‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 12 sur 29 · I. — Bruto m inore · texte numérisé non relu

I. — Bruto m inore

E Brut us, l'ode Au printemps eu des fables antiques et le Dernier chant de Sapho sont antérieurs aux principales poésies amoureuses, au Risorgimento et aux Ricordan~e,Tpa.r exemple, ce qui montre bien, quand les œuvres en prose commencées vers la même époque ne seraient pas là pour le montrer, que même quand il semblait le plus absorbé par ces sujets amoureux si peu adaptés à son esprit, Leopardi n'abandonnait pas sa pensée pbilosopbique et qu'elle restait pour lui l'élément le plus solide et le plus durable de son génie poétique. Il attache visiblement à ces trois poèmes, surtout au Brutus,

l'importance et la portée qu'on attache aux œuvres où l'on croit avoir mis le meilleur de soi. On sait en effet que, crainte de méprise, le Brutiis est précédé d'une préface philosophique où Leopardi rapproche les paroles du vaincu de Philippes de celles de Théophraste mourant. Brutus aurait dit : «Vertu, tu a'es qu'un nom! » et Théophraste, d'après Diogène Laërce, a parlé, au moment d'expirer, en des termes qui font supposer qu'il en était venu à une incrédulité complète et à des conclusious philosophiques analogues à celles de Brutus. Leopardi tenait tellement à ce rapprochement que plus tard, dans une lettre à M. de Sinner*, il déclare (en français, pour plus de netteté) que c'est là qu'il faut chercher ses sentiments personnels. Sainte-Beuve, qui a jadis publié ce passage, en a fait remarquer l'importance, et il semble que le Bruto minore ne soit que le développement des idées pessimistes contenues dans la Comparaison. Leopardi aurait choisi Brutus comme son interprète, parce qu'il n'aurait pas osé, par peur de la censure ou se défiant de lui-même, exposer directement son pessimisme. C'est d'ordinaire â ce point de vue qu'on a examiné cette pièce, la plus connue peut-être de toute l'œuvre de Leopardi, et qu'on en a fait ressortir les beautés. Il est évident, en effet, que ce long discours de Brutus prêt à se tuer a quelque

* Voir notre édition des Œuvres inédites.

chose d'invraisemblable, non seulement parce qu'il est trop long pour la circonstance, mais parce que Brutus y disserte plutôt comme un philosophe dans les loisirs de l'école que comme un homme d'action qui va renoncera vivre. Il n'est point certain historiquement que Brutus ait poussé cette exclamation célèbre, mais ce qui est évident, c'est qu'il ne l'a point paraphrasée ainsi. Et cependant, nous persistons à le croire, c'est bien Brutus que Leopardi a voulu mettre en scène, et, désirant faire dire à l'antiquité elle-même le dernier mot de la philosophie antique, il a choisi, comme type du Romain philosophe, l'un des plus nobles enfants de Rome, stoïcien, esprit rêveur et sombre, et qui sut mettre en acte, en tuant César, une pensée audacieuse. Aussi n'est-on pas trop étonné des hardiesses que Leopardi attribue à Brutus, et ce n'est qu'à la réflexion qu'on en découvre l'inopportunité et l'invraisemblance. Mais il y a une question plus intéressante que celle de savoir si Leopardi a bien fait de choisir Brutus pour déclarer au nom des anciens que la vertu n'est qu'un mot : c'est de chercher si, comme nous le croyons, il a voulu attribuer aux anciens ses idées sur la douleur et le néant, et trouver, dans cette antiquité qu'il prisait si fort, un assentiment à ses doctrines.

Cet assentiment, il ne le trouve pas dans les écrivains classiques. Car l'esprit général de leur sagesse est un esprit d'optimisme viril qui est préci-

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sèment l'opposé de la théorie de « l'irrémédiable

et universelle douleur ». Il semble, d'autre part, que pour quelqu'un d'émancipé, comme l'était Leopardi, de ce qu'il tient pour des préjugés d'enfance, la morale la plus consolante et en même temps la plus pure, celle qui donne le plus le goût de vivre avec honneur et les plus sûrs moyens d'être vertueux, sans abdiquer sa dignité d'homme, c'est la morale antique, non celle de telle ou telle école, mais cette morale vraiment humaine et non pas seulement stoïcienne, que professèrent les Romains du temps de Sénèque, qu'ils pratiquèrent quelquefois, et conformément à laquelle nous voyons vivre, qu'elle le veuille ou non, une partie de la société moderne. Nous savons d'ailleurs, et nous l'avons dit plus haut, que dans la guerre de chaque jour qu'il croyait bon de faire à la destinée, Leopardi avait adopté cette morale et qu'il alla même jusqu'à s'en faire le patron dans la préface de sa traduction d'Épictète. Nous voyons également qu'il ne la considérait pas comme quelque chose de solide, mais comme le moins mauvais des expédients ou, si l'on veut, des mensonges, avec lesquels nous trompons notre ennui et nous donnons le change à notre impatience de disparaître dans le néant. Il ne parait pas possible à Leopardi que cette antiquité qui, d'après lui, était plus intelligente que notre époque, ait pu réellement prendre au sérieux des croyances vides et qu'elle les ait développées

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autrement que par passe-temps. Il a semblé à cet esprit systématique et hanté d'une idée fausse que ces maximes des philosophes grecs et de leurs interprètes romains n'étaient que belles, et que ces phrases, où tant d'hommes trouvent encore aujourd'hui leur plus efficace consolation, rendaient un son creux. Ne voulant pas voir que l'antiquité était contre lui, il a demandé aux curiosités de l'érudition l'assentiment qu'il cherchait en vain dans les auteurs connus, et il a trouvé, dans un compilateur, une phrase, obscure d'ailleurs, prêtée à un homme dont presque toute l'œuvre est perdue et dont les titres de gloire sont incertains; cette phrase, il l'a torturée pour lui faire dire : « Il n'y a rien de vrai que la douleur, » et la rapprochant de la boutade suprême, plus ou moins authentique, de Brutus, il a cru et a essayé de nous persuader que l'antiquité était pessimiste. Si l'on en doute, qu'on explique pourquoi, dans une autre pièce, Sapho s'écrie, après Brutus : « Les événements marqués par la destinée sont dirigés par un obscur dessein. Tout est mystère, hormis notre douleur. Race négligée, nous naissons pour les pleurs, et la raison en reste au sein des dieux :

I destinati eventi

Move arcano consiglio. Arcano è tutto, Fuor clie il nostro dolor. Negletta proie Nascemmo al pianto, e la ragione in grembo De' celesti si posa. »

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Ne parle-t-elle pas, cette Sapho philosophe, au nom de la Grèce, comme Brutus au nom du monde latin? Et est-il possible, quand on l'a lu, en les rapprochant, ce Bruto minore et cet Ultimo canto di Saffo, où la Grèce et Rome s'accordent à proclamer la vanité de tout, de ne pas croire que Leopardi a voulu produire en sa faveur le témoignage de l'antiquité? Si l'on joint à ces deux pièces l'ode Au printemps, où est montrée la vanité des fables antiques, on verra que, dans l'esprit du poète, l'anthropomorphisme n'avait pas mieux réussi à donner un aliment solide à la crédulité de l'homme que n'y réussit plus tard la philosophie et que n'y devait réussir le christianisme. La vanité des mythes antiques est proclamée, en termes éloquents, à la fin de la Canzone, dans l'espèce d'hymne au pouvoir mystérieux et aveugle qui mène le monde et qui n'est au fond que Yinfelicità : « Hélas ! hélas ! puisque vides "sont les demeures de l'Olympe et aveugle le tonnerre qui, errant parmi les noires nuées et les montagnes, glace également d'une horreur dissolvante les cœurs injustes et les cœurs innocents ; et puisque la terre natale est une étrangère qui ignore les enfants dont elle nourrit la triste vie, ô toi, gracieuse nature, sois la confidente de nos soucis douloureux et de nos destins immérités, et rends à mon âme la flamme antique; si pourtant tu vis et si quelque chose réside dans le ciel, dans la terre brûlante ou dans le sein de

l'onde pour laquelle nos vœux soient, sinon un objet de pitié, du moins un spectacle :

Ahi ahi, poscia che vote

Son le stanze d'Olimpo, e cieco il tuono

Per l'atre nubi e le montagne errando,

Gl'iniqui petti e gl'innocenti a paro

In freddo orror dissolve : e poi ch'estrano

Il suol nativo, e di sua proie ignaro

Le meste anime educa ;

Tu le cure infelici e i fati indegni

Tu de' mortali ascolta,

Vaga natura, e la favilla antica

Rendi allô spirto m;o; se tu pur vivi,

E se de' nostri affanni

Cosa veruna in ciel, se nell'aprica

Terra s'alberga o nell'equoreo seno,

Pietosa no, ma spettatrice almeno. »

Ainsi, pour ce philosophe obstiné, l'antiquité n'a dit vrai que quand elle a dit non. Il oublie que ceux-là même des grands esprits grecs et latins avec lesquels son génie a peut-être le plus d'affinité, un Empédocle, un Lucrèce, n'ont nié certaines croyances que pour en affirmer d'autres, qu'ils considéraient comme étant la vérité. Il n'est guère dans les idées de l'antiquité classique de « conclure au néant», et c'est plutôt dans l'Inde bouddhiste que Leopardi aurait trouvé les adhésions qu'il demandait.

Toutefois, il est bien vrai, ainsi qu'on l'a dit, que ce Brutus, antique ou non, est beau comme

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le Prométhée de Gcethe insultant les Dieux : mais il nous émeut peut-être davantage, parce qu'il porte en lui et fait passer dans ses malédictions toute une philosophie personnelle, si intimement attachée à son âme qu'elle ne fait qu'un avec cette âme. Et il la met en pratique, cette philosophie désespérée, au moment même où il la proclame. Car c'est sa vie qu'il rejette, c'est son moi qu'il envoie dédaigneusement dans le néant et dans l'oubli. Les bouddhistes arrivent lentement et par degrés à l'anéantissement : le Brutus de Leopardi s'y précipite tout d'un coup : « Non, je n'invoque au moment de mourir, ni les rois sourds de l'Olympe et du Cocyte, ni la terre indigne, ni la nuit, ni toi, dernier rayon de la mort noire, ô mémoire de la postérité. Quand est-ce qu'une tombe dédaigneuse fut apaisée par des sanglots et ornée par les paroles ou les dons d'une vile multitude? Les temps se précipitent vers le pire ; et l'on aurait tort de confier à nos neveux pourris l'honneur des âmes distinguées et la suprême vengeance des malheureux. Qu'autour de moi l'avide oiseau noir agite ses ailes. Que cette bête m'étouffe, que l'orage entraîne ma dépouille ignorée, et que l'air emporte mon nom et ma mémoire :

Xon io J'Olimpo o di Cocito i sordi Regni, o la terra indegna, E non la notte moribondo appello ; Non te, dell'atra morte ultimo raggio,

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Conscia futura età. Sdegnoso avello

Placâr singulti, ornâr parole e doni

Di vil caterva? In peggio

Precipitano i tempi ; e mal s'affida

A putridi nepoti

L'onor d'egregie menti e la suprema

De' miseri vendetta. A me dintorno

Le penne il bruno augello avido rôti ;

Prema la fera, et il nembo

Tratti l'ignota spoglia;

E l'aura il nome e la memoria accoglia*. »

Sans doute ce n'est point là le Brutus de Plutarque, ni même celui de Shakespeare, si bilieux que soit ce dernier et si « ennemi de la musique», pas plus que ce n'est une femme grecque qui, dans ÏUltinw canto di Saffo, fait la profession de foi que nous avons citée. Mais l'antiquité a quelque part dans ces poèmes, puisque Leopardi a prétendu faire parler les anciens. C'est ce qui distingue ces premiers chants philosophiques (1824) des derniers,

*I1 est curieux d'opposer aux malédictions de Brutus ces nobles propos d'un croyant :

« Il dépend de tout homme de se préparer pour l'heure suprême un magnifique cortège, qu'aucune puissance humaine n'empêchera de passer et de resplendir dans la nuit... Je convie autour de moi, quand viendra ce moment, les pensées les plus hautes et les meilleures où j'ai pu m'élever, les vérités que j'ai rencontrées et servies, les idées immortelles qui m'ont apparu depuis ma jeunesse jusqu'à mon dernier jour. Qu'elles viennent et me protègent de l'outrage au delà de la mort. »

(E. Quinet, l'Esprit nouveau, p. 548.)

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la Ginestra et les ParaUpomènes (1834-1837). Dans ceux-là, Leopardi a bien mis sa vraie pensée, mais en somme il ne parle pas en son nom. Dans ceuxci, principalement dans la Ginestra, c'est lui-même qui parle. En outre, l'antiquité ne tient plus dans son âme la place qu'elle y tenait en 1824. Il ne s'inquiète plus guère de savoir si les anciens ont pensé comme lui. 11 proclame le néant en se posant comme l'interprète de l'humanité tout entière dans le passé, dans le présent et même dans l'avenir, lin face de ce qu'il appelle les erreurs humaines, c'està-dire en face de la croyance à la raison, à la justice, au progrès, en face de toute croyance, il est la voix qui dit : Malheur! la bouche qui dit : Non/ Mais le grand poète qui a écrit ces mots protestait au nom de la justice contre un acte particulier d'injustice, tandis que Leopardi proteste au nom du néant contre ce qui est, et sa protestation, qui ne part que de lui, n'a point d'écho : elle se perd dans le concert des paroles d'espérance et de foi par lesquelles ses contemporains s'encouragent à marcher en avant.

Toutefois, elle n'est ni moins grande ni moins poétique parce qu'elle est solitaire et impuissante. Au contraire, cette Ginestra suspendue aux flancs du Vésuve, au milieu des ruines dont elle est née et dont elle exhale l'esprit, cette fleur de la poésie léopardienne, la seule qui ait pu pousser dans cette âme dépouillée de croyance, n'est-

elle pas belle en partie parce qu'elle est unique? Si la pensée de Leopardi a pu devenir poésie, n'est-ce pas que la solitude a échauffé et exalté cette pensée? Repoussée, méconnue, haïe (et justement) par l'optimisme de ceux qui la rencontrèrent, ne pouvant se répandre librement au dehors par la conversation, réduite à vivre seule, elle parait en être devenue plus fière et s'être éprise ardemment de sa propre beauté. Or une pensée qui, pour ainsi dire, s'éprend d'elle-même, n'est-elle pas prête à se changer en poésie?

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