LES PREMIERS ESSAIS POÉTIQUES DE LEOPARD I
Leopardi catholique. — L'Essai sur les erreurs. — Les ébauches«de poésies.
Leopardi catholique.
N nous a toujours montré Leopardi commentant et traduisant les ouvrages grecs que contenait la bibliothèque de son père et renouvelant, à Recanati, les prodiges de précocité qu'on attribue à Pic de la Mirandole et à Visconti. Mais dans 'le temps même où il publiait des mémoires de philologie et où il composait ces deux odes grecques qui ne pouvaient guère tromper que de naïfs académiciens, sa philosophie s'éveillait en lui. Elle ne devait se fixer qu'en 1820 : mais, dès 181 5, cet ado-
lescent était préoccupé de subordonner ses actions et ses pensées à certaines théories; déjà même ses chères études grecques ne paraissent plus tenir la première place dans son esprit. J'en vois la preuve, non pas dans ses premières confidences épistolaires où il n'ose pas tout dire, mais dans ce fragment inédit que nous avons retrouvé parmi d'autres plans et brouillons de poésies. Ce fragment* est l'ébauche en prose d'une poésie où Leopardi aurait conté la vie intellectuelle d'un jeune homme dont la pensée est devenue indépendante : c'est si bien une autobiographie, qu'il s'exprime parfois à la première personne** dans ces notes jetées au hasard : « La chose la plus notable qu'il y avait en lui, écrit-il, chose peut-être unique, c'est qu'en un âge presque enfantin il avait déjà un jugement sûr et fin sur les grandes vérités enseignées par la seule expérience, une connaissance presque entière du monde et de lui-même, de telle sorte qu'il connaisait tout son bien et tout son mal, et la marche (l'andamento) de sa nature, et qu'il allait toujours, au-devant*** de ses progrès; c'est d'après ses connaissances qu'il réglait même ses actions, ainsi que son maintien dans la conversation où il
*Voir le fragment intitulé : Alla viia abboT^aia di..., dans nos Œuvres inédites de Leopardi, i vol. in-8°, Thorin, 1878.
** Mio desiderio délia vita, etc.
*** En français dans l'original.
était toujours taciturne, et sans souci de faire montre de soi, chose très étrange dans les jeunes gens instruits au-dessus de leur âge et doués de vivacité (Voyez l'histoire de Corinne dans le roman de ce nom), et chose toute particulière aux hommes de notre » Le fragment s'arrête brusquement, laissant la phrase ainsi inachevée : mais il est assez complet pour nous montrer que dès l'enfance de Leopardi sa pensée philosophique germa, confusément d'abord et à l'insu de sa foi religieuse, bientôt irrésistible et victorieuse de cette foi. Rien n'est plus propre à nous montrer quel était l'état d'esprit du jeune Leopardi, au moment où il composa ces ébauches curieuses qu'il a laissées dans ses manuscrits, que l'étude de ce Traité sur les erreurs populaires des anciens, où il se montre encore ardent catholique, mais destiné, sans qu'il s'en doute, à une incrédulité prochaine et rapide.
L'Essai sur les erreurs.
A dix-sept ans donc, il eut l'idée de mettre sa jeune érudition au service de la foi, et composa sur les erreurs populaires des anciens un ouvrage
assez considérable qui est une apologie indirecte de la religion chrétienne. L'intention de l'auteur est manifeste : il veut montrer combien s'égara la raison humaine dans les ténèbres du paganisme, et prouver que cette raison, pour éviter l'erreur à laquelle elle est condamnée quand elle veut ne compter que sur ses propres forces, doit se réfugier dans la religion, sinon aveuglément, du moins sans esprit d'orgueil et d'indépendance. Le ton dominant est celui d'un Père de l'Église en la première ferveur d'une foi qui lutte contre un ennemi présent avec les armes de la science aussi bien qu'avec celles de la religion : ces armes n'appartiennent pas toujours en propre au pieux lutteur; c'est parfois à l'adversaire qu'il les a dérobées pour s'en servir contre l'adversaire lui-même ; c'est la littérature païenne, la doctrine païenne, l'art païen, qu'il tourne contre le paganisme. Ainsi, Leopardi se sert des poètes et des philosophes de l'antiquité, surtout des poètes qu'il connaissait mieux, les aimant davantage, contre les faux dieux de la Grèce et de Rome. Car, sous le nom d'erreurs populaires, c'est tout le système païen qu'il combat. Pour lui, qui n'a guère vécu que parmi les anciens et qui n'a guère échangé d'idées qu'avec leurs livres, ce système est encore récent, encore redoutable. On dirait presque qu'il craint d'avoir altéré sa foi religieuse dans cet entretien quotidien avec l'antiquité. Ces anciens si aimables n
sont pas seulement des anciens pour le vrai croyant, ils sont aussi des païens. Homère et Virgile, pour grands poètes qu'ils sont, n'en demeurent pas moins des « Gentils ». Le jeune chrétien ne l'oubliera pas, il ne peut l'oublier. Il mettra en lumière ces honteuses erreurs de l'esprit antique, et principalement les erreurs théologiques, qui sont capitales. « Il est bien douloureux, écrit-il en tête du premier chapitre de son Essai, de commencer l'histoire des préjugés des Anciens par celui qui les perdait sans remède. Les énormes erreurs des Anciens à l'endroit de la Divinité devraient suffire pour soulever tout homme sage contre les funestes préjugés des peuples. Poussés plus par la crainte que par un transport secret vers cet Être que l'on ne peut connaitre sans l'aimer (et l'on ne peut vivre sans le connaitre), nos aïeux firent de ce culte, qui contente si abondamment les cœurs raisonnables et sensibles, un objet d'exécration et de sacrilège. Ils refusèrent à la Divinité ce qui lui appartenait et lui attribuèrent ce dont le plus abject des hommes aurait rougi. Ils élevèrent des autels aux passions, divinisèrent les infamies, offrirent des sacrifices aux animaux les plus vils. La volupté, la débauche, la pâleur, la fièvre, la tempête eurent des temples et de l'encens*. » De là viennent toutes les erreurs des anciens, leurs
" Sa agio sopra gli errori, p. 1 3.
préjugés bizarres et leurs monstrueuses superstitions ; ou plutôt, dans la pensée de Leopardi, ces erreurs ne sont au fond que des superstitions*, puisqu'elles résultent toutes d'une erreur théologique ; il suffit, pour qu'elles s'écroulent, qu'on les rapproche de la Vérité chrétienne.
Sans doute il essaie plus d'une fois de les réfuter par la seule raison, bien qu'il ait déclaré en commençant qu'elles ne valent pas qu'on les réfute, mais il a soin de nous faire ressouvenir aussitôt que cette raison, qu'il appelle à son aide, a été éclairée et comme consacrée par la religion. Seule la religion est toute-puissante pour remédier aux inévitables défaillances de la raison humaine, et, si quelques-unes des moins graves de ces erreurs ont subsisté malgré la venue du Christ, ce n'est point la faute de l'Église, « qui n'a jamais approuvé aucune superstition**, » c'est plutôt que
* Il le déclare même expressément dans le dernier chapitre de l'Essai : « A la superstition appartient ce que nous avons dit des erreurs dans lesquelles les anciens tombèrent relativement aux Dieux, aux oracles, à la magie, aux songes, à l'éternuement, aux esprits subalternes, aux éclipses, aux comètes, au tonnerre, aux éclairs, aux vents, aux tremblements de terre. Ils ont été les victimes de ces erreurs; et tant de millions d'hérétiques , élevés dans des maximes fausses qu'ils crurent impie de mépriser, sont encore maintenant victimes des préjugés religieux qu'ils out sucés avec le lait (p. 300). »
** Saggio, etc., p. 53.
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Terreur était trop vieille et trop enracinée pour qu'en ces quelques siècles la victoire de l'Église ait pu être complète sur tous les points et dans les plus petits détails. Quoi qu'il en soit, « vivre dans la vraie Église est le seul remède contre la superstition. Une erreur considérable ne peut naître et se propager dans le sein de l'Église sans être bientôt examinée et bannie, ou au moins rendue manifeste et déclarée erreur en face de l'univers. Bien légers sont les préjugés et bien peu dangereuses les superstitions qui peuvent prendre racine dans une Église qui est le siège de l'ordre et de l'unité, l'ennemie capitale de l'erreur*. » Leopardi ne perd jamais de vue cette Église qui est en possession de la vérité, et si parfois, dans son Essai, il s'attarde à des citations de Virgile et de Lucrèce plus que ne l'exige son sujet, le charme de cette poésie, à laquelle personne peut-être ne fut plus sensible que lui, ne l'empêche pas de tourner la tête à chaque instant vers la lumière qui doit guider toute recherche, vers ce christianisme à la glorification duquel il veut, lui aussi, élever un monument. Aussi n'y a-t-il rien qui surprenne dans les pieuses et ardentes paroles qui forment la conclusion de l'Essai sur les erreurs populaires des anciens. Le livre avait commencé par un hommage à la religion, il s'était continué, pour ainsi
* Ibid., p. 300.
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dire, sous la tutelle de la religion, il se termine naturellement, sans qu'il y ait besoin d'une transition, tant on s'attendait à cette sorte de péroraison, par un élan d'enthousiasme pieux, par un cri de foi triomphante : « Religion très aimable! il est doux de pouvoir terminer en parlant de toi ce qu'on a commencé pour faire quelque bien à ceux qui reçoivent chaque jour des bienfaits. Il est doux de pouvoir conclure avec une âme ferme et assurée qu'il n'est point philosophe celui qui ne te suit pas et ne te respecte pas, et que quiconque te suit et te respecte est philosophe. J'ose dire qu'il n'a pas de cœur, qu'il ne sent pas les doux frémissements d'un amour tendre, qui satisfait et qui ravit, qu'il ne connaît pas les extases où jette une méditation suave et touchante, celui qui ne se sent pas entraîné vers l'objet ineffable du culte que tu enseignes. En apparaissant dans la nuit de l'ignorance , tu as foudroyé l'erreur, tu as assuré à la raison et à la vérité un siège qu'elles ne perdront jamais. Tu vivras toujours, et l'erreur ne vivra jamais avec toi. Quand elle nous assaillira, quand, nous couvrant les yeux d'une main ténébreuse, elle nous menacera de nous précipiter dans les abîmes obscurs que l'ignorance creuse devant nos pieds, nous nous tournerons vers toi et nous trouverons la vérité sous ton manteau. L'erreur fuira comme le loup de la montagne poursuivi par le berger et ta main nous conduira
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au salut*. » Assurément, il y a quelque emphase dans ces exclamations et quelque vulgarité dans ces métaphores. Mais, si Leopardi est inhabile à rendre sa pensée, il est visible qu'il ne cherche pas à l'exagérer. Ici, comme toujours, il est sincère, avec une naïveté enfantine dont la perte de la foi religieuse le dépouillera bien vite. Que l'on partage ou non les sentiments de ce chrétien de dixsept ans, on souhaiterait presque que cette âme, qui était réservée à tant de douleurs, eût pu se reposer au moins quelque temps dans cette sécurité des croyances héréditaires. On sent qu'alors elle avait rencontré, dans cette alliance fragile et imprudente de sa science et de sa foi, une satisfaction et une allégresse que bientôt elle ne pourra et ne voudra même plus espérer. Glorifiée par d'érudites comparaisons, la religion apparaît à l'auteur de l'Essai plus éclatante encore et plus indiscutable : la foi de Leopardi est, pour ainsi dire, à son apogée.
Néanmoins, il est à la veille de ne plus croire, car , si cet écrit marque le plus haut degré auquel s'élevèrent ses sentiments religieux, il renferme aussi, bien à l'insu de l'auteur, des germes d'incrédulité qui vont se développer irrésistiblement. L'œuvre en elle-même n'est d'ailleurs pas assez forte pour qu'il puisse , s'il vient à douter, y
* Saggl°) Page dernière.
chercher, pour raffermir ses croyances, une argumentation sérieuse qu'il n'y a point mise. Le plan est défectueux , la méthode incertaine ou plutôt absente, et le raisonnement n'est presque jamais rigoureux. Les termes mêmes sont si mal définis que, dans tout l'ouvrage, Leopardi emploie indifféremment, dans un même sens, les mots de préjugés et d'erreurs, et ne songe à les définir qu'aux dernières pages ; là, donnant tort à son livre et au titre de son livre, il déclare qu'il n'a voulu parler que des préjugés des anciens et non de leurs erreurs. Ce n'est pas que son esprit, qui fut dans la suite l'un des plus exacts qu'on ait vus, n'eût pas encore atteint l'exactitude : c'est que le zèle du croyant et l'ardeur même de sa conviction ne lui laissaient pas le loisir d'enchaîner étroitement ses conclusions religieuses à ses remarques érudites. Il avait une telle hâte de faire hommage à la religion des observations rapportées de ses voyages féconds dans l'antiquité, qu'il ne s'attardait pas à examiner si ses observations étaient parfaitement conciliables avec la vérité chrétienne, et si plus d'une des objections, dont le croyant triomphait si rapidement, n'allait pas se redresser le lendemain devant le penseur, et lui faire voir des affirmations sans preuve, des incertitudes, des contradictions, et comme il dit « des abîmes », là où il n'avait vu qu'un terrain solide et sans obstacles. Mais ce qui sera plus dangereux pour sa foi que
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ces faiblesses et ces négligences, c'est l'esprit critique qui perce dans quelques parties de l'Essai. Ainsi il approuve et s'approprie contre le paganisme cette phrase qu'il a trouvée dans une de ses lectures * : « J'aime mieux la vérité avec le vulgaire, que l'erreur avec les hommes les plus doctes de l'univers. » Il ne voit pas qu'on pourra la tourner contre le christianisme. Chaque fois que l'exaltation religieuse lui laisse, pour ainsi dire, un moment de répit, il proteste de son amour pour le vrai, et tous les endroits que n'envahit pas l'expression de ses sentiments religieux sont remplis de l'éloge de la science et du progrès. Ici il déclare que quand les sciences étaient dans l'enfance, les hommes étaient également dans l'enfance. Là, il se plaint de ce que « la plus grande partie du genre humain sera toujours presque entièrement insensible au progrès des sciences **. » Sans doute, si plus tard l'ironique incrédule avait relu cette œuvre de sa première jeunesse, qu'il oublia ou plutôt dont il crut le manuscrit perdu, il aurait rayé impitoyablement ces mots « Le progrès des sciences, » « l'amour de la vérité, » lui qui fit profession de ne plus croire même à cette morale élémentaire qui puise ses forces principalement dans la croyance au progrès et dans l'amour de la
* Saggio, p. ioo.
** Ibid., p. 116.
vérité. Mais l'incrédulité dont on trouve les principes dans l'Essai- ne semble pas devoir se porter au delà des choses religieuses, ni être incompatible avec une philosophie plausible et, si l'on peut parler ainsi, acceptable. Et pourtant, dès cette époque , l'idée de la négation du progrès traverse un instant l'esprit de Leopardi comme une fantaisie bizarre à laquelle il ne faut pas s'arrêter. Après avoir constaté que parfois, à de longs intervalles, des erreurs jadis repoussées, paraissent revenir, il ajoute : « Cette réflexion nous amènerait à penser qu'en fait de connaissance l'esprit humain ne parcourt pas une ligne droite infiniment étendue, mais un cercle limité, et que de temps en temps il revient nécessairement au même point. Les observations que quelques intelligences troublées ont faites sur l'antiquité d'un grand nombre de découvertes oubliées dans la suite, et regardées aujourd'hui comme récentes, pourraient venir à l'appui d'une déduction qui, pesée mûrement, nous ferait considérer comme illusoire l'idée des progrès quotidiens de l'esprit humain, mettrait dans sa lumière cette parole , si souvent répétée du plus sage des rois , Xibil sub sole novum *, nous ferait regarder comme impossible l'accroissement de la masse des connaissances, et mènerait peu à peu le philosophe au désespoir.
* Ecd., ch. I, v. 10.
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Pour éviter cet inconvénient, évitons ces tristes images *. »
On voit que ce « désespoir », dont Leopardi devait faire comme son système, est en germe dans la confusion de ces premiers essais. Ce paradoxe dangereux, il le repousse, mais il ne le réfute pas. Il le retrouvera plus tard dans sa pensée devenue indépendante des croyances religieuses. Quant à sa foi, on comprend maintenant pourquoi elle s'éteignit presque aussitôt après qu'elle eut jeté cette lueur si vive. Dans ces recherches faites, en quelque sorte , au nom de la Religion , s'était développé l'esprit critique qui produira plus tard les œuvres morales. La prière qui termine l'Essai est peut-être la dernière que Leopardi ait prononcée, sinon des lèvres, du moins avec son cœur.
'Saggio, p. 149.
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Les ébauches de poésies.
Nous ne voulons pas dire, en signalant ainsi cette incrédulité prête à paraître, que Leopardi ait jamais senti, étant encore croyant, qu'il allait perdre la foi ; nous avons déjà dit qu'il ne connut pas le doute et qu'il passa tout d'un coup de la croyance à l'incrédulité. C'est à son insu, nous le répétons, que sa philosophie germe déjà dans son Essai. La même sincérité se rencontre dans les ébauches de poésies, intitulées Projets d'hymnes chrétiens, que nous avons publiées ailleurs et dont Sainte-Beuve avait déjà parlé. L'auteur de ces hymnes, qui évidemment sont de très peu postérieurs à l'Essai sur les erreurs, est pieux encore et ne s'est point aperçu de la vanité de ses croyances. Pourtant le sentiment de Yinfélicitc a grandi dans son esprit. Sa philosophie est prête. Mais les remarques pessimistes qu'il a faites ne l'inquiètent pas. N'a-t-il pas, lui chrétien, la certitude que la religion lui répondra, le rassurera, expliquera souverainement ce mystère de la douleur humaine?
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On est malheureux, on souffre. Qu'importe ? Il suffira de se tourner vers Dieu, vers la Vierge, vers les saints, et de prier. Leopardi n'a pas eu un doute religieux ; il a laissé son esprit faire librement, à l'abri de cette religion qui a réponse à tout, cette enquête sur l'infortune de l'homme qui est d'autant plus hardie qu'elle ne se croit pas impie. L'enquête est faite ; c'est à la religion maintenant de donner la raison de ces choses contradictoires.
Cet appel confiant à la religion devait s'exprimer en une série de poésies pieuses, chants d'espérance, chants d'allégresse d'une âme heureuse d'avoir contre les choses d'ici-bas ce refuge indestructible. Mais voilà que, pendant que le poète ébauche ces poèmes, il s'aperçoit tout d'un coup que la religion est fausse, qu'il n'y a point de Vierge consolatrice, d'Apôtres secourables, ni de Rédempteur souverain. Ces questions mêmes qu'il a posées à la foi et qui devaient glorifier la foi lui ont montré la vanité du christianisme, et si rapide est cette vue qu'il n'achève même pas ces poésies commencées. Quelques phrases en prose, des plans vagues et confus, des indications incomplètes, c'est tout ce qu'il a eu le temps d'écrire. Ces ébauches qu'il avait commencées croyant, il était incrédule quand il les a laissées.
Sainte-Beuve dit que « ce simple canevas respire encore les mêmes sentiments de piété affectueuse
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qu'exprimait la conclusion de l'Essai. » Sans doute, ce « canevas » respire une piété, sinon affectueuse, du moins profonde ; mais ce qui fait l'originalité et l'intérêt dramatique de ce fragment analogue pour la forme aux fragments de Pascal, c'est que le pessimisme de Leopardi s'y trahit au sein de la piété et de la foi et qu'on devine à ces accents douloureux que Leopardi va cesser de croire : « Tu savais déjà tout depuis l'éternité, dit-il au Rédempteur, mais permets à l'imagination humaine que nous te considérions comme le plus intime témoignage de nos misères. Tu as éprouvé cette vie qui est la nôtre, tu en as connu le néant, tu as senti la douleur et l'infêlic'itè de notre être, etc., etc. Pitié pour tant de peines, pitié pour cette pauvre créature qui est tienne, pitié pour l'homme malheureux, pour celui que tu as racheté, pitié pour ta race, puisque tu as voulu être de la même race que nous, être homme, toi aussi. » Et, dans un projet d'hymne au Créateur, cette prière ne contient-elle pas toute son incrédulité inconsciente? «Maintenant je vais d'espérance en espérance, errant tout le jour, et je t'oublie, bien que toujours trompé, etc. Un temps viendra où, n'ayant plus d'autre lueur d'espérance, d'autre état auquel recourir, je mettrai toute mon espérance dans la mort, et alors je recourrai à toi, etc., etc. Aie alors miséricorde, etc. » « !1 est vrai, dit-il encore à la vierge Marie, que nous
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sommes tous méchants, mais nous ne jouissons pas de notre méchanceté ; nous sommes si malheureux ! Il est vrai que cette vie et ces maux sont brefs et nuls ; mais nous sommes petits et ils deviennent pour nous très longs et insupportables. Toi qui es grande et..., aie pitié de tant de misères. » Nous ne serions pas surpris que Leopardi ait eu plus tard de ces fragments l'opinion que nous en avons et qu'il les ait considérés comme un monument curieux de l'histoire de sa pensée. Pourquoi, en effet, les aurait-il transcrits dans ce supplemento qu'il remit à M. de Sinner et qui est certainement postérieur * à l'époque où il était encore croyant ? N'a-t-il pas voulu nous montrer et se rappeler lui-même combien rapidement sa foi fut ruinée par la vue des misères humaines, au moment même où le sentiment de ces misères allait s'exprimer en une poésie ardemment catholique ?
Nous croyons également que la même pensée nous a conservé les autres ébauches d'adolescent que nous avons éditées. Voici d'abord le fragment sur la vie intellectuelle d'un jeune philosophe, dont nous avons parlé plus haut, et qui est comme un avertissement de la fragilité des croyances re-
*I1 avait, en effet, déjà imprimé au moins une partie de ses œuvres. Car il écrit ceci : « Sur les poésies imprimées. — On devra faire main basse sur les points d'admiration, usage inutile et moderne. »
ligieuses exprimées dans les projets d'hymnes chrétiens. Viennent ensuite trois ébauches poétiques, d'inégale importance, mais sur lesquelles on ne comprend guère que Sainte-Beuve, si complet d'ordinaire, ait gardé le silence. Ces ébauches sont intitulées : Alla canjpmt sulla Grecia, AU' abbo^o dell' Erminia, et II primo dditto o la vergine guasta.
La seconde ébauche, Herminie, écrite sans doute dans le premier enthousiasme d'une lecture du Tasse, est assez obscure, mal composée, autant qu'on en peut juger, intéressante cependant en ce qu'elle prouve, comme nous aurons à le répéter souvent à propos des poésies patriotiques, combien Leopardi, tant qu'il n'eut pas obéi à sa vraie inspiration, eut besoin d'imiter, ou tout au moins de suivre une voie déjà tracée.
La même remarque s'apphque à la Can-oue sulla Grecia, qui doit être de 1819. Il était déjà de mode de s'intéresser aux Grecs, de chanter les Grecs : Leopardi veut, lui aussi, chanter les Grecs. Il s'adresse, dit-il, « aux princes de l'Europe, maudissant leur politique qui les empêche de porter secours à la pauvre Grèce, cette même politique, qui leur fait supporter l'indigne piraterie des barbaresques, et les priant de s'émouvoir une fois (comme Mustoxidi dans sa can-oue bien connue), etc. — Fait des Parganiottes qui, en 1819, abandonnèrent toute l'ile (sic) de Parga
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leur patrie, qui fut cédée par les Anglais aux Turcs. — V. les gazettes de juillet de cette année. » Avons-nous à regretter que ce canevas banal n'ait pas été rempli ? L'étude des poèmes sur l'Italie nous montrera quelle œuvre douteuse et mêlée eût été peut - être cette can\one à la Grèce. Et la Vergine guasta, sujet inspiré par un événement récent qui s'était passé à Recanati, n'eût-elle pas été faite, non de main d'ouvrier, mais de main d'écolier et d'imitateur ? En voici le plan :
« Poésie de n'importe quelle sorte. Plusieurs traits de sentiments peuvent être pris dans Horace, ode 27, 1. nr, où, avec beaucoup de vérité, il exprime sommairement les pensées d'une enfant dans cet état. Et notez particulièrement ce désir de la mort et ce courage {uiinam inter errem, etc.), qui lui fait vraiment désirer à ce moment d'être plutôt taillée en pièces, courage provenant du remords et qui se trouve aussi chez les femmes et chez les jeunes filles. »
Il n'y a rien d'original dans cette matière inspirée par Horace et traitée, avant Leopardi, par Moschus, par Properce, par J.-J. Rousseau et par Lebrun. Nous y voyons exposés théoriquement quelques-uns des procédés de travail par lesquels, dans les poésies optimistes, Leopardi essaie de masquer la pauvreté de sa veine. La Vergine
guasta nous prépare naturellement à l'étude des poésies patriotiques.
Cependant, on aperçoit déjà l'idée fixe de Leopardi dans cette phrase inattendue : « Et note? particulièrement ce désir de la mort, etc. » Nous le rencontrerons plus d'une fois, ce désir de la mort, dans les dernières poésies; mais ici, il n'est encore qu'une pensée qui s'ignore ou qui a peur d'elle-même, et il sera curieux, après avoir lu la pièce A more e morte, de se rappeler que ce désir de la mort, dont le philosophe cherche subtilement la racine dans l'amour, provenait, pour le poète croyant, des sentiments qui le produisent naturellement, par exemple du remords.