise désormais et toi-même, et la nature, et le pouvoir honteux, qui, caché, règne pour la ruine commune, et l'infinie vanité de ce tout.

Or poserai per sempre,

Stanco mio cor. Péri l'inganno estremo

Ch' eterno io rai credei. Péri. Ben sento,

In noi di cari inganni,

Non che la speme, il desiderio è spento.

Posa per sempre. Assai

Palpitasti. Non val cosa nessuna

I moti tuoi, ne di sospiri è degna

La terra. Amaro e noia

La vita. altro mai nulla ; e fango è il monio.

T'acqueta ornai. Dispera

L'ultiraa volta. Al gêner nostro il fato

Non donô che il morire. Ornai disprezza

Te, la natura, il brutto

Poter che, ascoso, a comun danno impera,

E Tinfinita vanità del tutto. »

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