‹ Poésies et théâtreChapitre 11 sur 86 · LE SERMON · texte numérisé non relu

LE SERMON

Mais tous les yeux sont fixés sur la chaire. J'entends partout mes voisins murmurer :

On va prêcher C'est un missionnaire.

Prêche-t-il bien?... Il vous fera pleurer. Pleurer... Hélas ! ma paupière creusée Depuis longtemps a vu ses pleurs tarir! Je m'assieds donc, et la tête baissée, J'écoute avide et prêt à m'attendrir.

Autour d'un vieux pilier perdu dans l'ombre, Monte la chaire, et dans son cadre noir Soudain on voit surgir, sévère et sombre, L'homme à qui Dieu délègue son pouvoir ; Il s'agenouille, et son surplis sans tache D'un seul reflet de soleil éclairé, Comme un portrait de Rembrandt se détache Du fond obscur dont il est entouré.

Tl joint les mains, et sa tête s'incline; Puis en silence il se lève, et ses doigts De son front pâle à sa large poitrine, En descendant dessinent une croix.

Il va prêcher, écoutons. Sa parole, Comme le feu des flancs noirs de l'Etna, Jaillit terrible, et le Dieu qui console, Semble tonner au sommet du Sina.

J'entends les mots de damnés, de supplice, D'enfer brûlant et dont l'éternité

Attend l'impie 0 Dieu! que ta justice

Doit me frapper avec sévérité,

S'il nous dit vrai ! Pourtant nulles alarmes

N'ont de mon cœur secoué le repos ;

Je suis sans foi; j'attends en vain mes larmes,

Et comme Hamlet je dis : Des mots! des mots!

Autour de moi je regarde en silence; Je vois partout l'auditoire glacé.

A mes côtés une vieille en cadence Penche son front par le sermon bercé ; De son lorgnon jusqu'au pied de la chaire Un fat poursuit un chapeau de velours, Et deux abbés tout bas de leur confrère Dévotement critiquent le discours.

Vous, dont le front a conquis l'auréole, Xavier, Vincent, saints de l'humanité !

Moins foudroyante était votre parole, Mais qu'elle avait bien plus d'autorité ! Quand Bossuet, sur le corps d'une reine, Aux rois du monde enseignait leur néant, Ces rois pleuraient; et le simple Bridaine Voyait les grands pâlir en l'écoutant.

Prêtre, pourquoi la parole de vie Dans votre bouche est-elle morte ainsi?

La source sainte a-t-elle été tarie?

L'astre du Christ est-il donc obscurci?

Le temple un jour, démentant ses miracles, Doit-il survivre à son culte effacé?

Ainsi qu'Ammon verra-t-il ses oracles Couchés muets sur leur trépied brisé?

Et toi, Seigneur, qu'en ces lieux on révère, Deviens-tu donc comme ces dieux de bois De qui les yeux sont ouverts sans lumière, L'oreille sourde et la bouche sans voix? Sous les débris de leurs autels en poudre, Rois détrônés, ils sont allés pourrir; Comme eux dois-tu laisser tomber la foudre? Comme eux, Seigneur, es-tu né pour mourir?

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