‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 13 sur 29 · II. — La Ginestra · texte numérisé non relu

II. — La Ginestra

La Ginestra est sortie de cet état d'esprit si rare. Dans le mètre lyrique des premières canqmi, si bien calculé peur le libre élan de la poésie et si propre, par la minutie même de ses combinaisons, à rendre les nuances d'une pensée philosophique, Leopardi nie triomphalement, et sans se préoccuper de ceux qui ont écrit avant lui, tout ce qui d'habitude donne du prix à la vie. Il lui semble que ce qu'il faut abattre avant tout, comme l'ennemi le plus dangereux de sa philosophie, c'est

l'orgueil de l'homme : • Souvent, sur ces plages désolées et en deuil que revêt le flot durci qui semble ondover, je m'assieds pendant la nuit; et, sur la lande triste, dans l'azur très pur, je vois en haut flamboyer les étoiles à qui la mer au loin sert de miroir, et dans le vide serein brille tout un monde d'étincelles tournoyantes. Et quand je fixe mes veux sur ces lumières qui nous semblent n'être qu'un point, et qui sont si immenses que pour elles la terre et la mer sont véritablement un point, et que non seulement l'homme, mais ce globe où l'homme n'est rien, sont tout à fait inconnus; quand je regarde ce groupe d'étoiles encore plus éloignées de nous dans l'infini, qui nous paraissent comme un nuage, pour qui non seulement l'homme et la terre, mais encore toutes nos étoiles ensemble, infinies de nombre et de masse, y compris le soleil d'or, sont inconnues ou paraissent être ce qu'elles paraissent à la terre, un point de lumière nébuleuse, alors que sembles-tu à ma pensée, ô race de l'homme*?

Sovente in queste piagge,

Che, desolate, a bruno

Veste il natto indurato, e par che ondeggi,

Seggo la notte ; e su la mesta landa

lu purissimo azzuro

* Comparer, dans les œuvres en prose, le Fragment inédit de Si raton.

Veggo dall' alto fiaHimeggiar le stelle,

Cui di lontan fa specchio

Il mare, e tutto di scintille in giro

Per lo vôto seren brillare il mondo.

E poi che gli occhi a quelle luci nppunto,

Ch' a lor sembrano un punto,

E sono immense in guisa

Che un punto a petto a lor son terra e mare

Veracemente ; a cui

L'uomo non pur, ma questo

Globo ove l'uomo è nulla,

Sconosciuto è del tutto : e quando miro

Quegli ancor più senz' alcun fin remoti

Nodi quasi di stelle,

Ch' a noi paion quai nebbia, a cui non l'uomo

E non la terra sol, ma tutte in uno

Del numéro infinité e délia mole,

Con l'aureo sole insiem, le nostre stelle

O sono ignote, o cosi paion corne

Essi alla terra, un punto

Di luce nebulosa; al pensier mio

Che sembri allora, o proie

Dell' uomo? »

Ces idées, exprimées en une forme si imprévue, ne sont point tout à fait neuves ; mais elles apparaîtront dans leur profonde originalité si l'on songe que ce n'est point au profit d'une religion ou d'une affirmation quelconque que Leopardi compare la médiocrité de cette terre à la grandeur infinie de l'univers : « Et me rappelant d'une part ton état d'ici-bas, dont le sol que je foule est l'emblème, d'autre part la croyance que tu as d'être la maîtresse des choses et le but donné au

ESSAI SUR LEOPARD I.

Tout, et combien de fois il t'a plu de créer des fictions, combien de fois sur cet obscur grain de sable qui a nom la terre, à cause de toi, sont descendus les auteurs de toute chose, pour converser amicalement avec les tiens; quand je songe que, renouvelant ces songes ridicules, tu insultes aux sages jusque dans l'âge présent, qui semble dépasser tous les âges en savoir et en civilisation, quel mouvement alors, malheureuse race mortelle, ou quelle pensée enfin se produit à ton égard dans mon cœur? Je ne sais lequel prévaut, du rire ou de la pitié :

E rimembrando

Il tuo stato quaggiù, di cui fa segno

Il suol ch'io premi ; e poi dalT altra pane,

Che te signora e fine

CrcJi tu data al Tutto, e quante volte

Favoleggiar ti piacque, e in questo oscuro

Granel di sabbia, il quai di terra ha nome,

Per tua cagion, dell'universe cose

Scender gli autori, e conversar sovente

Co' tuoi piacevolmente ; e che i derisi

Sogni riunovellando, ai saggi insulta

Fin la présente età, che in conoscenza

Ed in civil costume

Sembra tutte avanzar; quai moto allora,

Mortal proie infelice, o quai pensiero

Verso te finalmente il cor m'assale?

Non so se il riso o la pîetà prévale. »

11 n'attaque pas seulement, comme Pascal, la Raison ; il attaque la Vie elle-même. Pascal a loué

cette vitalité particulière à l'homme qui fait qu'il se redresse contre ce qui l'écrase. Leopardi trouve que Pascal accorde encore trop d'importance à la manière dont l'homme est affecté des choses, et qu'il laisse encore trop de supériorité à cette âme « abêtie » pourtant et prête pour la grâce. L'homme est encore trop haut dans cette humilité où Pascal l'abaisse. La théorie du « roseau pensant » fait sourire Leopardi quand elle ne l'indigne pas. Oui, nous pensons : mais c'est là notre infériorité. L'arbre que nous coupons, l'animal que nous égorgeons ont cette supériorité sur nous qu'ils ne pensent pas et qu'ils ne savent pas que nous les maltraitons. A ce point de vue nous sommes la partie abjecte des choses. Déjà, dans le Brutus, ce sentiment de l'infériorité de l'homme avait paru : « O destins! ô race vaine! nous sommes la partie abjecte des choses; les mottes de terre teintes de notre sang, les grottes pleines de nos cris n'ont point été troublées par notre douleur, et le souci humain n'a point fait pâlir les étoiles :

Oh casi ! oh gêner vano ! abbietta parte

Siam délie cose ; e non le tinte glèbe,

Non gli ululati spechi

Turbo nostra sciagura,

Ne scolorô le stelle umana cura. »

Ce cri de Brutus sera la conclusion de la 67-» nestra : mais cette conclusion est encore annoncée

et préparée par une pièce, antérieure de plusieurs années, où l'infériorité de l'homme relativement au reste du monde est proclamée comme un fait indiscutable; nous voulons parler du Canto d'un pastor errante. Ce berger n'est point un autre Brutus, et, bien que Leopardi ait soin, en une note érudite, de nous démontrer que les bergers errants de l'Asie centrale se plaisent à de tels chants, il est évident qu'il n'a pas la prétention de ranger, par ces vers, l'Orient à son opinion. Ici c'est bien lui qui interroge la lune et lui adresse ces paroles si adaptées à ses pensées : « Que faistu, lune, dans le ciel? Dis-moi : que fais-tu, silencieuse lune? Tu te lèves le soir, et tu vas contemplant les déserts; puis tu te couches. X'estu pas encore rassasiée de reprendre toujours les éternels sentiers? Le dégoût ne te prend-il pas encore? Es-tu encore désireuse de regarder ces vallées? Elle ressemble à ta vie, la vie du pasteur. Il se lève à la première aube; il fait sortir son troupeau dans la campagne, et voit des troupeaux, des fontaines et des herbes; puis, fatigué, il se couche le soir; il n'espère jamais rien d'autre:

Chc fai tu, luna, in ciel? dimmi, che fai

Silenziosa luna?

Sorgi la sera, e vai,

Contemplando i deserti ; indî ti posi.

Ancor non sei ;.

Di riandaïc i sempiterni c.illi?

Ancor non prendi a schivo, ancor sei vaga

Di mirar queste valli?

Somiglia alla tua vita

La vita del pasto-e.

Sorge in sul primo albore.

Move la greggia oltre pel campo, e vede

Greggi, fontane ed erbe;

Poi stanco si riposa in su la sera :

Altro mai non ispera. »

Pour ce berger, qui ne ressemble guère aux bergers de madame Deshoulières, l'homme est un vieillard blanc, infirme, en haillons, avec un lourd fardeau sur les épaules, qui court par les montagnes et les vallées, par les rochers aigus, les sables profonds, les broussailles, au vent, à la tempête, que l'heure soit brûlante ou qu'il gèle : il court haletant, passe les torrents et les marais, tombe, se relève, et se hâte .de plus en plus, sans repos ni soulagement, déchiré, sanglant, jusqu'à ce qu'il arrive où mène la route et où conduisent tant de fatigues, à un abime horrible, immense, « où, se précipitant, il oublie tout. Lune vierge, telle est la vie mortelle :

Ov'ei precipitando, il tutto obblia.

Verginc luna,

Taie è la vita mortalu. ■>

Et il se prend à envier son troupeau, non par excès de douleur et de misère, puisqu'il avoue lui-même qu'il n'a aucun motif particulier d'être

iSo ESSAI SUR LEO PARDI.

malheureux, mais parce que c'est en lui une conviction profonde et tranquille que les bêtes qu'il garde sont privilégiées par rapport à leur gardien : « O mon troupeau qui te reposes, oh ! que tu es heureux! car tu ignores, je crois, ta misère! Quelle envie je te porte ! non seulement parce que tu oublies aussitôt tout accident, tout dommage, toute crainte, même extrême, mais surtout parce que jamais tu n'éprouves l'ennui :

O greggia mia che posi, oh te beau,

Che la miseria tua, credo, non sai !

Quanta invidia ti porto !

"Son sol perche d'affanno

Quasi libéra vai ;

Clv ogni stento, ogni danno,

Ogni estremo timor subito scordi ;

lia più perché giammai tedio non provi. »

Sans doute, ce n'est pas la première fois qu'un homme loue les autres animaux et envie leur bonheur : le xvme siècle est rempli de cet éloge des bêtes. Mais si un Florian, en ses fades églogues, s'écrie que les moutons sont plus heureux que l'homme, ce n'est pas lui qui parle, c'est Romulus, c'est Xuma Pompilius, et encore ces héros doucereux ne se ravalent au-dessous de leurs troupeaux que par manière de passe-temps et pour satisfaire leur « sensibilité ». Ils ne se prennent pas au sérieux, ou, s'ils parlent sérieusement, leur orgueil y trouve son compte : louer les autres

êtres, les élever au-dessus de soi, c'est les juger, et juger ceux qui ne peuvent nous juger, n'est-ce pas leur être supérieur? Jamais le « roi de la création » n'abdique, même quand il s'humilie le plus ; ou, s'il abdique, son abdication même montre qu'il est roi. Ce berger errant de l'Asie est peutêtre le premier homme qui ait renoncé, sans arrière-pensée, à cette royauté. Que dis-je? il n'y renonce pas, car il sent qu'il n'a jamais été roi. Il est le dernier des êtres. Il est l'esclave de la « création ». Il en est aussi, si l'on peut dire, le souffre-douleur. Tout lui donne le plus cruel des maux, l'ennui, quand tout en est exempt.

Et ce n'est pas seulement de l'ennui que tous les autres êtres sont exempts : ils sont aussi préservés de l'espérance, ce ridicule défaut, cette marque ineffaçable d'infériorité qui est imprimée au front de l'homme. C'est ce que dit la dernière strophe de la Ginestra : « Et toi, souple genêt, qui de tes branches odorantes ornes ces campagnes dépouillées, toi aussi bientôt tu succomberas à la cruelle puissance du feu souterrain, qui, retournant au lieu déjà connu de lui, étendra ses flots avides sur tes tendres rameaux. Et tu plieras sous le faix mortel ta tête innocente et qui ne résistera pas : mais jusqu'alors tu ne te seras pas courbé vainement, avec de couardes supplications, en face du futur oppresseur; mais tu ne te seras pas dressé, avec un orgueil forcené, vers les étoiles,

sur ce désert où tu habites et où tu es né, non par ta volonté, mais par hasard ; mais tu as été d'autant plus sage et d'autant plus fort que l'homme, que tu n'as pas cru que tes frêles rejetons aient été rendus immortels ou par le destin ou par toi-même :

E tu, lenta ginestra,

Che di selve odorate

Queste campagne dispogliate adorni,

Anche tu presto alla crudel possanza

Succomberai del sotterraneo foco,

Che ritornando al loco

Già noto, stenderà 1" avaro lembo

Su tue molli foreste. E piegherai

Sotto il fascio mortal non renitente

Il tuo capo innocente :

Ma non piegato insino allora indarno

Codardamente supplicando innanzi

Al futuro oppressor : ma non eretto

Con forsennato orgoglio inver le stellc,

Ne sul deserto, dove

E la sede e i natali

Non per voler ma per fortuna avesti;

Ma più saggia, ma tanto

Mena inferma dell' uom, quanto le frali

Tue stirpi non credesti

O dal fato o da te fatte immortali. »>

Cette strophe, qui est la conclusion de la Ginestra, est aussi la conclusion de toute l'œuvre lyrique de Leopardi. Les poésies patriotiques, les poésies amoureuses, les poésies philosophiques avaient marqué comme des évolutions poétiques

ESSAI SUR LEOPARDI. IôJ

tendant, à travers l'imitation et la fantaisie, à cette pensée qui seule était forte dans l'esprit de Leopardi. La Gincstra est le point vers lequel converge toute l'œuvre, et les différentes parties de la Ginestra ne sont que comme des étapes pour arriver à cette dernière strophe, où se trouve, à notre avis, porté à son plus haut degré tout le lyrisme philosophique du poète. Les autres pièces sont belles sans doute, surtout celles que nous avons appelées philosophiques. Il en est même peut-être auxquelles Leopardi tenait plus qu'à la Gincstra, par exemple le Bruto Minore. Mais on n'en voit pas où la pensée se montre plus pure et plus entière et où l'accord de la forme poétique avec les idées philosophiques soit aussi parfaitement réalisé. Cet accord s'était rencontré une fois ou deux dans les poésies amoureuses, souvent dans les poésies philosophiques, dans le Bruto, dans Alla primavcra, etc.; mais, dans le passage que nous venons de citer, la poésie et la philosophie ne font plus qu'un, et on peut dire qu'il n'y a pas là un vers qui eût pu être écrit par un autre que par Leopardi.

D'ordinaire on n'abandonne à une pensée philosophique qu'une partie de soi-même, son intelligence, et encore à certaines heures. Le cœur est réservé, ainsi que le reste du moi. Leopardi n'absorbe pas seulement son intelligence dans sa pensée : il y absorbe aussi son cœur et tout son être.

Il ne s'agit pas là d'un système trouvé et méJité dans le silence du cabinet : c'est toute une vie, c'est tout un homme qui peu à peu se sont enfermés dans une pensée. Il n'existe rien pour Leopardi, en dehors de sa philosophie, ni foi ni maîtresse : les émotions délicieuses qui nous viennent du cœur, sa philosophie les lui procure comme elle lui procure les joies de l'esprit. Voilà pourquoi cette Gincstra est poétique et non pas seulement philosophique.

Mais toute la verve lyrique de Leopardi s'était épuisée dans cet effort. Il ne pouvait recommencer sans se répéter, et il était trop sincère pour éviter d'être monotone. Aussi pourrait-on dire que la mort, quoique hâtive, ne l'a enlevé que quand il n'avait plus rien à nous dire, si sa pensée n'avait eu à son service une autre forme non moins appropriée et non moins heureuse que la forme lyrique.

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