‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 9 sur 29 · LES POESIES PATRIOTIQUES · texte numérisé non relu

LES POESIES PATRIOTIQUES

Caractère général des poésies patriotiques. — AU' Italia ; Leopardi imitateur de Pétrarque. — Sopra il mcnumevto di Dante. — Ad Angelo Mai ; progrès de la pensée pessimiste. — Xelle nage délia sorella Paolina et A un vincitore 11 el pal loue.

Caractère général des poésies patriotiques.

es premières Can^oni sont écrites à la gloire du patriotisme de la même façon et à peu près dans la même mesure que l'Essai sur les erreurs avait été écrit à la gloire de la religion. A une espérance encore sincère, à un amour semblable à celui que tous les Italiens avaient porté à leur patrie, depuis Dante, se mêlent des

germes de scepticisme, d'incrédulité, plus visibles et plus formés que ceux que nous avons déjà entrevus. Dante et Pétrarque ont été, quand ils ont chanté leur patrie, pour ainsi dire optimistes : ils ne se sont pas bornés à l'adorer dans le passé, à la pleurer ou à l'admirer dans le présent : ils l'ont aimée dans l'avenir. A leurs heures de découragement les plus sombres, ils ne l'ont jamais considérée comme morte. L'Italie est trop grande pour périr : c'est là le dernier mot de leurs poésies. Une espérance passionnée, douloureuse, ballottée au gré des événements, mais surnageant toujours et ne s'abandonnant jamais, voilà l'esprit de la Divine Comédie et des trois immortelles Can%pni. Qui aime vraiment sa patrie, croit en elle. Si la Pologne n'était pour ses fils qu'un souvenir, il n'y aurait plus de Polonais. Or, vers 1820, précisément à une époque où dans toute l'Europe ranimée les poètes parlaient d'espérance, quiconque en France ou en Allemagne lisait les poésies des prédécesseurs ou des contemporains de Leopardi, devait se dire, même après la lecture des Sépulcres : « Il y a encore des Italiens. » Ceux même qui s'obstinaient à croire que l'Italie n'était qu'une expression géographique, devaient s'avouer que ces hommes avaient l'espérance bien vivace. Au contraire, l'impression qu'on eût retirée des can^oni de Leopardi, si elles n'eussent pas alors été presque ignorées, n'aurait-elle pas été celle-ci :

ESSAI SUR LEOPARD!.

« L'Italie est perdue ; elle a compris enfin que tout est fini pour elle et qu'elle n'a plus qu'à pleurer?

Si che sparte le chiome e senza vélo Siede in terra negletta e sconsolata, Nascondendo la faccia Tra le ginocchia e piange. »

Et en effet, qu'avait-il à lui dire de vivifiant, à l'Italie, ce poète qui n'avait pas seulement perdu la foi de Manzoni, mais qui allait nier bientôt jusqu'au progrès, et ne garder qu'une espérance, la mort ou plutôt le néant ? Pourquoi, lui aussi, était-il attiré vers la patrie italienne à laquelle sa naissante philosophie allait lui défendre de croire? « Voici, dit-il, dans l'ode sur le monument de Dante, que, désireux moi aussi d'honorer notre mère dolente, j'apporte ce que je puis, et je mêle mon chant à votre œuvre :

Ecco voglioso anch'io

Ad onorar nostra dolente madré

Porto quel che mi lice,

E mesco all'opra vostra il canto mio. »

C'est qu'au sortir de ses longues études antiques il avait séjourné longtemps dans le quatorzième siècle. Comme jadis Chiabrera, il avait vécu surtout avec Pétrarque. Car si, de même que tous les grands Italiens, il est rempli de Dante, ce

père du génie italien et pour ainsi dire de l'Italie, il aime plus que qui que ce soit et possède ce Pétrarque qu'il devait commenter. Il déclare, à plusieurs reprises, qu'il ne connaît rien de plus éloquent que les trois canioni : O aspcttata, Spirto gentil, Italia mia *. Les ressemblances entre ces odes et celles de Leopardi sont si abondantes et si frappantes qu'à une première lecture on serait tenté de croire que c'est la même voix qui profère, à quatre siècles d'intervalle, le même appel à la patrie italienne. D'ailleurs, il y a de grandes analogies entre les habitudes d'esprit et quelquesuns des sentiments de Pétrarque et de Leopardi. Ainsi tous deux ont été des anciens, des Romains ou des Grecs, avant d'être des Italiens. Comme Leopardi, Pétrarque ne quitta jamais la compagnie des génies antiques ; s'il ne put qu'entrevoir la Grèce, il vécut avec Tite-Live, Cicéron et Virgile, dont il s'opiniâtrait à penser que la langue n'était pas morte. Comme Leopardi, et avec un peu moins de mesure, il tient, à la manière dantesque, les Romains pour des ancêtres directs. Ce sont les mêmes hommes qui habitent le même pays ; l'invasion des barbares n'a fait que passer sur le sol sacré. Les « grands Scipions », le « loyal Brutus », ainsi que Fabricius, se glorifient de Rienzi, comme d'un arrière-neveu.

* Voir les Pensas inédites, n° 9.

La matière est donc la même dans les deux poètes. Mais combien l'inspiration diffère 1 Toute l'âme de Pétrarque a passé dans ces quelques odes : le patriote et le poète y sont tout entiers. On y sent presque l'homme d'État : l'ode à Rienzi est un véritable acte politique. Les deux autres odes, si elles eurent moins d'influence sur les choses et les hommes de ce temps, n'en sont pas moins comme des professions de foi et des manifestes, que l'autorité personnelle de Pétrarque aussi bien que son génie poétique rendirent consi dérables aux yeux de ceux qui rêvaient le relève ment de l'Italie. Ces appels à la conciliation, qu auraient eu de si graves résultats s'ils eussent été écoutés par les princes et les grands, furent des événements qui ont eu du retentissement dans l'histoire. Quand Pétrarque élève la voix, que ce soit dans une lettre en prose latine ou dans une can^pne en langue italienne, on sent qu'un chef de parti écouté et autorisé prend la parole. Jamais poète ne fut plus que lui l'interprète d'une élite généreuse, pressentant dans les hontes du présent les gloires de l'avenir, dans les tâtonnements téméraires et les audaces avortées d'un tribun vaniteux la fermeté prudente et l'énergie féconde des hommes d'État de notre siècle.

Au contraire, quand Leopardi pense et écrit ses odes, il est aussi isolé des âmes que des hommes, de l'avenir que du présent. C'est à lui-même

qu'il parle et qu'il répond, ou à quelque âme pareille, s'il en existe. Ce soliloque poétique a lieu dans la bibliothèque de son père, au milieu de ces Grecs et de ces Trécentistes dont il est l'élève. Ses can^oni sur la patrie ont une date, puisque l'occasion, surtout pour trois d'entre elles, en est donnée par les événements contemporains ; mais l'inspiration et le dessein en sont en quelque sorte en dehors du temps. Elles ne songent pas à être utiles, ni à distribuer à la foule la flamme patriotique que leur auteur a cru emprunter à Pétrarque. Il nous semble voir, dans ces poèmes, comme un dernier entretien de Leopardi avec cette patrie qu'il aime, comme il a aimé la religion, un adieu à cette idole dont il va confesser la vanité en ne la nommant plus dans son œuvre. Il ne se tourne pas vers le public : ces plaintes ne vont que de lui à l'Italie, femme désolée, selon la mode traditionnelle, captive, les yeux pleins de larmes, et qui demain peut-être ne sera plus qu'une de ces chimères envoyées sur la terre pour leurrer les hommes.

Cette négation de la patrie, conséquence de la négation de l'avenir de la patrie, est plutôt dans l'esprit que dans les expressions mêmes du poète : mais d'abord confuse et comme s'ignorant, elle finit par se dégager invinciblement de l'insistance avec laquelle Leopardi ramène le lecteur aux motifs de ne pas croire en l'Italie. Il a pris la plume

pour traiter un thème traditionnel et comme obligé : l'Italie, et, pendant qu'il écrit, il oublie peu à peu la tradition pour en venir à sa pensée personnelle. Plus il avance dans ces chants, dont l'objet est en contradiction avec ses idées, plus ses idées se développent par cette contradiction même. Il y a même dans le dessein des premières odes un progrès facile à saisir : la philosophie de Leopardi, cachée mais présente dans la première, se montre dans la seconde, paraît tout à fait dans la troisième, éclate dans la quatrième et dans la cinquième, si bien qu'on arrive tout préparé à l'ode VI, qui n'est autre que le Brutus. L'imitateur de Pétrarque et de Simonide, si préoccupé d'autrui dans ses premiers vers, abandonne en route, à chaque ode, presque à chaque strophe, quelque chose de la tradition, et, saisi, bientôt possédé, par sa pensée, laisse échapper, avant même d'avoir écrit le Brutus, sa fameuse conclusion : Rien n'est vrai que la douleur.

Il est donc sincère quand il exalte l'idée de patrie et sincère aussi quand il la ruine. Ce qui est admirable, c'est qu'il cesse de croire au moment même où il fait un acte de foi. Mais si une telle poésie nous intéresse en nous renseignant sur l'état psychologique du poète, elle ne nous émeut guère au sujet de l'Italie. La sincérité n'y fait jamais défaut, mais la vérité en est souvent absente. C'est bien là Leopardi cherchant sa voie et sur le

point d'y entrer par un détour, mais ce n'est pas l'Italie de 1820, captive et jamais résignée. Sans doute il n'est guère possible d'accuser Leopardi de déclamation, lui qui ne mentit jamais et qui aima la simplicité presque à l'excès : mais déclamer, ce n'est pas toujours mentir; ce n'est pas même toujours être enflé dans son style. Or, s'il y a de la déclamation dans l'expression lyrique d'un sentiment qui est devenu ou qui est sur le point de devenir étranger à celui qui l'exprime, on peut dire qu'il se rencontre quelque chose de semblable dans la première ode, où la tradition domine; que ce défaut s'atténue dans la seconde, et va disparaissant à mesure que paraît et grandit la pensée intime de Leopardi, c'est-à-dire sa philosophie.

AU' Italia; Leopardi imitateur de Pétrarque.

La première ode, qui est intitulée AU' Italia, se divise en deux parties bien distinctes : dans la première, qui est inspirée par l'école lyrique dont Pétrarque est le chef, nous sommes en Italie, en face des antiques monuments qui font ressortir les

ESSAI SUR LEOPABDI. 8l

misères présentes, pendant que les fils de l'Italie combattent loin de leur pays pour le compte de l'étranger; dans la seconde, qui est un souvenir des études helléniques de Leopardi, nous sommes en Grèce, aux Thermopyles, et Simonide chante des héros qui ne ressemblent guère aux hommes du jour.

Les deux premières strophes sont les plus éclatantes de ce poème; elles sont aussi les plus populaires en Italie. Les voici :

« O ma patrie, je vois les murs, les arcs, les colonnes, les statues et les tours désertes de nos aïeux; mais leur gloire, je ne la vois pas; je ne vois ni le laurier ni le fer que ceignaient nos pères antiques. Aujourd'hui, désarmée, tu montres un front nu, une poitrine nue. Hélas! quelles blessures! quelle pâleur! que de sang! Oh! dans quel état je te vois, femme très belle ! Je demande au ciel et au monde : Dites, dites, qui l'a réduite à ce point? Et ce qui est pis encore, elle a les deux bras chargés de chaînes ! Les cheveux épars et sans voile, elle s'est assise à terre, abandonnée et désespérée : elle cache sa figure entre ses genoux et elle pleure. Pleure, car tu as bien de quoi pleurer, mon Italie, toi qui est née pour vaincre les nations dans la bonne fortune et dans la mauvaise.

« Quand même tes yeux seraient deux sources vives, jamais tes larmes ne pourraient égaler ta misère et ton déshonneur : car tu as été maîtresse

et tu es maintenant une pauvre servante. Qui parle de toi, qui écrit sur toi, sans se souvenir de ton passé et dire : elle a été grande jadis et maintenant elle ne l'est plus? Pourquoi? pourquoi? Où est la force antique? où sont les armes, la valeur et la constance? Qui t'a arraché ton épée? Qui t'a trahie? Quel artifice, quel effort, quelle si grande puissance a pu te dépouiller de ton manteau et de ton bandeau d'or? Comment et quand es-tu tombée d'une telle hauteur en un lieu si bas? Personne ne combat pour toi? aucun des tiens ne te défend ! Des armes ! donnez-moi des armes ! Je combattrai seul, je tomberai seul. Fais, ô ciel, que mon sang soit du feu pour les poitrines italiennes.

0 patria mia, vedo le mura e gli archi E le colonne e i simulacri e ferme Torri degli avi nostri,

Ma la gloria non vedo,

Non vedo il lauro e il ferro ond'eran carchi

1 nostri padri antichi. Or fatta inerme, Kuda la fronte e nudo il petto mostri. Oimè quante ferite,

Che lividor, che sangue ! oh quai ti veggio,

Formosissima donna ! Io chiedo al cielo,

E al mondo : dite, dite :

Chi la ridusse a taie? E questo è peggio,

Che di catene ha carche ambe le braccia.

Si che sparte le chiome e senza vélo

Siede in terra negletta e sconsolata,

Kascondendo la faccia

Tra le ginocchia, e piange.

Piangi, che ben hai donde, Italia mia,

ESSAI SUR LEOPARDI. 8j

Le genti a vincer nata

Et nella fausta sorte e nella n'a.

Se fosser gli occhi tuoi due fonti vive.

Mai non potrebbe il pianto

Adeguarsi al tuo danno ed allô scorno,

Chè fosti donna, or sei povera ancella.

Chi di te parla o scrive,

Che, rimembrando il tuo passato vanto,

Non dica : già fu grande, or non è quella?

Perché, perché? dov'è la forza antica,

Dove l'armi e il valore e la costanza !

Chi ti discinse il brando ?

Chi ti tradi? quai arte o quai fatica

O quai tanta possanza

Valse a spogliarti il manto e l'auree bende ?

Corne cadesti o quando

Da tanta altezza in cosi basso loco?

Kessun pugna per te? Non ti difende

Nessun de tuoi? L' armi, qua 1' armi : io solo

Combatterô, procomberô sol io.

Dammi, o ciel, che sia foco

Agi' italici petti il sangue mio. »

De tels vers plaisent assurément par quelque chose de plus séduisant encore que l'harmonie, la savante disposition des rimes et l'aisance avec laquelle le poète se joue des règles difficiles de cette versification chère aux trecentistes : on y croit voir tout d'abord un sentiment profond et original des misères de la patrie. De telles figures semblent trop vives pour ne pas être neuves. Ces exclamations ne sont-elles pas des cris partis du cœur? Et ce mouvement tragique de la fin ne

ravit-il pas notre sympathie, quand, indigné de la lâcheté de ses contemporains, le poète s'écrie : « Des armes! donnez-moi des armes! Je combattrai seul, je tomberai seul! » L'émotion du lecteur redouble quand il songe aux infirmités de Leopardi et que cet Italien qui veut mourir pour l'Italie est un enfant chétif, déjà dévoré par le génie et la maladie. Mais quand on avance dans la lecture des poésies, quand, après le Brutus, on arrive à la Ginestra, on s'étonne de sentir s'effacer dans son esprit, sans pouvoir la ressaisir, l'impression qu'on a reçue de l'ode à l'Italie, et quand, le volume fini, l'âme pénétrée de ces chants de douleur, on revient à la première ode, soit pour corriger l'amertume des dernières, soit pour faire ressortir par le sombre désespoir de la fin l'éclatant enthousiasme du commencement, on est bien surpris de voir que cette flamme brille sans échauffer, et de rester froid, en dépit du désir d'admirer. Ces images, si aimables d'abord, paraissent plus élégantes que belles, et ces couleurs, qui éblouissaient, ont pâli. On se dit qu'en lisant la Ginestra, on était entré dans l'âme même du poète, dans sa « pensée dominante », dans cette pensée qui fait battre son cœur et féconde son imagination : maintenant, il semble que, fermant son âme ou l'igno rant, il répète avec art un rôle pour lequel il n'est point fait.

Si ensuite on revient à Pétrarque, si on relit par

exemple l'ode aux Grands d'Italie, et que, franchissant trois siècles et jetant en chemin les yeux sur Chiabrera, Testi et Filicaja, on arrive à Alfieri, à Monti, à Foscolo, et que l'on s'arrête quelque temps à Manzoni *, on sent alors que cette ode ne peut toucher profondément** que ceux qui ne connaissent ni Leopardi ni les lyriques italiens. Elle prend l'aspect d'un lieu commun, plus intéressant sans doute que cet Etna qui faisait venir l'eau à la bouche des poètes du temps de Néron, mais traité par les mêmes procédés.

Elle était cependant originale dans Pétrarque, cette personnification de l'Italie qui remplit la première strophe de l'ode de Leopardi : non qu'elle fût neuve; car combien de fois n'a-t-on pas personnifié les nations? mais ce n'était pas une formule destinée à faire valoir l'idée : l'imagination

* Lire principalement l'ode admirable intitulée Mars 182 1. Tout y est grand et vrai. Depuis Dante et Pétrarque, jamais le patriotisme n'a été chanté d'une manière aussi voisine du sublime.

** Nous savons très bien que cette ode est classique en Italie et nous ne nions pas qu'elle ait pu faire verser des larmes d'enthousiasme. C'est que les lecteurs mêlaient leur âme et leur cœur à leur lecture, et y retrouvaient des sentiments que le poète n'y avait pas mis. Que de fois des œuvres d'art médiocres ou artificielles ont excité chez les contemporains des émotions qui n'étaient ni médiocres ni artificielles ! Mais le temps juge ces œuvres et les remet à eur rang. Qui relit aujourd'hui ces Messéniennes qui firent frémir nos grands-pères?

ardente de Pétrarque avait fait de l'Italie la maîtresse de son cœur et de sa pensée, plus adorée que sa Laure et plus digne encore de son adoration. Quand la France abattue fut comparée naguère à un noble malade, l'homme grave qui laissa échapper cette comparaison ne l'avait point cherchée; née du sentiment de la réalité et d'une irrésistible pitié, elle vint d'elle-même se placer sur ses lèvres. Ainsi Pétrarque s'écrie, ne pouvant plus contenir son amour et sa compassion pour sa patrie : « Mon Italie, bien que les paroles soient inutiles aux blessures mortelles que sur ton beau corps je vois si pressées, je veux du moins que mes soupirs soient tels que les espèrent le Tibre, l'Arno et le Pô où je séjourne maintenant douloureux et grave :

Italia mia, benchè il parlar sia indarno

Aile piaghe mortali

Che nel bel corpo tuo si spesse veggio,

Piacemi almen c'h' i miei sospiri sien quali

Spera '1 Tevere e l'Arno,

E'1 Po dove doglioso e grave or seggio*. »

Cette Italie de Pétrarque n'est pas une froide abstraction, comme le devient trop souvent dans les Rime la très réelle, mais moins vivante Laure. Pétrarque la voit devant lui, lui parle, la gour-

* OJe aux grands d'Italie, v. I à 6.

mande avec la familiarité de l'amour : elle dort, quand elle a tant de raisons de s'éveiller, et il voudrait la tirer par les cheveux pour l'arracher à ce sommeil : « Je ne sais ce qu'attend ni ce que désire l'Italie; il semble qu'elle ne sente pas ses douleurs, vieille, fainéante et paresseuse qu'elle est. Dormira-t-elle toujours et n'y aura-t-il personne qui l'éveille? Que n'ai-je la main enfoncée dans ses cheveux !

« Je n'espère pas qu'elle sorte jamais de son sommeil paresseux ni qu'elle lève la tête, de quelques cris qu'un homme l'appelle, tant son accablement est lourd et pesant. Mais ce n'est pas sans un dessein de la fortune que ton bras *, qui peut-être peut la secouer et la relever, a reçu le gouvernement de Rome, notre capitale. Mets la main sans crainte dans cette vénérable chevelure et dans ces tresses dénouées, de façon que la nonchalante sorte de la fange. Moi qui, jour et nuit, pleure sur son opprobre , j'ai mis en toi la meilleure part de mon espérance...

Che s'aspetti non so ne che s'agogni Italia, che suoi guai non par che senta, Vecchia, oziosa et lenta Dormira sempre e non fia chi la svegli? La rnan l'avess'io avvolta entro capegli ! Non spero che giammai dal pigro sonno

* Il s'agit de Riviui.

88 ESSAI SUR LEOPARD I.

Mova la testa, per chiamar ch' uomo faccia :

Si gravemente è oppressa e di tal soma.

Ma non senza destino aile tue braccia,

Che scuoter forte et sollevarla ponno,

È or commesso il uostro capo Roraa.

Pon man in quella venerabil chioma

Securamente e nelle tracce sparte,

Si che la neghittosa esca del fango.

I', che di e notte del suo strazio piango,

Di mia speranza ho in te la maggior parte...*.

Le meilleur commentaire de ces beaux vers, et il montrera mieux que toute critique la vérité et le naturel de cette personnification de l'Italie, c'est une autre forme de la même allégorie, sortie aussi d'un esprit italien, plus créateur peut-être et plus fécond, mais qui, voulant représenter son pays abaissé, n'a pas dépassé Pétrarque. Car c'est évidemment la patrie que Michel-Ange voulut montrer aux Italiens du xvie siècle, quand il sculpta cette femme si vigoureuse et si profondément endormie, qui s'appela d'abord la Nuit, puis le Sommeil, et qui, par la bouche du poète-sculpteur, répondait à une louange banale, comme pour qu'il n'y eût point de doute sur sa personnalité : « Il m'est doux de dormir et plus doux d'être de pierre. Tant que durent le malheur et la honte, ne pas voir, ne pas sentir m'est un grand avantage. Aussi, ne me réveille pas ; ah ! parle bas :

Ode à Rieu^!, v. 10 à 25.

Grato mi è il sonno, e più l'esser di sasso ; Mentre che il danno e la vergogna dura, Non veder, non sentir, m'è gran ventura ; Perô non mi destar; deh, parla basso*. »

Si on relit l'ode à Rienzi dans la chapelle de San- Lorenzo , et qu'après avoir fait entrer dans son esprit les sévères peintures de Pétrarque, autant que ces conceptions sublimes peuvent tenir en nos intelligences plus curieuses que profondes, on lève tout à coup les yeux vers le tombeau de Julien de Médicis, on a la joie tranquille d'admirer dans le marbre de Michel-Ange, sans effort nouveau de pensée, sans ouverture d'âme nouvelle, la noble figure qu'on admirait tout à l'heure dans le poème de Pétrarque. Devant cette Endormie aussi, on peut murmurer ces vers qui ont dû plus d'une fois hanter la mémoire de Michel-Ange quand il enfanta son œuvre :

« Non spero che giammai dal pigro sonno Muova la testa, per chiamar ch' uomo faccia, Si gravemente è oppressa e di tal soma. »

La formoslssima donna de Leopardi n'inspire pas de telles pensées; malgré ses blessures, sa tête cachée dans ses genoux, ce manteau et ce bandeau d'or qu'on lui a ravis, on sent trop qu'elle

* Vasari, Vie de Michel-Ange.

n'est qu'un jeu d'esprit. Le poète, en accumulant, non sans quelque incohérence, tous ces traits si particuliers, n'a point fait une peinture ressemblante. Testi, qu'il prisait fort *, n'avait pas été, bien qu'à un degré moindre que Pétrarque, sans influence sur son inspiration. Cet ingénieux seiccntistc, plus goûté des Italiens que de nous et qui doit peut-être le meilleur de sa réputation à la médiocrité de son siècle, avait écrit, dans son ode à Ronchi, ce quatrain dont les deux premières strophes de l'ode de Leopardi ne semblent être que la paraphrase. C'est la même idée; ce sont presque les mêmes expressions :

Ben molt'archi e colonne in più d'un segno Serban dcl valor prisco alta memoria ; Ma non si vede già per propria gloria, Chi d'archi o di colonne or sia degno *.

On ne peut pas dire que Leopardi ignorait cette ode, classique en Italie et que d'ailleurs il a soin de citer dans sa Chrestomathie poétique : mais il agissait envers Testi comme Testi avait agi envers

* « Fra i quattro principali che sono il Chiabrera, il Testi, il Filicaia, il Guidi, io metto questi due molto ma molto sotto i due primi ; e nominamente del Guidi mi miraviglio come abbia potuto venire in tanta fama che anche presentamente si ristampi con diligenza e più volte. E perché il Chiabrera con molti bellissimi pezzi non ha solamente un ode che si possa lodare per ogni parte, anzi in gran parte

Horace, et Ombrera envers Pétrarque. Depuis le xive siècle, les lyriques italiens n'inventaient plus : l'originalité consistait à changer de maître. Leopardi est fidèle à la tradition. Du même ton que Pétrarque disait : « Je vais criant : paix, paix; Io vo gridando : pace, pace, » Leopardi écrit : « Je demande au ciel et au monde : « Dites, dites : qui l'a réduite à ce point?

Io chiedo al cielo,

E al mondo : dite, dite :

Chi la ridusse a taie?

Quoi de plus froid que cette interrogation fictive adressée au ciel et au monde? Et plus loin, que dire de cet harmonieux désordre où des questions de même nature se pressent, par un artifice de rhétorique que n'atténuent ni le sentiment de la mesure ni celui de la gradation?

Perché, perché? dov' è la forza antica, Dove 1' armi e il valore e la costanza? etc.

non vada biasimata, per ciô non dubito dar la palma a Testi ; il quale giudico che si fosse venuto in età meno barbara e avesse avuto agio di coltivare l'ingegno suo più che non fece , sarebbe stato senza controversia il nostro Orazio, e forse più caldo e veemente e sublime del latino. » (Epist., I, 140.)

* Sopra l'Italia, v. 1 3 et suiv.

C'est en vain que Leopardi, comme averti du peu de portée de ces déclamations impersonnelles et comme s'il voulait en corriger la froideur, introduit brusquement sa personnalité dans ce tableau des misères de l'Italie et s'écrie :

L'armi, qua l'armi * : io solo Combatterô, procomberô sol io.

On sent maintenant que cette exclamation perd, a la réflexion , toute apparence de naturel et de force par les motifs même qui d'abord la faisaient paraître touchante. C'est précisément parce que ce jeune Recanatais est chétif de corps, malade, incapable d'agir, qu'il déclame, quand il donne à son pays un sang qu'il n'aurait même pas la force d'aller lui offrir. Ce n'est pas lui qui parle : il se met à la place d'un Pétrarque, à la manière de ceux qui traitent un sujet imposé, et il dit ce que dirait Pétrarque, homme d'action, politique payant de sa personne; il le dit littérairement, sans que le poète engage le citoyen , il le dit en homme plus désireux de doter l'Italie du xixe siècle d'une

* Ainsi Enée, dans Virgile (EvéiJe, II, 668), s'écrie dans sa douleur de ne pouvoir sauver sa famille : « Arma, viri, Jcrte arma. » Mais qui ne voit combien cette exclamation, vaine dans la bouche de Leopardi, est naturelle et vraie dans celle d'Enée , dont Pyrrhus et les Grecs ont envahi ia d.-meure?

poésie lyrique digne du passé que de combattre pour l'indépendance de sa patrie.

Il y a plus d'originalité dans la strophe suivante, où Leopardi déplore le sort des Italiens morts loin de l'Italie au service de Napoléon Ier. La plus pure pitié, la plus sincère tristesse rendent aimables ces vers qui terminent la partie italienne de l'ode et que ne gâte aucun souvenir : « O malheureux celui qui à la guerre a été tué, non pour les paternels rivages, ni pour sa pieuse épouse, ni pour ses fils chéris, mais de la main des ennemis d'autrui, pour une nation étrangère, et qui ne peut pas dire en mourant : Douce terre natale! la vie que tu m'as donnée, voici que je te la rends :

Oh misero colui che in guerra è spento,

Non per li patrii lidi e per la pia

Consorte e figli cari,

Ma da nemici altrui

Per altra gente, e non puo dir morendo :

Aima terra natia,

La vita che mi desti ecco ti rendo. »

Mais par quelles images banales, par quels artifices usés sont amenés ces vers si vrais et si s:ra-

« Où sont tes fils? J'entends un bruit d'armes, de chars, de voix et de timbales ; en des contrées étrangères combattent tes fils. Écoute, Italie, écoute. Je vois, pu il me semble voir, un flot de fantas-

sins et de cavaliers, de la fumée, de la poussière la lueur des épées comme parmi les nuages des éclairs... :

Dove sono i tuoi figli? odo suon d'armi

E di carri e di voci e di timballi :

In estranie contrade

Pugnano i tuoi figliuoli.

Attendi, Italia, attendu Io veggio, o parmi,

Un fluttuar di fanti e di cavalli,

E fumo e polve, e luccicar di spade

Corne tra ncbbia lampi. »

N'est-on pas tenté de se demander, à la manière d'Alceste : qu'est-ce que « Odo suon d'armi e di carri »? et que : « Io veggio, o parmi, un fluttuar, etc. »? Ce style figuré sort du bon caractère et ■lié. Quand Nérée, dans un passage d'Horace que Leopardi avait peut-être dans la mémoire, va prophétisant les guerres troyennes et qu'il voit la sueur des hommes et des chevaux*, nous ne sommes ni surpris ni choqués : c'est que l'avenir est réellement ouvert à Nérée et que, par un don divin, non seulement il connaît les conséquences du rapt d'Hélène, mais encore il y assiste. Les paroles de Nérée sont aussi conformes à la vérité que celles de Régulus, dans une autre ode d'Ho-

Eheu ! quantus equis, quantus adest viris Sudor !

(Hor., Odes, I, 13.)

race, voulant décrire au sénat cette Carthage rendue plus grande par l'opprobre de l'Italie et disant : « J'ai vu...* » Et aussitôt nous voyons avec lui, nous sommes en Afrique avec lui. Dans Leopardi, nous ne saisissons qu'un artifice qui cache la pensée plus qu'il ne l'éclairé. Nous ne voyons pas davantage ces champs de bataille parce que l'auteur nous dit : « Je les vois. » Et, malgré cet avertissement : « Écoute, Italie, écoute, » ce n'est pas le bruit des épées que nous entendons, mais le son creux de métaphores à toute fin, utiles à la versification, mortelles à la poésie**.

La seconde partie de l'ode est, plus visiblement encore que la première, un jeu d'esprit, une fantaisie d'érudit. Nous savons qu'il avait déjà publié deux pastiches grecs d'Anacréon (Odes à V Amour et à la Luné) précédés de la traduction d'un prétendu hymne à Xeptune. De même, il veut ici

Signa ego punicis

Affixa delubris, et arma Militibus sine cède, dixit, Direpta vidi : vidi ego civium

Retorta tcrgo brachia libero

(Hor., Odes, III, 5.)

** Leopardi n'est-il pas encore plus sévère que nous pour lui-même et ne nous livre-t-il pas ses procédés de travail, pour ce qui est de ses premières poésies, quand il dit, dans 1 ébauche déjà citée de la Vergine guasla : « Plusieurs traits de sentiment peuvent être pris dans Horace, etc.? »

96 ESSAI SUR LEOPARD I.

refaire l'ode perdue de Simonide sur les héroïques combattants des Thermopyles. Il nous explique d'ailleurs très ingénuement ses intentions dans une page curieuse de sa première dédicace à Monti : « Il suffira, pour ce qui est du chant de Simonide qui se trouve dans la première can-one , que je fasse remarquer, non pour vous, mais pour la plupart des lecteurs (et je vous demande pardon du courage et du peu de bonté que je montre en vous écrivant ces choses) que ce grand des Thermopyles ait été célébré réellement par un poète grec de beaucoup de renommée et, ce qui est plus, qui vécut dans ces temps mêmes, Simonide en un mot, comme on le voit dans Diodore, au XIe livre, où sont même citées quelques expressions de ce poète. (Je laisse de côté l'épitaphe rapportée par Cicéron et par d'autres.) Deux ou trois de ces expressions tirées de Diodore sont traduites dans le cinquième vers de ma dernière strophe. Or je jugeais qu'à aucun autre poète lyrique, ni auparavant ni ensuite, ne s'offrit jamais aucun sujet aussi grand ni aussi convenable. En effet, ce qui est raconté ou lu après vingt-trois siècles, n'en tire pas moins de vive force des larmes des yeux étrangers, il semble qu'un tel fait presque vu et certainement entendu célébrer par qui que ce fût, dans la ferveur même de la Grèce victorieuse d'une armée telle qu'on n'en vit qu'alors en Europe, parmi les étonnements, les trépignements, les applaudis-

sements et les larmes de toute une nation exaltée, plus qu'on ne peut le dire ou le penser, par la conscience de la gloire acquise et par cet amour incroyable de la patrie qui a disparu avec les siècles, qu'un tel fait, dis-je, dût inspirer à n'importe quel Grec, surtout à un poète, une passion et une fureur tout à fait indicibles et surhumaines*. Pour ce motif, l'extrême regret que j'avais de la perte de la susdite composition me donna à la fin le courage de me mettre, comme on dit, dans les habits de Simonide, et ainsi, autant que le comportait ma médiocrité, de refaire son chant, au sujet duquel je n'hésite pas à affirmer que, s'il ne fut pas merveilleux, la renommée de Simonide ne fut alors qu'un vain bruit et ses écrits furent justement détruits par le temps. » — « Je ne crois pas, dit-il, dans la même dédicace refaite en 1824, qu'il se soit jamais trouvé un sujet plus digne d'un poème lyrique ni plus heureux que celui que choisit Simonide ou , pour mieux dire , qui s offrit à lui. »

Leopardi a donc voulu tromper, en quelque sorte, notre regret de la perte de ce célèbre poème

* Cette longue période, qu'il est presque impossible de mettre en français sans la dénaturer, n'est-elle pas un souvenir du style cicéronien des prosateurs trecentistes? Plus tard, en 1824, refaisant cette dédicace, Leopardi, plus indépendant, l'allège, la simplifie et y met la marque de son génie clair et simple.

98 ESSAI SUR LEOPARD I.

grec. Y a-t-il réussir A coup sûr, de tels vers n'ont pu sortir que d'une âme profondement pénétrée des lettres grecques, et jamais le brillant et superficiel Monti n'eût pu les écrire; on y retrouve l'helléniste prodigieusement précoce qui s'instruisit seul et, dés son enfance, vécut dans la Grèce antique. Mais, nous en demandons pardon à Leopardi, il a beau dire que debout sur la colline d'Anthela, Simonide, les joues mouillées de larmes, la poitrine haletante et le pied trébuchant, prit en main la lyre*; non, ce n'est pas le poète de Céos qui prend en main la lyre, ce n'est pas même un Grec, c'est Leopardi lui-même qui chante, c'est déjà le penseur qui fera le Brutus. Tout à l'heure, il prétendait être lui quand il chantait l'Italie, et il était Pétrarque ou Testi : maintenant il veut être un ancien, et son génie comprimé trop longtemps par l'imitation commence à se faire jour. Sans doute, c'est bien de Xerxès et de Léonidas qu'il s'agit. Ce sont bien là « les habits de Simonide, i panni di Simonide », mais est-ce de l'âme de Simonide que partent les pensées suivantes?

E sul colle d'Antela, ove morendo Si sottrasse da morte il santo stuolo, Simonide salia,

Guardando Tetra e la marina et il suolo. E di lacrime sparso ambe le guance, Et il petto ansante, e vacillante il piede, Toslieasi in man la lira.

« O très heureux, vous qui offrîtes votre poitrine aux lances ennemies pour l'amour de celle qui vous mit au jour; vous que la Grèce honore et que le monde admire. Quel si grand amour entraîna vos jeunes âmes dans les armes et dans les périls? quel amour vous entraîna dans l'amer destin? Comment*, ô fils, vous parut-elle si joyeuse, l'heure suprême, quand, en riant, vous courûtes vers le pas lamentable et dur?

Beatissimi voi,

Ch'offriste il petto aile nemiche lance

Per amor di costei ch'al sol vi diede ;

Voi che la Grecia cole, e il mondo ammira.

Kell'armi e ne'perigli

Quai tanto amor le giovanette menti,

Quai nell'acerbo fato amor vi trasse ?

Conie si lieta, o figli,

L'ora estrema vi parve, onde ridenti

Correste al passo lacrimoso e duro ? »

Les Grecs du temps des Thermopyles n'éprouvaient pas ce mélancolique étonnement en face du dévouement patriotique. Ils ne philosophaient pas ainsi sur les mystérieux ressorts des grandes réso-

* M. Valéry Vernier, dans sa traduction française des poésies lyriques de Leopardi (Paris, Librairie centrale, 1867), si sérieusement faite d'ailleurs, traduit : « Qu'elle vous parut joyeuse, etc. » Ce contre-sens ne vient-il pas d'une conception fausse de l'état d'esprit où Leopardi était déjà vers 1818? M. Paul Heyse a mieux compris.

lutions humaines. « Cet amour si grand >> qui entraine les âmes généreuses, ils ne se demandaient point quel il était. Ils le connaissaient. C'était pour eux d'abord un sentiment religieux, mis par l'éducation au fond des âmes dès que les âmes s'étaient ouvertes, puis un sentiment simple, pur, sans affinité secrète avec l'amour-propre, et qu'ils n'avaient point soumis, ni dans leurs conversations ni dans leurs écrits, à des analyses corruptrices. Il v a des siècles de libre recherche, et plus d'un Pascal et d'un La Rochefoucauld, entre ce panégyrique touchant, mais raffiné dans sa forme interrogative, et les naïves louanges dont les lambeaux nous ont été conservés parmi les débris de l'œuvre lyrique de Simonide.

On a déjà fait remarquer avec raison* que si dans Simonide ces mots : « Votre tombe est un autel » paraissent avoir fait une grande impression sur des auditeurs grecs, c'est que, dans les idées des Grecs, c'était bien d'un véritable autel qu'il s'agissait, où se feraient de véritables sacrifices, et qui serait l'objet, non pas d'une vénération vague et intermittente, mais d'un culte déterminé et continu. Dans Leopardi, quand Simonide dit : « Votre tombe est un autel, » c'est évidemment une métaphore : il entend par là que la tombe de ces hommes sera respectée comme le serait un autel,

' M. de Sanctis, Saggi crilici. Nous lui devons beaucoup.

et il ajoute non pas : « On y fera des sacrifices, » mais : « Les mères y viendront montrer à leurs enfants les belles traces de votre sang* » (c'est-à-dire, j'imagine, leur parler de vos exploits), ce qui n'est pas la même chose que de leur faire accomplir une vraie dévotion. Mais ce qui est bien moins grec encore, c'est que Simonide en personne se met en scène dans les derniers vers et ne craint pas d'exprimer, comme conclusion de son ode, les sentiments particuliers que fait naître en lui la vue de l'héroïsme des Spartiates : « Voici que je me prosterne, ô hommes bénis, sur le sol et que je baise ces rochers et ces mottes de terre qu'on louera et célébrera éternellement de l'un à l'autre pôle. Ah! que ne suis-je avec vous là-dessous et que n'est-elie mouillée de mon sang, cette terre si douce! Si mon destin est autre, s'il ne consent pas à ce que pour la Grèce je ferme mes yeux mourants, renversé à la guerre, puisse la modeste renommée de votre poète dans les races futures, si les dieux le veulent, durer autant que la vôtre durera :

. ... Ecco io mi prostro,

O benedetti, al suolo,

E bacio questi sassi e queste zolle,

E qua mostrando

Yerran le madri ai parvoli le belle

Orme del vostro sangue.

Che fien lodate e chiare eternamente

Dali' uno ail' altro polo.

Deh foss' io pur con voi qui sotto, e molle

Fosse del sangue mio quest' aima terra :

Che se il fato è diverso, e non consente

Ch' io per la Grecia i moribondi lumi

Chiuda prostrato in gucrra,

Cosi la vereconda

Fama del vostro vate appo i futuri

Possa, volendo i numi,

Tauto durar quanto la vostra duri. »

Outre qu'il y a peut-être quelque chose d'un peu théâtral dans ce mouvement : « Voici que je me prosterne, Ecco io mi prostro... » on peut affirmer que jamais un lyrique grec, pas plus le mélancolique Simonide que le sublime Pindare, n'aurait dit : « Deh foss' io pur con voi qui sotto ! » Était-ce en effet le moment, quand on célébrait un acte qui avait fait tressaillir la Grèce entière, de ramener l'attention de la Grèce, non sur les héros des Thermopyles, ni sur la Patrie, mais sur un homme, et sur l'homme qui devait le plus s'effacer, sur l'auteur même du poème? D'ailleurs tout ce que dit excellemment Leopardi dans la dédicace à Monti sur la beauté d'un tel sujet, sur l'état d'âme où devaient se trouver Simonide et les auditeurs de Simonide, toute cette analyse exacte des conditions de la poésie lyrique fait éclater à merveille l'invraisemblance de cette reconstruction antique.

ESSAI SUR LEOPARD I.

Mais si nous oublions cette prétention de nous rendre Simonide et si nous ne cherchons dans ce cadre grec que les traits de Leopardi lui-même, comme ces invraisemblances nous intéressent ! Comme elles nous livrent l'âme du jeune penseur! C'est lui qui se prosterne, c'est lui qui baise « ces rochers et ces mottes de terre », et surtout c'est lui qui s'écrie : « Deb foss' io pur cou voi qui sottql » C'est la première fois qu'il invoque cette mort dont il va s'éprendre si ardemment. Il la veut encore éclatante, patriotique, utile. Bientôt c'est la mort sans épithète qu'il demandera, c'est-à-dire la cessation de la vie, le néant où l'on ne souffre plus.

Telle est cette seconde partie, plus menteuse que la première en ce qu'elle ne donne même pas le pastiche que Leopardi avait promis, mais aussi plus originale en ce qu'elle annonce l'apparition de la pensée intime du poète, pensée encore inconsciente, mais qui grandit sous ces souvenirs d'érudit et sous ces formes de convention qu'elle va bientôt briser.

On voit maintenant combien diffèrent en cette ode non seulement la forme et le fond, mais encore l'inspiration apparente et avouée de Leopardi et son inspiration latente et inavouée : « L'auteur, écrivait-il* et croyait-il, veut par ses chants

'Voir le court préambule de l'édition de Bologne 1S24, intitulée : A chi legge (Sticdi giov., p. 237). La crainte de

ranimer l'amour Je la patrie... » et quand, soulevant le voile de la tradition et de la convention, nous avons pénétré jusqu'au fond de l'âme de Leopardi, nous nous disons invinciblement que bientôt il ne croira plus à la patrie.

L'apparence est donc qu'il a voulu relever le courage de ses contemporains par la peinture des misères de la patrie, et, en leur rappelant l'héroïsme des Spartiates aux Thermopyles, les faire rougir de leur lâcheté.

La réalité, c'est qu'en élève habile il a imité dans une langue pure Pétrarque et les imitateurs de Pétrarque, et que son esprit seul s'est exercé dans cette déclamation ; puis , dégoûté des choses modernes, il est revenu vers cette Grèce où il s'était formé d'abord. L'habitude l'y ramenait et aussi son pessimisme naissant. Le présent est mauvais, se dit-il, le passé valait sans doute mieux, et il séjourne de nouveau dans le passé sous le patronage de Simonide dont le génie un peu triste lui est sympathique. Alors sans doute on était bon, généreux, héroïque. C'est alors qu'il eût voulu vivre, ou plutôt mourir; car un instinct lui dit déjà que vivre, même alors, c'était souffrir; mais du moins, en cette Grèce, on mourait aisément, noblement. Aujourd'hui, il n'y a plus de Thermola Censure autant que l'ironie a inspiré les réflexions qnl s'y trouvent sur la prétendue satisfaction que cause aux Princes le patriotisme de leurs sujets.

pyles; il faut vivre, se consumer dans un Recanati, en téte-à-téte avec ses pensées et sa douleur, et voir s'en aller une à une les belles chimères qui pourraient faire aimer la vie. hier la Religion, aujourd'hui la Patrie, demain peut-être l'Amour.

Ad Atigelo Mai ; progrès de la pensée pessimiste.

La seconde canzone parut avec la première et fut probablement composée immédiatement après, dans le même état d'esprit que nous venons d'analyser. En effet, malgré la différence des titres, l'ode sur le monument de Dante qui se préparait alors à Florence, exprime les mêmes idées et laisse voir, plus clairement encore, la même philosophie secrète que l'ode à l'Italie ; elle en est la suite et le développement. Celle-ci ne peut guère se comprendre sans celle-là. Il s'agit encore des misères de l'Italie comparées à sa gloire d'autrefois et de l'engourdissement actuel des âmes : « Pourquoi sommes - nous venus en des temps si pervers ? Pourquoi nous as-tu donné de naître ou pourquoi

ESSAI SUR LEOPARD!.

auparavant ne nous as-tu pas donné de mourir, cruel destin? Nous voyons notre patrie servante et esclave d'étrangers et d'impies, nous voyons la lime mordante ronger sa vertu, et, en aucun point, il ne nous a été donné d'adoucir par quelque secours ou quelque consolation l'impitoyable douleur qui la déchirait. Ah ! tu n'as pas eu notre sang et notre vie, ô chère patrie, et je ne suis pas mort pour ta cruelle fortune. Ici la colère et la pitié abondent dans les cœurs; un grand nombre de nous ont combattu, sont tombés; mais ce n'était pas pour la moribonde Italie ; c'était pour ses tyrans.

Perché venimmo a si perversi tempi?

Perche il nascer ne desti o perche prima

Non ne desti il niorire,

Accrbo fato? onde a stranLri ed impi

Nostra patria vedendo ancella e schiava,

E da mordace lima

Roder la sua virtù, di nuiraita

E di nullo conforto

Lo spiento dolor che la sraccijva

Ammolir ne fu dato in parte alcuna.

Ahi! non il sangue nostro e non la vita

Avesti. o cara ; e morto

lo non son per la tua cruda fortuna.

Qui Tira al cor, qui la pietade abbonda :

Pugnô, cadde gran parte anche di noi :

Ma per la moribonda

.:o : per li tiranni suoi. »

On reconnaît les idées déjà remarquées dans l'ode précédente : Xessun pugna per te ? Non li di-

fende nessun de titol? etc. Mais la forme est plus heureuse, plus naturelle. On dirait que Leopardi, presque mécontent de sa première œuvre, éclairé par les fautes dans lesquelles il est tombé, traite à nouveau le même thème, remaniant et refaisant les développements. Nulle part ce travail de correction et de refonte n'est plus visible que dans l'épisode de la retraite de Russie, qui correspond évidemment à la troisième stance de l'ode à l'Italie, jugée insuffisante : « Père, si tu ne t'indignes pas, tu es changé de ce que tu fus sur terre. Ils mouraient sur les tristes rives des Ruthènes, dignes, hélas! d'une autre mort, les braves Italiens; et l'air, le ciel, les hommes et les bêtes leur faisaient une guerre immense. Ils tombaient légion par légion , à demi-vêtus , maigres et sanglants, et la neige était le lit de leurs corps malades. Alors quand venaient les souffrances suprêmes, se souvenant de cette mère désirée, ils disaient : Oh ! ce n'est point par les nuées et par le vent que nous aurions dû périr, mais par le fer et pour ton bien, ô notre patrie. Voici qu'éloignés de toi, quand nous sourit notre plus bel âge, ignorés du monde entier, nous mourons pour cette nation qui te tue.

Padre, se non ti sdegni,

Mutato sei da quel che fosti in terra.

Morian per le rutene

Squallide piagge, ahi d'altra morte degni,

Gl i'itali prodi : e lor fea l'aere e il cielo

I08 ESSAI SUR LïOrARDI.

E gli uomini e le bclve immensa gucrra. Cadeano a squadre Semivestiti, maceri e cruenti, Ed era letto agli egri corpi il gelo.

Allor quando traean l'ultime pêne, Membrando questa desiata madré, Diceano : oh non le nubi e non i vend, Ma ne spegnesse il ferro, e per tuo bene, O patria nostra. Ecco da te rimoti, Quando più bella a noi l'età sorride, A tutto il mondo ignoti, Moriam per quella gente clie t'uccide. »

Il y a de l'indépendance dans cette description, et un accent d'énergie digne d'Alfîeri dans le trait final : « Moriam per quclla gente chc t'ucciih. » Mais ce n'est qu'un éclair : presque toute l'ode, malgré une préoccupation incontestable du naturel et de la simplicité, nous traîne dans la convention, dans de laborieuses métaphores et dans des souvenirs d'auteurs classiques trop connus et trop exploités. Ainsi peut-on se plaire au passage suivant, quand on connaît les pages où Cicéron déplore la mort de Crassus et l'imitation que Tacite en a faite à la fin de la vie d'Agricola? « Tu es heureux, Dante, toi que le destin n'a pas condamné à vivre au milieu de tant d'horreurs; toi qui n'as pas vu les femmes italiennes aux bras d'un soldat barbare, ni les villes et les maisons pillées et détruites par la lance ennemie et la fureur étrangère; ni les œuvres du génie italien emmenées au delà des Alpes pour une servitude misérable; ni les

tristes chemins encombrés d'une foule de chars; ni les âpres commandements ni la domination superbe ; toi qui n'as pas entendu les outrages et la parole impie de liberté qui nous raille au bruit des chaînes et des fouets. Qui ne se lamente? Quelle chose n'avons-nous pas soufferte? A quoi n'ont-ils pas touché, ces félons? A quel temple, à quel autel ou à quel crime?

Beato te che il fato

A viver non dannô fra tanto orrore ;

Che non vedesti in braccio

L'Itala moglie a barbaro soldato ;

Non predar, non guastar cittadi e côlti

L'asta inimica e il peregrin furore ;

Non degli tali ingegni

Tratte l'opre divine a miseranda

Schiavitude oltre l'alpe, e non de folti

Carri impedita la dolente via;

Non gli aspri cenni ed i superbi regni ;

Non udisti gli oltraggi e la nefanda

Voce di libertà che ne schernia

Tra il suon délie catene et de' flagelli.

Chi non si duol ? che non soffrimmo ? intatto

Che lasciaron quei felli?

Quai tempio, quale altare o quai misfatto? »

Assurément, tout n'est pas réminiscence ou imitation dans cette ode, et les apostrophes à Dante, qui forment les deux dernières strophes, ne sont pas sans originalité ni sans grandeur. Leopardi interroge Dante sur les destinées de la patrie. Estelle morte pour toujours? Faut-il désespérer d'elle?

ESSAI SUR LEOl'AKDJ.

Et ces questions ne sentent point la rhétorique, d'abord parce que dans le poème dantesque se trouve en effet comme l'âme de la patrie italienne et que les vers du chantre divin ne restèrent jamais sans réponse pour qui sut les interroger avec foi, ensuite parce que Leopardi s'est demandé plus d'une fois à lui-même ce qu'il demande « à l'illustre père du rythme étrusque ». Plus d'une fois ce jeune esprit a dû se poser ce problème, précurseur du pessimisme prochain : « In eterno perimmol e il nostro scorno non ha ver un confine} » Mais pour en venir à cet endroit qui n'est touchant et naturel que parce qu'il reflète les idées intimes, par quelles longueurs et quelles froides déclamations ne nous faut-il point passer ! Voici comment Leopardi essaie d'exprimer l'enthousiasme inspirateur de ceux qui préparent le monument de Dante : « La hauteur du sujet vous inspirera ; il vous enfoncera dans le sein d'acres aiguillons. Qui dira les troubles orageux de votre fureur et de votre immense amour? Qui peindra l'éclair des yeux? Quelle voix mortelle peut égaler en la figurant une chose céleste? Loin, loin d'ici toute âme profane ! Oh ! quelles larmes l'Italie réserve à cette noble pierre !

Voi spirerà l'altissimo subbietto,

Ed acri punte premeravvi al seno.

Chi dira l'onda e il turbo

Del furor vostro e delfimmenso affetto?

ESSAI SUR LEOPARD I.

Chi pingerà l'attonito semblante?

Chi degli occhi il baleno ?

Quai puô voce mortal céleste cosa

Agguagliar figurando?

Lunge sia, lunge aima profana. Oh quante

Lacrime al nobil sasso Italia serba ! »

Mais tout à coup, sans préparation, comme à l'insu du poète , la pensée même de Leopardi se produit en quelques mots jetés à la fin de la description de la retraite de Russie. Quelle surprise et quelle joie de rencontrer, au milieu de formes de convention, dans ce lyrisme trop souvent impersonnel, parfois banal, ces vers exquis et purs, que ne pourront effacer de notre esprit même les plus belles des poésies purement philosophiques : « Ames chères, bien qu'infinie soit votre infortune, donnez-vous la paix; et que ceci vous console que vous n'aurez aucune consolation ni dans cet âge ni dans l'âge futur. Dans le sein de votre douleur sans limites reposez-vous, ô vrais fils de Celle à la suprême adversité de laquelle la vôtre est seule assez grande pour ressembler.

Anime care,

Bench'infinita sia vostra sciagura,

Datevi pace : e questo vi conforti

Che conforto nessuno

Avrete in questa o nell' età futura.

In seno al vostro smisurato affanno

Posate, o di costei veraci figli,

Al cui supremo danno

Il vostro solo è tal che s'assomi'li. »

Nelle nozze délia sorella Paolina et A un vincitore nel pallone.

Si dans les différentes éditions des poésies, l'ode à Angelo Mai vient la troisième, ce n'est point une fantaisie des éditeurs : Leopardi lui-même, dans la première édition générale de ses œuvres, l'avait placée la troisième, sans doute pour réunir en une même partie de son livre les cinq odes où il est question du patriotisme. Mais, chronologiquement, elle ne viendrait que la neuvième. Elle fut composée et imprimée à part (Rome, 1820) deux ans après les premières odes et un an après les Idylles, qui sont au nombre de six, et qui occupent une place considérable dans l'œuvre de Leopardi. Sans doute, il y a peu de rapport entre le sujet des Idylles et celui des odes patriotiques. Cependant, quand même elles ne seraient que de petits poèmes champêtres à l'imitation de Théocrite, elles n'en marqueraient pas moins un progrès vers la négation de l'idée de patrie. Que dire en effet d'une inspiration patriotique qui manque au

bout de deux odes et d'un esprit assez prompt à se dégager des malheurs de l'Italie, si présents et qui s'accroissent chaque jour, pour se tourner tout entier vers les objets habituels de l'idylle? Mais il y a autre chose dans les Idylles, ou plutôt ce titre d'Idylles est impropre, et Leopardi a eu raison d'y renoncer dans les éditions subséquentes : c'est l'histoire de l'âme de Leopardi qui fait un pas de plus vers la conclusion, et le lien est facile à saisir, entre l'Infini, par exemple, l'une des plus belles Idylles, et les odes patriotiques. « Le passé valait mieux que cet âge de misère », a dit en résumé l'auteur du chant de Simonide, et à ce mot : « le passé » sa pensée prend son essor. Le voilà loin des choses présentes, remontant les âges par delà son siècle qui lui cache les âges précédents, comme la haie de son jardin lui cache l'horizon, il cherche, il voyage en des régions qui sont sans doute meilleures et à coup sûr qui sont autres ; sa pensée s'anéantit en cette immensité et se plaît au naufrage dans une telle mer, qui est au fond l'incrédulité, la négation de toutes choses :

E mi sovvien l'eterno,

E le morte stagioni, e la présente

Et viva, et il suon di lei. Cosi tra questa

Immensità s'annega il pensier mio ;

E il naufragar m'è dolce in questo mare.

Revenu de ce naufrage, l'état présent des choses, la présente stagione, la patrie, l'avenir de la patrie

lui paraissent des chimères. Sans doute ce n'est pas cette idée qu'il exprime dans les premiers et dans les derniers vers de l'ode qui sont plus particulièrement adressés à Y Halo ardito, au savant qui rend à l'Italie les monuments perdus du génie national : Angelo Mai, en trouvant la République de Cicéron, a trouvé le meilleur instrument de relèvement pour le pays ; que l'Italie tourne les yeux en arrière ; si elle se relève, ce n'est que par l'exemple des aïeux qu'elle se relèvera. Te) est le cadre de l'ode, dernier sacrifice à la convention, hommage rendu au patriotisme de Mai, et, si l'on s'en tenait à ces formes encore optimistes, on n'y verrait rien qui différât essentiellement de l'ode à l'Italie. Mais, pour aller au fond de la pensée, le lecteur n'a plus besoin de lever le voile : Leopardi le déchire lui-même : « O glorieux ancêtres, conservez-vous encore quelque espérance de nous ? N'avons-nous pas péri tout entiers? Peut-être le pouvoir de connaître l'avenir ne vous est-il pas ravi. Moi, je suis abattu, et je n'ai aucune déense contre la douleur; obscur m'est l'avenir et tout ce que j'en distingue est tel que cela me fait paraître l'espérance comme un songe et une fjlie :

Di r.oi serbate, o gloriosi, ancora Qualche speranza? in tutto Non siam periti? A voi forse il futuro Conoscer non si toglie. Io son distrutto,

ESSAI SUR LEOPARD I. I t <}

Ne schermo alcuno ho dal dolor, chè scuro M'è l'avvenire, e tutto quanto io scerno E tal che sogno e fola Fa parer la sperauza »

Puis il passe en revue les grands Italiens, Dante, Christophe Colomb, Arioste, Tasse, Alfieri, et, au lieu de saluer en eux l'image de l'Italie, il leur demande à quoi en définitive ont abouti leurs efforts. Il semble que les uns aient fini par ne plus croire à la patrie ; les autres se sont brisés dans une lutte insensée. Dante lui-même, l'Italien par excellence, Dante, qu'a-t-il fait ? Il a préféré l'enfer à la terre, tant la terre lui était odieuse. Il a vécu dans les larmes, heureux encore d'avoir souffert, car nous ne souffrons même pas, nous autres hommes du dix-neuvième siècle : nous nous ennuyons.

« Elles étaient chaudes encore, tes cendres saintes, ennemi indompté de la fortune, dont le dédain et la douleur préférèrent l'enfer à la terre. L'enfer! et quelle région en effet ne vaut pas mieux que la nôtre? Et tes douces cordes murmuraient encore touchées par ta droite, infortuné amant. Ah ! de la douleur sort et naît le chant italien. Et cependant moins pesant, moins mordant est le mal dont on souffre que l'ennui dont on étouffe. O heureux toi dont pleurer fut la vie! Nous, l'ennui nous a mis le maillot ; près de notre ber-

Il6 ESSAI SUR LEOPARDI.

ceau il se tient immobile, et, sur notre tombe, le néant.

Eran calde le tue ceneri saute,

Non domito nemico

Délia fortuna, al cui sdegno e dolore

Fu più l'averno che la terra amico.

L'averno : e quai non è parte migliore

Di questa nostra? E le tue dolci corde

Susurravano ancora

Dal tocco di tua destra, o sfortunato

Amante. Ahi dal dolor comincia e nasce

L'Italo canto. E pur men grava *e morde

11 mal che n'addolora

Del tedio che n'affoga. O te beato

A cui fu vita il pianto ! A noi le fasce

Cinse il fastidio ; a noi presso la culla

Immoto siede, e su la tomba, il nulla. »

Et Christophe Colomb? quel service a-t-il rendu en découvrant l'Amérique? Il a cru accroître l'empire des hommes; il a rapetissé la terre. Nous la pensions infinie; maintenant nous en connaissons les limites, nous les touchons, et nous nous consumons d'ennui :

« Mais tu vivais alors avec les astres et la mer, fils audacieux de la Ligurie, quand au delà des colonnes, au delà des rivages où l'on avait cru le soir entendre siffler l'onde quand le soleil s'y plongeait, te confiant aux flots infinis, tu retrouvas les rayons du soleil déjà couché et le jour qui naît alors que pour nous il a disparu ; tu

vainquis toute opposition de la nature; la découverte d'une immense terre inconnue fut la gloire de ton voyage et de ton retour plein de dangers. Hélas ! hélas ! mais le monde, une fois connu, ne s'accroît pas, il diminue plutôt, et l'air sonore, la terre bienfaisante et la mer apparaissent bien plus vastes aux enfants qu'au sage.

Ma tua vita era allor con gli astri e il marc,

Ligure ardita proie,

Quand' oltre aile colonne, ed oltre ai iidi,

Cui strider l'onde ail' attuffar del sole

Parve udir su la sera, agi' infiniti

Flutti commesso, ritrovasti il raggio

Del sol caduto, e il giorno

Che nasce allor ch' ai nostri è giunto al fondo :

E rotto di natura ogni contrasto,

Ignota immensa terra al tuo viaggio

Fu gloria, e del ritorno

Ai rischi. Ahi ahi, ma conosciuto il mondo

Non cresce, anzi si scema, e assai più vasto

L'etra sonante e l'aima terra e il mare

Al fanciullin, che non al saggio, appare. »

«... Voici maintenant que le monde est représenté dans une petite carte. Voici que tout est semblable et que les découvertes n'accroissent que notre néant.

Figurato è il mondo in brève carta ;

Ecco tutto è simile, e discoprendo Solo il nulla s'accresce »

ESSAI SUR LEOl'AKDI.

Ainsi parleront les hommes dans l'Histoire du genre humain : ils ne seront pas plus vite dégoûtés de la prétendue variété que met dans le monde un Jupiter avare et jaloux, et il n'y aura guère plus d'incrédulité dans cette satire des croyances humaines que dans cette ode qui veut paraître patriotique.

Mais si Colomb, par sa découverte, ne rendit pas la vie plus attrayante, ne fut-il pas utile au bonheur des hommes, ce chantre errant des armes et des amours, qui naissait alors, cet ingénieux créateur d'un monde enchanté où ses contemporains se sont distraits, parmi les plus douces fantaisies et les plus aimables mensonges, des horreurs de la guerre civile et du dégoût de la réalité? Eh bien! dans Arioste lui-même, dans le joyeux Arioste, se cache la philosophie de la douleur et du désespoir. Car d'après lui les seules choses qui font aimer la vie, ce sont les gaies fictions, les folles chimères, les illusions des vieux romans de chevalerie. Chassez ces rêves légers, fermez le livre, que vous reste-t-il? Rien, si ce n'est de savoir avec certitude que tout est vain, excepté la douleur.

■ Il certo e solo

VeJer che tutto è vano altro die il duolo. »

Mais Tasse? Celui-là du moins chanta l'espérance et la foi : dans ses vers, le barbare infidèle

est vaincu, et Jérusalem délivrée : voici le règne du christianisme et de la civilisation. Imaginations ! mensonges ! L'humanité est pire que jamais. Loin de régénérer l'Italie, les poèmes de Tasse ne préservèrent même pas leur auteur « des glaces dont la haine et l'immonde jalousie des particuliers et des tyrans avaient entouré son âme brûlante*. » L'amour même, la dernière illusion de la vie, l'abandonna. Il connut la réalité du néant. L'heure suprême fut pour lui une récompense et non pas une peine : « C'est la mort que demande quiconque a connu notre mal, et non pas une couronne :

Morte domanda

Chi nostro mal conobbe, e non ghirlanda. »

Ht qu'on ne dise pas : « C'est la faute du temps : les comtemporains de Tasse étaient mauvais. » Nous sommes pires. Nous ne sommes plus jaloux des poètes : nous sommes indifférents. Le tardif honneur que Tasse reçut, personne aujourd'hui ne le lui préparerait, en ce siècle de chiffres. Après tant d'années, la postérité n'a pas réparé

Il dolce canto

Non valse a consolarti o a sciorre il ge'o Onde l'aima t'aveau, cb'era si calda, Cinta l'odio e l'immondo Livor privato e de' tiranni.

l'injustice des hommes du seizième siècle : l'immortel ennui de Tasse est encore flétri du nom de folie.

Voici pourtant un homme dont l'œuvre ne parait pas stérile : il a, sur la scène, déclaré la guerre à la tyrannie. L'Italie de l'avenir ne vitelle pas dans ses tragédies et sa fïère Antigone n'a-t-elle pas fait trembler sur le trône les oppresseurs du pays de Brutus ? Hélas! vaines maximes, inutiles escarmouches, simulacres de bataille. Seul, Altîeri s'est élancé dans l'arène et seul il y a combattu, tout frémissant de mépris, sans espoir de succès. Il n'a point eu de successeur. Il n'en aura point. Aujourd'hui l'intelligence est descendue, la foule a monté :

« Sceso il sapidité

E salita è la turba a un sol confine, Che il mondo agguaglia <>

Il faut cependant revenir à Angelo Mai, dont la découverte est le sujet annoncé dans cette ode. La conclusion naturelle et forcée de cette éloquente affirmation de la prétendue impuissance de tous les grands Italiens, serait que là où n'ont rien pu Dante, Colomb, Tasse, Alfieri avec leurs œuvres et leur personnalité, Angelo Mai ne pourra rien avec son palimpseste fraîchement déchiffré. Mais cette conclusion, Leopardi croit sans doute de meilleur goût de ne point la tirer lui-même. Il

termine brusquement en conseillant à Mai de continuer ses recherches patriotiques. Sans atténuation de ce qu'il a dit, sans transition, sans ménagement d'aucune sorte, après avoir parlé de l'égalité médiocre des esprits, il en vient à louer l'optimisme de Mai dans cette stance toute pessimiste, et continuant le vers commencé par : Che il mondo aggiiaglia, il s'écrie : « O inventeur fameux, continue; réveille les morts, puisque les vivants dorment ; arme lès langues éteintes des anciens héros; tellement qu'à la fin ce siècle de fange ou désire la vie et se lève pour des actes illustres ou ait honte de lui-même.

O scopritor famoso

Segui : risveglia i morti, Poi che dormono i vivi ; arma le spente Lingue de' prischi eroi ; tanto che in fine Questo secol di fango o vita agogni E sorga ad atti illustri, o si vergogna. »

Est-il possible de voir, dans ces vers si peu attendus, autre chose qu'un courtois hommage destiné à faire accepter les idées pessimistes qui sont le fond de cette canzone ? N'est-ce pas là une sorte de passeport aux dures vérités hardiment dévoilées par le poète? Ainsi Pétrarque, après avoir gourmande les grands de l'Italie, termine par ce conseil donné à sa canzone de dire courtoisement ce qu'il a la charge de dire : Canzone, io t'ammonisco che tua raçion cortesatnente dica.

SSAI SUR LEOPARD I.

Il semble aussi que Leopardi ne veut pas dire à ses contemporains : « La patrie est une chimère, » de peur de les plonger trop brusquement dans la vérité, c'est-à-dire dans le désespoir. Il redoute peut-être aussi pour lui-même d'entendre le bruit de la négation terrible qui est au fond de son cœur. Il aime à dire aux autres et, à son insu peut-être, il ne lui déplaît pas de se dire : « Si le sentiment patriotique n'est plus qu'une illusion, il exista réellement autrefois. » Et il revient aux anciens, aux Romains et aux Grecs, non que le penseur espère se convaincre que ce qui est chimère aujourd'hui n'était pas chimère il y a deux mille ans, mais le poète trouve ces histoires de l'antiquité belles et dignes d'être chantées, propres peut-être à distraire ses lecteurs du sentiment amer du néant des choses, et il les chante non comme réelles, mais comme si charmantes qu'on regrette qu'elles ne soient pas réelles. Et puis, n'oublions pas que Leopardi ne prétend pas qu'il soit bon de rechercher et de propager la vérité. Et s'il y a pour le sage, une fois les illusions tombées, une âpre satisfaction à savoir que rien n'est vrai, hormis la douleur, et à souffrir en connaissance de cause, est-il indispensable d'infliger cette science aux âmes ignorantes, faibles, et qui sont encore les dupes heureuses d'un mirage séduisant? Ainsi la sœur du poète, cette aimable Pauline, que YEpistolario nous a fait connaître, va

laisser le nid paternel, il patrio nido, pour entrer dans la vie, pour se marier*. Leopardi, dans l'ode qu'il lui adresse à l'occasion de son mariage, l'année même de l'ode à Angelo Mai, va-t-il lui dévoiler tout d'un coup, à cette frêle jeune fille, l'accablante vérité? Il ne lui voudra dire que ce qu'elle en doit savoir pour que les premiers mécomptes ne lui soient pas trop cruels. Elle va, lui dit-il, se séparer des fantômes riants et des erreurs fortunées qui jusqu'alors ont embelli sa vie; elle va accroître la malheureuse famille de la malheureuse Italie :

L'infelice famiglia all'infelice Italia accrescerai.

Il ne lui dit pas que ses fils tromperont fatalement toutes s.es espérances puisque toutes les espérances humaines doivent être trompées. Non : il est une vertu farouche, haute, Spartiate, à laquelle elle doit les porter : « Ou malheureux ou lâches seront tes fils : choisis-les malheureux :

O miseri o codardi

Figliuoli a vrai. Miseri eleggi. »

« Hélas ! c'est trop tard , c'est dans le soir des

* On sait que ce mariage fut rompu et que Pauline, plusieurs fois fiancée, mourut fille.

124 ESSAI SUR LEOPARD!.

choses humaines que celui qui naît acquiert le mouvement et le sentiment :

Abi troppo tardi

E nella sera délie umane cose,

Acquista oggi chi nasce il moto e il senso. »

Que Pauline songe que son rôle de femme sera laborieux et fatigant. Les femmes peuvent beaucoup dans la société, et peut-être ont-elles une terrible part de responsabilité dans la dégénérescence de notre race. Mais les femmes ne sont-elles pas mauvaises, comme toutes choses au monde? 11 n'en était pas ainsi autrefois : exemple, les fiancées lacédémoniennes et la généreuse Virginie. Et c'est par le récit de l'héroïsme de la jeune Romaine que finit la canzone, laissant l'âme de Pauline bien incertaine, bien troublée par ces sombres réflexions sans lien apparent, et cet aspect austère et inaccessible qui est donné au devoir. Mais n'at-elle pas entrevu le fond de la pensée de son frère ? Leopardi, voulant avertir sa sœur, et peutêtre avec elle les femmes de son temps, n'a-t-il pas laissé échapper le fatal secret? Qui peut se méprendre sur la pensée intime de cette ode étrange où la vertu est placée si haut qu'une femme n'y peut atteindre, ou si loin qu'elle disparaît presque dans les légendes d'un passé héroïque? En tout cas, on n'y voit point de succès possible pour la vertu. Quand le poète dit : « Choisis-les malheureux, »

ESSAI SUR LEOPARD I,

il ne veut pas dire : « Ils seront malheureux sans doute, mais ils seront utiles à leur pays. » Il songe à ce malheur en quelque sorte philosophique, c'està-dire à ce sentiment du néant, qui, s'il vient à naître dans une âme forte j trouve en lui-même une satisfaction.

Aux jeunes gens d'ailleurs, la même année, il parle un langage moins voilé : « Notre vie, leur dit-il, à quoi est-elle bonne? seulement à la mépriser. Elle est heureuse alors qu'enveloppée dans les périls elle s'oublie elle-même, quand elle ne mesure pas la perte des heures vermoulues et lentes et n'en écoute pas la fuite ; elle est heureuse, alors que, le pied poussé vers le passage léthéen, nous la revoyons plus attrayante :

Kostra vîta a che val? solo a spregiarla : Beata allor che ne' perigli avvolta, Se stessa obblia, ne délie putri e lente Ore il danno misura e il flutto ascolta ; Beata allor che il piede Spinto al varco leteo, più grata riede. »

Tels sont les derniers vers de l'ode à un jeune homme vainqueur au jeu de hallon, et il est difficile de se méprendre sur la portée de telles paroles. Ainsi le but de la vie, c'est le fleuve d'oubli, ce sont les eaux profondes et sûres où l'on s'abîme à jamais, c'est le néant où l'on arrive par l'oubli. Cette pensée est plutôt le préambule du Brutus,

126 ESSAI SUR LEOP A RDI.

qui nous attend à la page suivante, que la conclusion de ces promesses de gloire, de ces félicitations encourageantes qui sont semées dans les deux premières strophes. Mais nous savons maintenant comment se forme la pensée du poète et par où elle passe pour arriver, comme fatalement, à une formule pessimiste. Dans cette dernière ode, ce travail intérieur est plus apparent que dans les autres. Voici d'abord la première impression produite sur l'âme de Leopardi par le fait qui est l'occasion de la canzone, la victoire d'un jeune homme dans un jeu d'adresse noble et viril : « Apprends, noble jeune homme, à connaître le visage et l'agréable voix de la gloire et combien la vertu laborieuse est au-dessus d'un loisir efféminé... Toi, l'arène retentissante, le cirque et les frémissements de la faveur populaire t'appellent à des actes illustres; toi, fier de ta jeunesse, la patrie aimée te prépare aujourd'hui à renouveler les antiques exemples :

Di gloria il viso e la gioconda voce,

Garzon bennato, apprendi,

E quanto al femmiuile ozio sovrasti

La sudata virtude

Te l'echeggiante

Arena e il circo, e te fremendo appella

Ai fatti illustri il popolar favore ;

Te rigoglioso dell*età novella

Oggi la patria cara

Gli esempi antichi a rinnovar prépara. ■

ESSAI SUR LEOPARD T.

Puis, comme toujours, Leopardi revient à l'antiquité, à la Grèce, où de semblables jeux formèrent peut-être les héros de Marathon, et, reproduisant dans le cours borné d'une composition lyrique les phases successives du développement de son esprit, il arrive par la Grèce, par l'étude des anciens, à une conception philosophique de la vie, à sa chère théorie de la douleur et du néant. Et si l'on ne voyait pas, dans cette canzone, l'abrégé de l'histoire de ses idées, comment rattacherait-on la stance troisième, toute désespérée, à la seconde où brille l'image fortifiante de la vertu grecque?

« Sans doute, des jeux sont chose vaine. Mais la vie, n'cst-elle pas plus vaine encore?

Le meste rote

Da poi che Febo instiga, altro che giuoco Son l'opre de mortali? ed è men vano Délia menzogna il vero ? »

Voilà l'obscure et insuffisante transition qui relie ces deux développements lyriques, si contra dictoires dans la forme, et pourtant si naturellement enchaînés dans l'esprit de Leopardi. Mais ous savons que les belles légendes antiques ont le privilège de faire ressortir aux yeux du philosophe l'horrible laideur de la réalité présente, que le dévouement de Léonidas lui rendait naguère plus sensible la lâcheté de ses contemporains, et

128 ESSAI SUR LEOPARD!

qu'en tout cas c'est au sortir de son long commerce avec les anciens qu'il est devenu incrédule. Aussi ne sommes-nous point surpris que, brusquement, écoutant sa pensée réveillée, il se mette à chanter le mépris de la vie et l'espoir du néant pour terminer une ode inspirée en apparence par le spectacle de l'activité humaine qui s'exerce pour le progrès en haine de l'anéantissement et du varco htco.

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