‹ Poésies et théâtreChapitre 14 sur 86 · LE DÉPART D'UN CROISÉ · texte numérisé non relu

LE DÉPART D'UN CROISÉ

Adieu, patrie!

Isaure, adieu !

(Casimir Delavigne.)

La voix de Dieu partout s'est fait entendre,, Dans les hameaux comme à la cour des rois; En Palestine elle dit de se rendre, Là le chrétien doit son sang à la croix. En tous pays la croisade est jurée ;

Aucun ne peut Rester en paix, car la guerre est sacrée,

Et Dieu le veut.

Les prêtres saints ont revêtu l'étole, Et leurs discours embrasent tous les cœurs. Chaque soldat, une croix sur l'épaule, Rêve déjà le laurier des vainqueurs.

Le casque en tête et brandissant sa lance,

Le chevalier D'un pied léger, plein d'audace, s'élance

Sur son coursier.

D'un ton dolent, aux genoux d'un vieux prêtre, Plus d'un a dit de bien nombreux péchés ; De l'air contrit que leur front fait paraître, Les gens de Dieu sentent leurs cœurs touchés : Allez, mon fils, allez en terre sainte,

Et dans ce lieu Vous obtiendrez, en combattant sans crainte,

Pardon de Dieu.

L'un va laisser les vieux ans de son père D'un poids nouveau loin de lui se charger; L'autre, oubliant une épouse bien chère, Ne rêve plus que combats et danger ; Une autre enfin dans l'ardeur dont l'enflamme

Le saint devoir, Livre, en partant, aux mains d'un Juif infâme,

Son vieux manoir.

Et l'écuyer tout joyeux se prépare Pour les combats promis à sa valeur ;

Jeune et brillant sous le fer qui le pare, D'un noble espoir il sent battre son cœur ; Il veut gagner dans les champs de Syrie

Ses éperons, Et surpasser, pour l'amour de sa mie,

Tous les barons.

Mais Raoul seul, d'un œil plein de tristesse, Voit ces apprêts de guerre et de combats ; Quoique bouillant du feu de la jeunesse, Son cœur se trouble et ne s'anime pas ; . Jeune beauté plus fraîche que la rose

Du vert printemps, Au lit d'hymen entre ses bras repose

Depuis deux ans.

Depuis deux ans le plus doux mariage De leurs beaux jours confondait le destin ; De leur amour par un bien tendre gage, La jeune épouse ornait encor son sein, Et voici l'heure où ce sort plein de charmes

S'en va finir ; Voici l'instant des ennuis et des larmes ;

Il faut partir.

Bientôt la nuit du bonheur la dernière, Sur leur château descendit tristement ;

Des deux époux dans sa durée entière, En longs soupirs s'exhala le tourment.

Contre le sein de Raoul qui la presse,

Bien se serra Sa jeune amie, et, pâle de tristesse,

Elle y pleura.

« Sèche tes pleurs, doux ange de ma vie, « Lui disait-il, et son baiser brûlant a Allait séchant chaque larme chérie, « Qui de ses yeux ruisselait lentement; « A notre amour l'avenir saura rendre

« Des jours meilleurs; « Il ne faut pas dans le deuil les attendre :

« Sèche tes pleurs.

« Il est bien nuit, pourtant un chant de guerre « Dans mon manoir vient déjà retentir; « C'est la chanson de mon plus jeune frère, « Qui plein d'ardeur avec moi veut partir; a Le seul amour de son âme sans tache,

« C'est le laurier; « Son seul désir, c'est le brillant panache

« De chevalier.

« Las ! comme lui j'étais dans le jeune Age ; « Gloire et dangers faisaient tout mon plaisir;

« Mais dans mon cœur quand parut ton image, « Pensers nouveaux sont venus le saisir. « A tes genoux je rêvais plus de gloire

« Qu'au champ d'honneur, « Entre tes bras j'oubliais la victoire

« Pour le bonheur.

« De trop de fleurs ma vie était parée ;

« Dans leur printemps ce jour vient les flétrir.

« D'un sort trop doux j'avais l'âme enivrée,

« Loin de tes yeux, hélas, je vais souffrir.

« Fleurs d'amour tendre et sort si plein de charmes,

« Renaîtrez-vous ?

« Longtemps encor verseront-ils des larmes

« Tes yeux si doux?

« Qui me rendra sur le lointain rivage

« Ce long regard dont tu charmais mon cœur?

« Qui me rendra ce gracieux visage,

« Plus que la rose éclatant de fraîcheur,

« Ta douce voix dont chaque accent me touche

Comme un soupir, « Et la saveur des baisers de ta bouche

« Qui fait mourir?

« Mais de la nuit pâlissent les étoiles; « D'un triste jour la terre va s'orner.

6C fECVRE? DE Cil. DE BERNARD.

« Vois, le navire au vent livre ses vol. I : « En s'inelinant, il roule, il va tourner; Demain, hélas, sa bannière éclatante a Disparai' .

a Et loin de toi sa proue impatiente « M'entraînera.

« Adieu ! je pars: la trompette m'appelle. « Autour de moi pourquoi Mer tes « Pourquoi pleura ! Mon cœur déjà chance ■ Laisse-! ; oint mes pas ;

Hais donne encorde ta bouche ad<

« Yn seul baiser :

a Dernier bonheur, mon âme dechi:

a Veut t épuiser! r»

las sesbi s sentant toute | v douce amie, au lit illalaiss .

E- sur sa bouche, bêlas, inanimé La sienne encore un instant se posa; Puis il partit : et la brillante aurore

Du lendemain là \ ■ umt triste et pensif encore

Yen le Jourdain.

Page 1